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Origine :
http://www.sociologie-cultures.com/articles/militer.htm
Étude d’une pratique syndicale chez des ingénieurs
et des cadres
Ce travail est le résultat de recherches menées sur
la pratique syndicale d’ingénieurs et de cadres dans
une entreprise de haute technologie de la région nantaise.
Cette entreprise fait partie d’un groupe international, leader
dans son domaine d’activité, qui en France emploie
120 000 salariés. L’établissement étudié
est constitué de 80% d’ingénieurs et cadres,
15% de techniciens et 5% d’ouvriers et administratifs. La
particularité de cette entreprise est la forte proportion
d’ingénieurs et cadres dans ses structures au détriment
des autres catégories, qui à force de restructurations
de l’activité et de plans de licenciements sont mis
aux marges. Le choix industriel des dirigeants du groupe est la
fin de la production en France, au profit de la recherche et du
développement. Activité réservée aux
ingénieurs et cadres.
Cette option industrielle pose de nombreuses questions aux salariés.
Les ingénieurs et cadres ne se voient plus constituer une
catégorie de salariés particulière, mais constituer
la catégorie principale des salariés de l’entreprise.
Ils ne constituent plus une entité singulière dans
le paysage sociologie de l’entreprise. Leur distinction se
manifeste non plus au niveau catégoriel, mais par leur centre
de formation. Il y a ceux issus du sérail des grandes écoles,
de simples écoles d’ingénieurs et enfin l’ensemble
des ingénieurs issus de formations autres, qui leur donne
le titre «d’ingénieurs maison». Bien que
tous détenteurs du titre d’ingénieurs, une distinction
symbolique s’opère entre eux.
Ils sont au centre de contradiction. D’un côté,
ils représentent pour l’entreprise, au niveau de son
image, un gage de qualité, de sérieux, d’innovation
et d’esprit d’entreprise. D’un autre côté,
ils sont englués dans une réalité contraignante
d’entreprise avec ses lourdeurs hiérarchiques et ses
incohérences. Ils perçoivent fortement l’empreinte
de l’entreprise dans leur pratique professionnelle. L’entreprise
construit identitairement les ingénieurs et cadres en les
confrontant à la réalité du travail au sein
d’une structure et d’une pratique. C’est l’entreprise
qui leur donne vie en leur affectant un statut, un rôle, et
en les positionnant par rapport aux autres acteurs.
Face à ce constat, nous nous sommes interrogée sur
les moyens d’expression et d’existence individuelle
dont disposaient les ingénieurs et cadres dans ce collectif
qu’est l’entreprise. L’engagement syndical nous
semblait une des façons de se singulariser, de servir l’identité
professionnelle des ingénieurs et cadres. C’est pourquoi,
nous nous sommes attachée pendant cinq ans à suivre
les réunions hebdomadaire d’une section CFDT, de suivre
les militants dans leurs actions, être au plus près
de leurs activités syndicales dans l’établissement
nantais, au niveau du siège parisien de l’entreprise
et du groupe, qu’au niveau des regroupements de l’ensemble
des sections CFDT du groupe en France etc.
Cette approche ethnologique de l’activité syndicale
en entreprise, nous a permis d’étudier le processus
par lequel des ingénieurs et des cadres s’engagent
dans cette voie afin de se construire une identité qui les
satisfassent, mais aussi qui soit en adéquation avec leur
univers professionnel. Par l’intermédiaire, du portrait
de Michel, nous observerons l’ensemble des mécanismes
qui amène les ingénieurs et les cadres à sympathiser,
adhérer et s’engager auprès d’un syndicat,
tout en soulignant la singularité de leur mode de militance.
Michel : renaître en militant
Michel, ingénieur d’école occupe à Alcatel
un poste de responsable d’équipe. Issu d’un milieu
modeste, son père est ouvrier, sa mère femme au foyer,
il a connu l’ascension sociale par l’école. Il
a fait «centrale ». Il a commencé sa carrière
d’ingénieur en allant installer à l’étranger
des implantations au début des années quatre-vingts.
Il partait pour des missions d’une durée d’une
semaine à plusieurs mois. Au fur et à mesure, il a
gravit les échelons pour devenir responsable d’équipe.
Statutairement, il fait parti de la catégorie des cadres
supérieurs, il est ingénieur III B.
Il arrête de voyager pour se sédentariser sur Nantes,
afin de se rapprocher de sa famille. Il est originaire de la région
nazairienne. Son père était ouvrier aux chantiers
de l’Atlantique. Parallèlement, il constate une détérioration
des conditions dans lesquelles son équipe et lui partent
en mission. Les conditions de départ sont de moins en moins
avantageuses, ils n’ont plus l’assurance à leur
retour d’occuper leur place précédente. «
Tu partais pour un mois, deux ou trois mais tu ne savais pas ce
qui t’attendait au retour, à force c’est épuisant
cette instabilité, et puis tu rames pour constituer une équipe,
c’est bien tant que tu n’as pas de famille, mais quand
tu t’installes les gars ils veulent plus partir, et puis ils
veulent savoir à quelle sauce ils vont être mangés,
et y a des pays comme le Pakistan où la boite refusait que
les familles s’installent, comme en Russie, c’est pas
évident, tu pars pendant six mois quand tu reviens t’es
déconnecté… »
Au nom de la stabilité familiale et professionnelle, afin
de garder ses acquis il profite d’un redéploiement
des établissements de province pour être muté
sur Nantes. Il est responsable d’équipe dans un service
de recherche et développement. Rapidement, il s’aperçoit
que son département est un alibi, qu’il est dans «un
placard doré mais un placard quand même». Il
supporte de moins en moins les dissensions entre les différents
niveaux hiérarchiques. Il développe un sentiment d’inutilité,
de frustration, d’injustice. Il a l’impression d’être
transparent pour l’entreprise, à qui il a donné
son temps sans compter quand il était en mission ou les préparait.
Maintenant, il a le sentiment d’être un pion avec lequel
on joue. « Tu sais quand tu es à 5000 kilomètres
du siège et qu’t’as un problème, tu assumes,
tu te débrouilles tu t’adaptes et puis quand tu as
les responsabilités d’une équipe, tu ne dois
pas flancher…Quand y a une décision à prendre,
tu ne fais pas un formulaire en quinze exemplaires, mais tu agis
rapidement … c’est souple et t’es surtout autonome,
sans tout le chichi hiérarchique… »
La confrontation à la réalité d’une
structure est difficile pour Michel, qui se questionne sur les raisons
de sa mise à l’écart. « Certes, j’uis
pas facile, mais bon faut pas déconner quand tu bosses tu
peux pas faire le contraire et l’inverse de tous … On
n’occupe pas les gens pour les occuper il faut leur donner
un objectif, et le maintenir… Évidemment, j’ai
râlé, ils ont pas aimé, et bien t’en pis…
Dés que tu prends une initiative qui sort du cahier des charges
ou des procédures établies, tu te fais rouspéter
comme un gamin, ca va y a des limites, on n’est pas des gosses
ni des bœufs… »
« Tu peux dire tout ce que tu veux c’est comme pisser
dans le désert, ça sert à rien, tu t’épuises,
tu te soulages momentanément…Ils font comme ils ont
décidé même s’ils vont dans l’mur,
et qu’après ils font ce que t’avais préconisé,
c’est comme ça eux ils savent, toi non… »
Le mépris de son savoir de ses compétences, pas qu’à
son encontre mais aussi celle de son équipe l’amène
au fur et à mesure à prendre de la distance avec son
travail, de moins en moins s’impliquer. Cette mesure défensive
lui permet de vivre de manière moins passionnelle les déceptions
et revers professionnels qu’il subit. « A un moment
y en a marre faut qu’tu protèges»
Il recherche au sein de l’entreprise un moyen d’exister
pour ce qu’il ait un ingénieur avec un certain savoir-faire,
des compétences et une qualification.
L’entrée en militance répond à un processus
d’apprentissage. Michel n’est pas devenu un militant
syndical à partir du moment où il a décidé
de côtoyé, puis de prendre une carte à la CFDT.
Il avait une certaine connaissance de l’activité syndicale
par son père qui était syndiqué à la
CGT. « J’ai toujours été intéressé
par ce que faisaient les syndicats, mais j’suis venu à
la CFDT car c’était le syndicat le plus proche de mes
positions » Il a été courtisé par la
CGC. « Je ne voyais pas pourquoi aller vers eux ils ne font
rien de constructifs… ils suivent le patron, c’est pas
ça être syndicaliste »
Dans un premier temps, Michel a fait parti des sympathisants. Le
réseau des sympathisants exerce un rôle primordial
dans le mode d’implication des ingénieurs et cadres
dans l’action syndicale. Beaucoup hésitent à
montrer ouvertement leurs opinions. Par le truchement des cercles
de sympathisants, ils expriment leurs opinions et positions auprès
de la section. Leur engagement se mesure aussi dans le soutien qu’ils
apportent aux élections et différentes manifestations
organisées par la section. De même, le réseau
est un relais non négligeable dans la collecte d’informations
et distribution de celle-ci. Le mode de fonctionnement de la section
est sécurisant pour les nouveaux venus, puisqu’elle
fonctionne sur le mode de l’entre soi. L’entre soi au
nom d’être qu’entre ingénieur et cadre
syndicaliste mais aussi dans l’intimité d’un
lieu non accessible à la direction. L’entre soi se
n’est pas que son semblable c’est aussi l’intimité
partagée.
Après cette phase d’observation, Michel va sauter
le pas et prendre sa carte. Autre particularité de la section,
elle ne développe pas de démarche agressive vis à
vis des nouveaux adhérents se sont eux qui viennent à
elle. Michel était prêt pour donner une visibilité
à son engagement. Cet engagement il l’accompagne en
étant sur les listes des élections pour le comité
d’entreprise et les délégués du personnel,
en position non éligible. Après avoir fait sa place
au sein de la section , mais aussi auprès de ses collègues.
Pour obtenir l’adhésion de ses pairs, Michel se doit
d’être reconnu comme professionnel, c’est-à-dire
pour ses compétences et ses qualifications. CE qu’il
a fait dans l’entreprise.
Michel est rentré dans l’action syndicale comme s’il
entamait une deuxième carrière. Il a fait ses classes
ou il a appris à maîtriser l’ensemble des fonctionnements
des différentes structures puis il s’est présenté
en position éligible en tant que trésorier puis secrétaire
du comité d’entreprise. Il a développé
ses activités syndicales autour du comité d’entreprise.
Il dirige le comité d’entreprise comme si c’était
son département. Il a fixé des objectifs sur deux
afin de présenter un bilan aux prochaines élections.
Sa gestion des activités, finances et du personnel du comité
d’entreprise lui permet d’être reconnu en tant
que manager, qui rationalise et modernise le comité d’entreprise
pour les usagers. Parallèlement, sa connaissance des cadres
de direction lui permettait dans les échanges avec ceux ci
lors des comités d’entreprise de parler le même
langage, ce qui avait pour avantage d’éviter tous quiproquo
mais surtout de tenir tête en des termes policés comme
il se doit de le faire. De même, il est capable de traduire
le discours patronal et de lire leurs attitudes ou intentions.
L’ensemble de ces qualités donne une autre tournure
à l’action syndicale, qui se complète avec une
préparation des dossiers comme dans le cadre de conduite
de projet. La direction à face à elle, une personne
qui parle le même discours qu’elle, évolue dans
le même univers.
Michel brigue au bout de trois ans d’action syndicale le
mandat de secrétaire du CCE, instance qui a le plus de pouvoir
auprès de la direction et qui peut s’opposer à
la direction. Endossant cette responsabilité, il risque d’être
assigné en justice lors des bras de fer qui oppose le CCE
et la direction. Il retrouve l’entière particularité
de son statut d’ingénieur dirigeant, tout en étant
au service de l’entreprise non plus du point de vu du patron,
mais des salariés. Il est utile, au centre et reconnu par
les salariés pour son action. Son militantisme donne une
autre vision de l’engagement syndical et de sa conduite mais
permet à une catégorie de salariés d’exister
sur ce terrain, qui ne lui était pas ouvert. Grâce,
à cet engagement Michel a retrouvé une raison de travailler
et d’exister.
Par Anne-Sandrine CASTELOT
Université de Nantes, Département de sociologie,
LESTAMP - Association, 2005
annesandrinecastelot (at) free.fr
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