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Le nouveau patron de France Télévisions, Patrick
de Carolis, a exprimé sa volonté de revoir à
la hausse la part du service public dans le dossier toujours enlisé
d’une chaîne française d’information en
continu capable de rivaliser avec CNN ou la BBC.
Pendant ce temps, une étude vient renforcer l’idée
du déclin de l’audiovisuel français au Maghreb,
en concurrence avec des chaînes nationales qui se renouvellent
et avec les chaînes satellitaires arabes. Pour les téléspectateurs,
il y a désormais une diversité de choix qui leur permet
de répondre à des attentes contradictoires.
Renouveau du paysage audiovisuel maghrébin
Quand vous ouvrez un quotidien algérien à la rubrique
télévision, vous pouvez découvrir dans le détail
les programmes des grandes chaînes françaises comme
TF1, M6 ou France 2, accompagnés bien souvent de critiques
et d’illustrations promotionnelles. Le journal Liberté
mentionne même les programmes de BRTV (Berbères TV)
émettant depuis la région parisienne. A côté,
les programmes de l’ENTV (Entreprise nationale de télévision),
la chaîne nationale, passent presque inaperçus. Pourtant,
à en croire une enquête récemment divulguée
par le bureau d’étude spécialisé Sigma
Conseil, les chaînes nationales regagnent en crédibilité
dans les trois pays du Maghreb (Tunisie, Algérie et Maroc),
et deviennent les plus regardées par les 52 millions de téléspectateurs
de la région, suivies par les chaînes satellitaires
arabes, au premier rang desquelles la fameuse Al Jazira. Une évolution
notable marque le paysage audiovisuel maghrébin. Ainsi, plusieurs
chaînes nouvelles à vocation éducative ont fait
leur apparition au Maroc, parmi lesquelles Al Maghribya. La retransmission
en direct des auditions publiques de l’instance Equité
et Réconciliation, qui reçoit depuis le 21 décembre
2004 les victimes des violations passées des droits de l’homme,
a aussi laissé entrevoir une ouverture démocratique
des télévisions locales.
Le déclin de l’audiovisuel français à
l’étranger, un thème récurrent
Les chaînes françaises, elles, perdraient beaucoup
de terrain au Maghreb, passant de 21 millions de téléspectateurs
en 2004 à environ 16 millions en 2005, leur taux de pénétration
quotidien étant estimé à 25 %, contre 29 %
il y a un an. Le président de Sigma Conseil, Hassen Zargouni,
en conclut que “la langue de Voltaire n’est pas en forme
dans le Maghreb”, remarquant une “baisse notoire de
la francophonie dans les milieux populaires”. Cependant, la
chaîne francophone TV 5 resterait la deuxième la plus
regardée au Maroc, et 47 % des Algériens privilégient
encore les chaînes françaises, toujours selon Sigma
Conseil.
La crainte du déclin de l’audiovisuel français
à l’étranger est un thème récurrent
sur lequel on ne cesse d’alerter depuis longtemps : les rapports
Péricard (1987) et Decaux (1989) ont ainsi pressé
en leur temps les pouvoirs publics à mettre en œuvre
les moyens financiers nécessaires pour éviter l’extinction
de “la voix de la France” dans la région (cf.
Belkacem Mostefaoui, La Télévision française
au Maghreb, structures, stratégies et enjeux, éd.
L’Harmattan, 1995).
Depuis, plusieurs initiatives ont été prises, comme
le lancement de la banque d’images Canal France International
(CFI) ou la création de la chaîne à péage
Canal Horizons (liée à Canal Plus) à partir
de la Tunisie. Mais cette dernière n’a pas résisté
au piratage de la chaîne cryptée, qui aurait concerné
650 000 foyers algériens en 1998. En octobre 2001, la chaîne
est officiellement arrêtée pour “raisons commerciales”.
Fin 2003, CFI met à son tour fin à sa diffusion, pour
mieux “rationaliser l’audiovisuel à l’étranger”.
Son président, le regretté Serge Adda, qui était
aussi à la tête de Canal Horizons, se rabat alors sur
TV 5, tout de même considéré comme le troisième
réseau mondial.
Site internet de la chaîne Al Maghribya
La chaîne française d’information internationale
en gestation
Entretemps, la guerre en Irak est passée par là,
et le président Jacques Chirac a plaidé le 7 mars
2002 pour “une grande chaîne d’information continue
internationale en français, à l’égale
de la BBC ou de CNN pour les anglophones”. Le montage du projet
de la CII ou CFII - ne va pas pour autant de soi : l’association
à parité égale entre France Télévisions
et TF1 pour piloter la chaîne provoque des réticences
multiples. Le dossier s’enlise, et des contre-projets ressurgissent.
Patrick de Carolis, le nouveau président élu de France
Télévisions qui prendra ses fonctions le 22 août
2005, plaide pour le primat du service public dans ce dossier. Et
Jean-Jacques Aillagon, l’ex-ministre de la Culture aujourd’hui
à la tête de TV 5, réclame la participation
de sa chaîne, citée en référence par
l’ex-otage en Irak Florence Aubenas, qui a affirmé
avoir pris connaissance de la mobilisation en sa faveur de manière
fortuite à travers ce canal lors de sa détention.
L’intersyndicale des salariés de TV 5 entend elle se
démarquer de toute tentation “néo-coloniale”
: à l’idée d’une “voix de la France”,
elle préfère se présenter comme “une
voix de la diversité francophone” de part le monde.
(cf. acrimed.org/article1292.html)
Une diversité de choix pour les téléspectateurs
maghrébins
Au Maghreb, si la francophonie paraît en recul, il serait
réducteur d’en tenir pour seul responsable l’essor
des chaînes satellitaires arabes, à qui certains imputent
une “orientalisation inquiétante de la société”.
Certes, de nombreux téléspectateurs expriment à
travers leur adhésion à ces chaînes “une
revanche sur l’agressivité de la narration occidentale”
à propos du monde arabe ou musulman, notamment depuis le
11 septembre 2001, comme le dit le politologue Olfa Lamloum, auteur
d’Al Jazira, miroir rebelle et ambigu du monde arabe (La Découverte,
2005). Et la surmédiatisation d’experts français
polémiques sur l’Islam suscite un réel agacement.
Certains téléspectateurs maghrébins, y compris
en France, se tournent alors vers les prêches télévisés
du cheikh Youssef Al Quardawi sur Al Jazira ou encore vers les talk-show
du prédicateur vedette Amr Khaled sur d’autres supports.
Mais beaucoup continuent à suivre des émissions sur
les chaînes françaises, manifestant par exemple un
grand intérêt pour l’actualité... franco-française
! En zappant d’un type de chaîne à l’autre,
ils peuvent désormais se jouer de l’information officielle,
contrôlée ou partisane, dans ses variantes nationales,
occidentales ou autres, pour se faire leur propre opinion et répondre
à des attentes contradictoires. Cette liberté nouvelle,
en retour, oblige les différentes télévisions
à se remettre sans cesse en cause pour améliorer leur
offre de programmes dans un contexte de concurrence accrue.
[01/08/2005]
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