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Origine : http://www.sociologie-cultures.com/articles/militantisme.feminin.htm
Recherche sur des pratiques militantes et syndicales de femmes
Il s’agit de montrer les pratiques militantes et syndicales
de femmes au sein d’une section syndicale CFDT. Minoritaires,
elles ne représentent que le quart des effectifs. Cette proportion
tend à décroître d’années en années,
alors qu’elles constituaient la majorité des effectifs
lors de la création de l’entreprise. Ces femmes ont
pris une position importante dans la vie syndicale de l’entreprise.
Elles vivent leur militantisme et leur engagement syndical d’une
façon singulière par rapport aux hommes de la section.
Nous allons nous employer à comprendre leurs motivations
d’adhésion au syndicat, les rôles et statuts
qu’elles investissent au sein de la section. Notre démarche
est de montrer de quelles façons les femmes parviennent à
devenir des éléments centraux de la vie de la section.
Après avoir brièvement présenté l’entreprise,
nous nous intéresserons aux modes de fonctionnement de la
section. Nous illustrerons notre propos par le portrait de trois
femmes, ce qui nous permettra d’examiner différentes
formes de militances féminines, ainsi que l’apport
de l’activité syndicale dans l’entreprise, pour
les femmes.
Une entreprise en mutation
Installée dans la région nantaise au début
des années soixante-dix l’entreprise avait pour vocation
d’être un centre de production d’appareils téléphoniques.
Elle recrute principalement de la main d’œuvre non qualifiée,
essentiellement féminine, travaillant en équipe, à
la chaîne. L’activité principale était
constituée par des chaînes d’assemblage d’appareils
téléphoniques. Appartenant à un groupe international,
son avenir est dirigé par l’évolution de l’ensemble
des entreprises du groupe. Dés la fin des années soixante-dix,
l’entreprise amorce un virage technologique. Elle oriente
ses activités vers des technologies plus pointues comme la
réparation de cartes électroniques pour les centraux
téléphoniques, le développement de centraux
téléphoniques (conception et développement).
Ainsi l’entreprise, en 1973 usine de production devient un
centre de recherche et de développement de logiciels dans
le domaine des télécommunications dés la fin
des années quatre-vingts. Cette mutation s’est faite
en trois temps.0 Inévitablement la main d’œuvre
recherchée ne correspond plus à celle des débuts,
ouvriers non qualifiés. L’orientation technologique
choisie par la direction impose à l’entreprise de recruter
des techniciens spécialisés dans le domaines des télécommunications
ainsi que des concepteurs en téléphonie et technologies
d’avant garde. Depuis 1996, l’entreprise a élevé
son niveau de recrutement au niveau ingénieur. Cette évolution
ne sait pas faite sans douleur. L’entreprise connut deux grands
conflits. A chaque tournant technologique l’entreprise ne
s’inscrit pas simplement dans une redéfinition de ses
activités mais aussi dans une restructuration du personnel
et des actionnaires. Une partie du personnel, à chaque fois,
est laissée pour compte. Certains sont soit repris dans les
entreprises de la région, soit licenciés soit reclassés
dans des sites appartenant au groupe. La dernière révolution
technologique pour l’entreprise nantaise a eu lieu en 1998
avec la fermeture du centre de réparation, ce qui signifie
la fin de l’ère ouvrière. L’entreprise
désormais est constituée de soixante-dix pour cent
d’ingénieurs. Les trente pour cent restant correspondent
principalement aux collaborateurs (techniciens, techniciens supérieurs)
et aux personnels administratifs.
Dans ce contexte, rapidement, en raison de l’importance de
l’entreprise, de ses effectifs mais également en raison
du contexte économique et social, des sections syndicales
se sont montées, favorables à la mise en place d’un
dialogue social et d’un discours revendicatif. Nous ne nous
intéresserons qu’à la section CFDT. L’entreprise
compte quatre syndicats. Historiquement, ils étaient deux
: la CGT et la CFDT. L’évolution du personnel a favorisé
la création d’une section CGC. Une section FO s’est
montée en 1999, constituée de membres dissidents de
la CFDT et de la CGC.
Vision de la section
La section est composée d’une vingtaine d’hommes,
occupant les fonctions d’ingénieur, de cadre[1] ou
de technicien supérieur et de huit femmes exerçant
en tant que technicienne. Ce groupe de femmes n’a pas une
formation homogène contrairement aux hommes. Les hommes ont
touts reçu, avant d’entrer dans la vie active, une
formation sanctionnée soit par un brevet ou un diplôme
de technicien, soit par une école d’ingénieur.
Certains ont poursuivi leur formation au sein de l’entreprise
pour accéder au niveau et à la fonction cadre ou ingénieur
« maison ». Les femmes ont commencé leur activité
professionnelle à partir de 14-16 ans en tant qu’ouvrières
non qualifiées. Elles ont débuté dans l’entreprise
alors que celle-ci était une usine d’appareils téléphoniques.
L’ensemble des militants, constituant le noyau dur de la
section, se connaît depuis de nombreuses années. Nous
appelons noyau dur, les hommes et les femmes de la même classe
d’âge, qui travaillent dans l’entreprise depuis
les années soixante-dix. Ils sont passées à
travers les différentes tempêtes vécues par
l’entreprise. Tous se côtoient depuis une dizaine d’années,
voire plus de vingt-cinq ans, pour certains.
La section a été créée à la
fin des années soixante-dix. Elle a pris son essor lors des
premiers mouvements revendicatifs concernant les salaires et les
conditions de travail (travail d’équipe). Il est intéressant
de remarquer que le nombre de militants actifs n’a pas évolué
depuis la fin des années quatre-vingts. Au début de
la vie de la section, la proportion de femmes était non négligeable[2].
Elles représentaient une part important de la main d’œuvre
exécutante[3]. Les hommes assuraient la maîtrise et
l’encadrement. Ils occupaient les tâches nobles. Au
fur et à mesure que les activités de l’entreprise
ont évolué vers une technicité de plus en plus
pointue, la place des femmes s’est réduite. Ce sont
elles qui ont été touchées de plein fouet par
les restructurations, du fait de leur manque de qualification. Somme
toute, la proportion de femmes dans la section est plus importante
qua dans l’entreprise, ou il y a une femme pour quatre hommes.
Au niveau de la section, c’est une femme pour deux hommes.
Cependant, l’apport de jeunes recrues est majoritairement
masculin. L’entreprise ne recrute que des ingénieurs.
Les femmes sont sous représentées dans les écoles
d’ingénieurs.
Modes de fonctionnement de la section
Depuis quelques années, la section est dirigée conjointement
par un homme et une femme délégués syndicaux.
Cependant nous observons que « le chef » c’est
l’homme. Aucune réunion ne commence s’il n’est
pas arrivé. « Est-ce que Benoît est là
? … » On attend qu’il arrive, « il ne va
pas tarder …où est le chef ? » Quand il est absent,
les militants présents se plient au rituel qu’il a
institué. Chaque réunion obéit à un
ordre du jour consigné au tableau. L’ensemble des participants
le voit et peut s’y référer. Cet ordre n’est
pas exhaustif, si l’un des participants a une information
à communiquer, il l’inscrit à la suite.
Tout ceci s’effectue dans la bonne humeur et avec la bonne
volonté de touts. Il est chahuté de temps à
autre sur l’aspect formaliste qu’il donne à son
rôle. Notamment quand il se positionne en tant que chef de
la section. Il rappelle les principes de fonctionnement des réunions
: arriver à l’heure, s’écouter les uns
les autres, ne pas faire d’aparté. Cependant, il n’échappe
pas aux railleries des uns et des autres. « bien chef, j’aurai
un mot d’excuse la prochaine fois ». L’ensemble
des militants lui reconnaît ses compétences syndicales,
sa connaissance de l’entreprise et sa vision à long
terme des problèmes rencontrés. Benoît est rentré
dans l’entreprise fin des années soixante-dix en tant
que technicien « du temps de la fab ». De technicien,
il a évolué pour devenir ingénieur maison à
la fin des années quatre-vingts.
Il s’est syndiqué dans ses premières années
d’activité. Benoît cumule les fonctions de délégué
syndical de la section et de délégué syndical
central au niveau du groupe. Il est aussi secrétaire de l’inter
CFDT de l’entreprise au niveau national. Il a été
désigné délégué syndical lors
du départ en retraite de l’ancien délégué
syndical son mentor « il m’a tout appris, c’est
avec lui que j’ai fait mes premières armes …
il m’a séduit par son discours ses actions, c’est
lui qui m’a fait prendre mon adhésion à la CFDT
» (Benoît, ingénieur POS II, rentré en
1975 comme technicien). Les membres de la section lui reconnaissent
des talents de négociateur mais surtout l’à
propos dans les discussions avec les représentants de la
direction. « Il a toujours le mot juste pour dénoncer
l’absurdité de la situation ». « lors des
négociations des trente cinq heures, il a tout fait pour
les amener ou il voulait … Et quand , il était prêt
à signer l’accord central, il a fait le tour des popotes
pour expliquer l’accord,, il a un côté pédagogique
très intéressant…c’est un séducteur
… » (David, technicien supérieur rentré
en 1985 après avoir travaillé comme technicien itinérant)
C’est une personne reconnue dans l’entreprise pour ses
prises de position, son franc parler, ses combats.
Eliane, la « co-déléguée » est
devenue déléguée syndicale, suite à
un remaniement des rôles au sein de la section, du fait du
départ précipité de l’ancien délégué
syndical. A force d’argumentation et de persuasions de la
part de Benoît, elle a consenti à assumer ce rôle
et ce statut. Elle a endossé cette responsabilité
syndicale en plus de son rôle de trésorière.
Dés le départ, elle a spécifiée qu’elle
acceptait à titre provisoire, qu ‘elle ne souhaitait
pas s’impliquer. Elle existait sur le papier mais toutes les
démarches revenaient à Benoît. « D’accord
j’accepte mais tu fais tout, les réunions et tout «
C’est du provisoire qui dure. Cela fait cinq ans que la section
est conjointement dirigée par Eliane et Benoît. Elle
a accepté à reculons. Cette distance par rapport à
son implication syndicale peut s’expliquer par la continuité
de son activité salariée. Elle mène de front
les deux activités professionnelle et syndicale, contrairement
à Benoît qui se consacre totalement à son activité
syndicale. Une peur l’anime celle de perdre pied avec la réalité
du travail. Elle ne recherche pas une reconnaissance de ses pairs
dans l’entreprise, mais plus un collectif avec qui partager.
Ce collectif, elle l’a auprès de ses amies syndicalistes.
Elle craint que les prises de positions et ses discussions avec
la direction l’amènent à être en porte
à faux par rapport à ses collègues femmes qui
constituent son groupe de référence. L’expression
militante d’Eliane s’est construite à partir
de l’intimité du groupe et de ses actions menées
par le groupe. Elle se sent plus en confiance quand elle a l’appui
de ses collègues syndicalistes et que les actions sont le
fruit d’une réflexion collective. Le repli d’Eliane
sur ses bases provient de son mode d’entrée dans le
syndicalisme et ne se comprend qu’en lien avec le groupe des
femmes de la section.
L’entrée dans le syndicalisme
L’expression syndicale des femmes et notamment d’Eliane
se comprend quand nous analysons leur arrivée dans le syndicat.
Elles se sont syndiquées pour faire partie d’un collectif
qui puisse leur permettre d’exprimer leurs opinions, pour
agir. Contrairement aux hommes qui ont une démarche beaucoup
plus individualiste, elles ne recherchent pas une reconnaissance
au sein de l’entreprise. Les hommes militent et donnent une
visibilité à leur engagement, quand leur reconnaissance
en tant que professionnel est en jeu. C’est un moyen de s’affirmer
individuellement en tant que technicien ou ingénieur.
L’engagement syndical, pour ces femmes, était une
question de survie. Le fait de se syndiquer et de revendiquer leur
appartenance à un syndicat, c’est entreprendre un processus
d’individuation mais aussi de construction identitaire. Il
est tout à fait surprenant de noter qu’au début
de leur activité professionnelle, ces femmes existaient au
regard des autres comme mère, femme en recherche d’un
mari. Elles n’accédaient pas aux reconnaissances sociales
du travail. Au sein de l’entreprise, ces femmes vivaient leur
statut comme non professionnelle. Travaillant dans un univers masculin,
occupant les postes les plus bas, « tu sais toute la journée
tu es en travail posté … tu restes à ta place
et tu vises toujours le même endroit du téléphone
ou tu mets toujours la même pièce …c’est
pas très intéressant…(Marie technicienne ; rentrée
en 1975 comme ouvrière non qualifiée). Les postes
les plus méprisés car ils ne nécessitaient
aucune compétence et qualification particulières.
Elles n’appartenaient pas au monde des travailleurs si ce
n’est par leurs conditions de vie, n’ayant pas de qualifications
reconnues dans l’entreprise. « le travail c’est
une question de mecs, …alors les femmes n’ont pas à
y mettre leur nez, tels sont les propos tenus à Noëlle
quand elle a souhaité s’affirmer dans l’atelier.
Leur présence même dans l’atelier n’est
pas légitimée :
« Tu sais j’ai dû faire ma place physiquement,
montrer que je faisais partie de l’équipe quand j’ai
commencé à faire des réparations de cartes
téléphoniques, c’était dur … avant
on était entre filles sur la chaîne, on se serait les
coudes mais là, j’étais la seule femme parmi
dix hommes, ah ça oui, ça été dur …
» (Noëlle)
Elles étaient considérées comme des éléments
non nobles, tendant à dévaloriser la profession et
le travail. Le fait qu’elles occupent des emplois non qualifiés,
les hommes les percevaient comme une menace pour la légitimité
et l’intégrité de leur travail. Elles vulgarisaient
le travail et rendaient l’accès à celui-ci plus
facile. D’une certaine manière, comme le dit Eliane,
« elles démystifiaient l’univers du travail ».
Malgré elles, elles se trouvaient au milieu d’enjeux,
qui se jouaient sur la place de la femme dans l’univers professionnel.
Il leur fallait trouver une possibilité d’expression,
un moyen de médiation pour gérer les conflits entre
les collègues masculins, la hiérarchie et elles. Conflits
liés le plus souvent à leur condition de femmes. Des
absences pour enfants malades, des rigidités d’horaire
liés à la garde des enfants, des temps de pause plus
fréquents lorsqu ‘elles sont enceintes ou indisposées
… Il leur fallait revendiquer leurs spécificités
liées à leur condition de femme.
« Alors du temps de la fab, on embauchait à 7 heures
30, c’était pas facile quand t’avais des gamins
qui allaient à l’école ou out petit, ton salire
il allait pour la nounou. Ils allaient chez la nounou le matin et
le soi et puis ici c’était la campagne au début,
alors les moyens de transport, les bus y avaient presque pas …
ah, c’était galére …Et ça c’est
une histoire de filles … les mecs ils s’en occupent
pas, y s’posaient pas la question fallait être à
l’heure … Ca les intéressaient pas les chefs
de savoir que ton p’tit gars il est malade, peuf, tu dois
tenir ton poste jusqu’au bout … Qu’est-ce qu’on
c’est engueulé avec les filles là dessus, les
chefs ils voulaient pas comprendre … Le mieux c’est
quand ils nous disaient qu’on devait rester à la maison
mais y en a qui gueulaient car leur mec il était au chômage
et y a qu’elles qui faisaient bouillir la marmite …
Il est p’tit not’e salaire, mais il est bien utile …
»(Marie)
Comme nous le confirment les propos de Marie, les femmes au début
de leur activité professionnelle, tant qu’elles n’avaient
pas entrepris un processus de professionnalisation ;, n’étaient
perçues qu’à travers la vision traditionaliste
que renvoie la société. Une fois qu’elles ont
décidé d’adhérer à une centrale
syndicale, elles s’inscrivent dans une démarche militante,
et rendent visible leur engagement au niveau de l’entreprise.
Cette visibilité se manifeste lors des élections.
Elles se positionnent pour obtenir un mandat aux différentes
instances paritaires de l’entreprise. Elles distribuent les
tracts aux portes de l’entreprise à l’heure de
l’embauche. Elles diffusent l’information syndicale
parmi leurs collègues. Pour illustrer notre propos, nous
allons nous intéresser au parcours de trois femmes qui, chacune
à leur manière ont investi leur rôle de militante
syndicale au sein de l’entreprise et ceci en lien avec une
démarche de vie, de comportement au quotidien.
Dominique : un engagement politique
Dominique[4] devient la première déléguée
syndicale femme de la section (et de l’entreprise), au début
des années quatre-vingts. Elle accède à cette
fonction avec l’appui de l’ensemble des membres de la
section, de son syndicat des métaux et de l’union locale.
Elle se lance dans cette aventure munie d’une expérience
de militante dans les milieux féministes de la région.
Le délégué syndical est le porte-parole de
la section, sa figure de proue. Il représente, porte le projet
de la section auprès du « patron », des salariés
et des autres syndicats présents. Être dans cette position
c’est s’exposer à un ensemble de pressions, de
sarcasmes, de critiques de la part de tous les protagonistes. Il
est nécessaire d’avoir la force de supporter l’ensemble
des remarques, mais aussi d’avoir l’ambition de faire
reconnaître sa position.
Dominique s’expose à double titre en tant que femme,
en tant que déléguée syndicale. Cette double
identité, Dominique y est confrontée dés sa
nomination. Elle innove, bouscule les habitudes mais surtout elle
fait un pas significatif et symbolique pour l’intégration
des femmes comme main d’œuvre à part entière
dans la vie de l’entreprise. Elle met en place une campagne
de revalorisation des salaires des femmes. Même emploi, même
salaire. Les femmes accèdent au même niveau, au même
titre, aux mêmes rôles syndicaux que les hommes. Disposant
d’un outil qui lui permet de conforter la place des femmes
en militant pour l’égalité des sexes, pour les
conditions de travail des femmes, elle peut appliquer, porter des
projets féministes. Nos recherches sur les archives de la
section, nous montrent l’importance de l’action de Dominique
.Des tracts sont consacrés à la reconnaissance de
la main d’œuvre féminine en demandant l’égalité
des salaires entre les hommes et les femmes, sous forme d’un
rattrapage dans un premier temps, puis d’une égalité
en fonction des qualifications, du nombre d’années
dans l’entreprise, la reconnaissance des diplômes dans
un second temps. « Toutes les OS sont en droit de revendiquer
la catégorie professionnelle … le travail effectué
vaut bien cette catégorie, elles ont suffisamment d’ancienneté,
de connaissance du boulot « (Extrait d’un tract CFDT
du 21.01.80). Dominique veillera à ce que les mêmes
opportunités d’avancement soient proposées aux
hommes et aux femmes, ainsi que les mêmes possibilités
de formation. Elle prône et milite pour une égalité
des sexes au travail.
Dans l’absolu l’accès à cette fonction
représentative du personnel est une opportunité. C’est
sans compter avec la lutte syndicale et la dureté des combats,
des débats. Exister, c’est se faire respecter. Ses
opposants syndicaux mais aussi patronaux vont méthodiquement
détruire la crédibilité de Dominique vont mettre
sa parole en doute, ridiculiser ses prises de positions.
« ils m’en ont fait voir…je disais quelque chose
ils disaient l’inverse, j’avais toujours mal compris
si la CFDT signait un accord c’était un accord tronqué,
je m’étais vendue au patron. Tout ce que je disais
était déformé. » (Dominique)
Alors que le délégué syndical en temps normal
doit être considéré comme le porte-parole de
la section et plus largement des salariés dans le cas de
Dominique, le délégué syndical est réduit
à une individualité. Les partenaires ne voient pas
en Dominique les fonctions qu’elle représente mais
son sexe. Cette hostilité se manifeste par des insultes «
salope, putain … »Insultes dévalorisantes et
diffamatoires, des rumeurs :
« On disait qu’elle couchait avec la direction, que
c’était une traître… qu’on pouvait
pas lui faire confiance, faut voir aussi qu’à l’époque
c’était la guerre avec nos collègues de la Cgt,
ça n’a rien à voir avec les relations d’aujourd’hui
maintenant c’est tranquille… et, puis tout était
à faire … y avait les menaces de licenciement c’était
la lutte des classes (rires) (Denis technicien)
Dominique était considérée comme une ennemie
du fait de sa condition de femme dans cet univers d’hommes,
compte tenu du message qu’elle diffuse sur l’intégration
du personnel féminin et l’égalité des
chances pour le personnel féminin. Aujourd’hui, c’est
elle qui lors des bilans sociaux va s’interroger sur le recrutement
des femmes, sur leur proportion dans l’entreprise et la place
qu’elles occupent. Si elles sont ingénieurs accèdent-elles
aux postes à responsabilité ? Sont-elles sollicitées
pour prendre des temps partiels ? Tout au long de son parcours Dominique
va ouvrir la voie aux femmes en leur montrant qu’il est possible
d’obtenir les mêmes statuts, postes et rémunérations
que les hommes. D’ouvrière non qualifiée rentrée
dans la vie active à quatorze ans, Dominique occupe maintenant
un poste d’analyste programmeur. Elle a entrepris une formation
seule pendant trois ans.
Le premier syndicat implanté dans l’entreprise fut
la CGT. De ce fait de nombreuses femmes au départ se sont
syndiquées à la CGT. Au fur et à mesure de
son implantation, le recrutement de la CFDT s’est féminisé.
L’une des raisons évoquées était le manque
de considération puis le non accès à la parole,
même entre syndiqués. Les humiliations et la docilité
demandées à la chaîne se reproduisaient dans
la section. « Ah, ben tu sais la considération chez
eux (rires) Avec nos voisins il faut obéir au coup de sifflet
» (Nadine technicienne, rentrée dans l’entreprise
en 1973 comme ouvrière non qualifiée). Les femmes
souhaitaient trouver au sein de la section syndicale un lieu amical
où leur parole serait prise en compte. Elles désiraient
se construire leur lieu d’échange, échappant
aux pressions du travail. Dominique va être la femme de la
situation. Elle va proposer la création d’une commission
femmes. Cette commission femmes sera prétexte à élaborer
des relations autour de l’activité professionnelle
mais aussi plus larges.
Son combat en tant que déléguée syndicale
va construire sa légende mais aussi l’étiqueter
comme activiste, parfois dangereuse. Dangereuse parce qu’elle
refuse de s’estimer battue qu’elle revient sans arrêt
à la charge pour obtenir ce qu’elle veut. Ce combat,
elle l’a mené mais à quel prix ? Elle en est
ressortie meurtrie, blessée devant l’ensemble des humiliations
et difficultés qu’elle a dû affronter.
Au niveau de l’histoire de la section quand nous nous interrogeons
sur la succession des délégués syndicaux, le
parcours de Dominique est toujours évoqué. Elle ressort
grandie de « cette aventure » aux yeux des membres de
la section, qui ont pris conscience des difficultés qu’elle
a rencontrées, de son courage, de la violence qu’elle
a endurée. Elle relate d’ailleurs cette expérience
avec douleur et amertume. « C’était dur…ils
m’ont insultée, traînée dans la boue …je
ne peux pas leur faire confiance… je suis partie autrement
c’est moi qui y restais… »Elle a démissionné
car la réalité était trop dure à assumer.
Etre délégué syndical implique une abnégation
totale à sa fonction, un certain sacrifice de soi. Elle pouvait
matériellement endosser ce mandat du fait de sa situation
matrimoniale : célibataire. Elle partait avec un handicap
cependant elle n’était même pas mère elle
était que femme. La dureté de ses opposants elle la
doit à sa qualité de femme mais aussi à l’image
qu’elle en donne une femme célibataire qui s’assume
financièrement qui milite qui s’oppose aux hommes.
« Les femmes vont trop vite, alors qu’eux ils ont mis
un siècle pour y parvenir à ce qu’ils sont elles
ont la prétention au bout de quelques années d’y
accéder elles aussi « (Michel, syndiqué CGT
technicien rentré comme ouvrier spécialisé
en 1973)
Elles doivent connaître endurer la dureté du milieu
du travail, se construire une histoire professionnelle.
Eliane : la recherche d’une convivialité
Eliane,[5] la co-déléguée syndicale de la
section depuis 1995 a rallié la CFDt après un bref
passage à la CGT.
« Quand tu arrivais, la CGT te tombait dessus et puis tu
y allais mais bon ça n’allait pas du tout, je n’était
pas d’accord avec eux… j’ai travaillé avec
des personnes de la CFDT j’ai discuté et ils m’ont
séduit ça allait plus dans le sens que je pensais
…alors j’ai pris ma carte. »
Embauchée en 1973 comme ouvrière non qualifiée
travaillant à la chaîne en travail posté, elle
subit ce travail du fait de sa pénibilité dureté.
Mais quand elle évoque ce temps, en dehors du rythme de travail
et des conditions du travail posté, elle considère
que c’était :
Le bon temps …Tu sais à l’époque on était
jeune, on s’enflammait pour un rien, on faisait la fête
tout le temps, on était une bonne équipe et puis le
syndicat renforçait ces liens… Quand on en avait marre
on stoppait la chaîne et on allait à la plage, maintenant
tu n’as plus ça, tu n’as plus de groupe, la force
du group comme ça, c’est autre chose. »
L’une des premières motivations déterminant
son implication dans l’activité syndicale c’est
le collectif et son impact auprès de la direction. C’est
une façon aussi de relativiser ses conditions de vie en s’apercevant
qu’elle n’est pas seule à partager cette existence.
Quand nous observons son mode militant, l’aspect le plus évident
est la prise en charge de l’organisation matérielle
de la vie de la section. C’est elle qui se charge d’approvisionner
la section en apéritif, gâteaux apéritif, brioches,
café etc. Elle est l’initiatrice des rites de convivialité
de la section, au point de rappeler à l’ordre les membres
de la section qui ont manqué à ces règles.
Ils n’ont pas arrosé la naissance de leur enfant ;
leur augmentation, leur promotion… Nous retrouvons Eliane
lors des manifestations, grèves au coin sandwich, servant
le café, les boissons et tartinant. Elle gère les
banderoles, les pots de peinture pour les inscriptions, les cadenas
pour fermer les grilles, le micro, la sono etc.
Elle est sur tous les fronts de l’organisation au point d’endosser
le rôle de trésorière de la section depuis plus
de dix ans. Etre trésorière pour elle, n’implique
pas seulement de collecter les adhésions, renouveler les
abonnements de la section, mais c’est aussi de diffuser l’information
à l’ensemble des adhérents et sympathisants,
une fois par mois par courrier interne, c’est organiser des
repas buffet pour échanger deux à trois fois l’an
à la section avec l’ensemble des sympathisants et membres
de la CFDT, c’est servir de boite aux lettres pour les personnes
extérieures à l’entreprise, c’est aussi
le lien hebdomadaire avec l’union locale, départementale
et régionale. Contrairement son implication dans la vie de
la section n’a pas de visibilité au delà de
la section. Cependant Eliane a sa place, elle indispensable à
tous y compris pour ce qui est d’ordre organisationnel et
administratif.
A côté de ces activités, Eliane a accepter
rapidement un poste soit au comité d’entreprise soit
de déléguée du personnel. Le plus souvent,
elle travaille avec le comité d’entreprise. Elle participe
aux réunions mensuelles et s’implique dans la prise
en charge d’une commission « vacances, enfance, ou culture
». Ce volet de son militantisme est perceptible dans le choix
des orientations des commissions qu’elle anime. Afin de réduire
les inégalités entre l’ensemble des salariés,
elle fut une farouche partisane de la prise en charge des activités
scolaires extra scolaires des enfants des salariés, avec
proposition d’un ou deux voyages par an, au delà des
frontières nationales. Son militantisme est discret, ne déborde
pas de la vie de l’entreprise. Son intégration dans
l’activité de l’entreprise provient du fait qu’elle
« occupe sa place » toute la journée, ne s’absente
que le jeudi jour des réunions de section « je fais
mes heures », dit-elle.
Maud : une question de survie
Maud[6] vit pour le syndicat. Arrivée comme Eliane et Dominique
au début des années soixante-dix dans l’entreprise,
elle se syndique rapidement d’abord à la CGT puis à
la CFDT. « Ils étaient trop autoritaires, tu ne pouvais
rien dire … » Issue d’un milieu fort modeste,
Maud a connu très tôt la dureté du travail et
l’importance que revêtait le salaire de ce travail.
La déconvenue économique que connaît sa famille
anime une révolte déjà ancienne. Elle souhaite
une société et des entreprises ou l’égalité
entre tous soit plus présente. Son combat dans l’entreprise
au fur et à mesure des restructurations et des évolutions,
fut de s’insurger contre l’état d’esprit
individualiste et fataliste des salariés. Elle considère
que rien n’est jamais perdu, qu’il y a toujours une
possibilité de continuer. Lors du dernier plan de licenciement,
de janvier 1996 à décembre 1998, sans cesse, à
chaque réunion, elle a soulevé le problème
des reconversions, elle a dénoncé par tracts les «
manœuvres[7] » de la direction. Elle est une co-auteur
des tracts. C’est l’une des rares femmes qui osent s’exprimer
sur les positions confédérales, éveiller les
membres de la section à certains dangers.
Elle s’investit dans les plus hautes sphères des mandats
électifs. Elle ne se contente pas d’être membre
du comité d’entreprise mais en est la secrétaire.
Elle a été aussi pendant quelques années membre
de la commission économique du comité centrale d’entreprise.
La commission la plus prestigieuse, puisque c’est là
que les syndicats discutent directement avec les membres de la direction
des stratégies choisies, des démarches entreprises
par l’entreprise au niveau national et international. C’était
la seule femme présente dan,s cette assemblée tous
syndicats confondus. Elle manifeste son opposition au « grand
patron : je ne voudrais pas mettre la zone mais elle peut toujours
refuser la lettre de la direction » et souligne ses travers
sans complaisance : « c’est aberrant, nous sommes en
sous effectif et à la bourre, on nous prévient la
veille pour le ; lendemain et on licencie … »
Maud, pendant deux ans s’ »est mise en retrait du syndicat
et de ses mandats car elle entreprenant une formation d’analyste
programmeur au CNAM. Elle avait besoin de disposer de temps pour
s’y consacrer. Elle se consacre maintenant au syndicat. Son
réseau amical et affectif est construit sur la sociabilité
de la section et du syndicat. Elle reçoit chez elle ses copines
syndicalistes, partage avec elles ses soucis, ses joies …
La section occupe une place importante dans son univers, puisqu’il
lui arrive régulièrement de venir pendant ses vacances
aux réunions syndicales.
Le militantisme féminin semble très pragmatique,
bien que ses modes d’expression soient différents.
Il est vrai que nous pouvons noter qu’à partir du moment
où une femme adhère à un syndicat ; elle donne
visibilité à son action en entrant dans un processus
de militantisme. Cet engagement se vit différemment selon
les femmes, l’investissement en est différent. L’implication
des unes et des autres dépend de leurs disponibilités,
de leur statut matrimonial et de ce qu’elles recherchent au
sein de ce collectif. Mais toutes ont la volonté de rechercher
un groupe où leurs paroles puissent être entendues,
comprises, non jugées. En s’affiliant à un syndicat,
elles sont entrées dans les marges. Cette marginalisation
leur a permis d’ébaucher un processus d’individuation
et de construction identitaire. Elles ont au sein de l’entreprise,
construit l’image de femmes actives, professionnelles, en
parallèle à celle des hommes. Elles ont participé
à l’élaboration de l’histoire de l’entreprise
notamment en montrant qu’elles étaient des salariées
à part entière.
La section : lieu de construction
Le syndicat dans un premier temps a permis aux femmes de montrer
qu’elles existaient et qu’elles n’étaient
pas de la main d’œuvre corvéable à merci,
devant subir tout une ensemble d’humiliations. « Comme
j’étais à la CFDT, je pouvais dire que je n’étais
pas d’accord, quand je voulais aller aux toilettes, j’y
allais et on s’affirmait avec des mots comme je vais aux chiottes,
j’ai envie de pisser, c’était assez cru »
(Noëlle). Elles ont commencé à travailler après
le collège. Elles ne détiennent aucune compétence,
tout au moins reconnue dans l’entreprise[8]. Elles portent
une image de main d’œuvre facile car non formée
et inexpérimentée. La volonté de ces femmes
se nourrit de la conception de leur activité professionnelle.
Elle n’est pas passagère mais s’inscrit dans
la durée. Si elles sont mariées, elles continuent
à exercer une profession, leur salaire n’est plus vécu
nécessairement comme le salaire d’appoint. Pour certaines,
c’est le salaire du foyer. La conception du travail féminin
a évolué. Le travail doit être vécu,
par ailleurs, comme une activité permettant l’épanouissement
individuel comme le dit Eliane : parfois, on est pris dans ce travail,
il est intéressant »
Un havre de parole
La section dés le début favorise la mise en place
d’un processus d’individuation permettant aux jeunes
femmes d’exister en tant que telles. Par le biais d’outils
syndicaux, des moyens sont mis en œuvre pour soulager le quotidien
des jeunes femmes, prendre en compte le particularisme des femmes
seules avec des enfants, suite d’un divorce ou femme célibataire.
Ces initiatives sont liées aux réflexions menées
lors des réunions de la commission femmes. L’existence
de cette commission crée un espace où les femmes se
retrouvent entre elles, échangent sur leurs préoccupations
et les transformations qu’elles souhaitent voir se réaliser
dans l’entreprise au quotidien. Un autre grand volet du processus
d’individualisation est les possibilités de formations
offertes aux femmes.
En institutionnalisant la parole et la pensée des femmes,
celles-ci sont valorisées. La commission femmes devient une
force de proposition à part entière, au même
titre que les autres commissions. Par ailleurs, c’est une
façon diplomatique d’installer la parole féminine
dans le débat syndical au sein de l’entreprise. Cette
parole silencieuse est révélée. La commission
femmes n’a pas résisté au temps. Elle s’est
arrêtée vers le milieu des années quatre-vingts.
Nous constatons que les habitudes prises à cette époque
perdurent. Les femmes se réunissent en excluant les hommes.
Ou les hommes s’auto excluent. Elles ont pris confiance dans
leur parole et osent dorénavant la mettre sur la place publique
quand elles l’estiment nécessaire. Lors de ces discussions,
elles abordent des thèmes tels que la parité dans
l’entreprise, les problèmes d’untel etc. l’ensemble
de ces échanges ne se borne pas seulement à l’univers
de l’entreprise mais aussi au intérêts des unes
et des autres pour le jardinage, la mode, les travaux d’embellissement
de leur maison, les vacances.
Le ciment de la section, tout au moins entre les femmes est basé
sur une interconnaissance. On se reçoit les unes et les autres.
Il y a une interconnaissance de la situation des unes et des autres.
La section est le lieu des confidences, des épanchements.
De plus, le travail s’effectuant en équipe auparavant,
favorisait l’inter connaissance. Aujourd’hui les conditions
de travail ne favorisent plus une inter connaissance. Les réunions
d’équipe servent à répartir le travail
entre les collaborateurs, mais non à instaurer des liens
plus personnels entre les membres d’un même service.
Simultanément à cet état de fait les salariés
ne sont pas prêts à s’investir dans une action
collective pour la plupart. Cela tient à la culture des métiers
de l’entreprise et à la culture de l’entreprise.
Pour les femmes, l’affrontement culturel est rude. Les femmes
nouvellement embauchées dans l’entreprise à
ce jour, le sont comme ingénieur. Elles ne partagent pas
l’histoire de ces femmes qui ont dû se construire une
identité professionnelle sur ce site, mais aussi de femmes
active tout en ne niant pas leur rôle traditionnel de femme
dans la société. Elles ne se sentent pas menacées
par la précarité de leur statut et de leur situation
professionnelle. Elles ne ressentent pas le besoin de s’affirmer
aux autres. Elles travaillent souvent seules, sont rarement confrontées
à une équipe. Elles ne connaissent pas les difficultés
matérielles de leurs aînées. La particularité
de leur comportement s’explique par le parcours qu’elles
ont déjà effectué. Dans les écoles d’ingénieurs,
il y a une femme pour quatre garçons. Elles étaient
singularisées dans l’école. Elles se sont imposées,
appliquées à un ensemble de comportements, qui correspondent
aux codes masculins du milieu dans lequel elles évoluent
désormais. Conjointement, elles subissaient le formatage
des écoles d’ingénieurs dans la construction
de l’habitus de l’ingénieur moderne.
Lorsqu’elles s’intéressent au collectif, c’est
en cas de menace de licenciement de manque de charge de travail
dans le secteur d’activité ou lors de conflit avec
la hiérarchie, lors de la demande de temps partiels par exemple.
Il faut quelles soient individuellement confrontées à
une difficulté que seul le collectif et notamment le syndicat
peut résoudre. La motivation de l’entrée dans
le syndicalisme est liée à une situation individuelle
douloureuse et conflictuelle. C’est un syndicalisme défensif
et non offensif. Elles viennent chercher un service. Une fois la
réunion terminée, elles ne vont pas rester pour essayer
de nouer des liens avec les autres femmes des la section, elles
partent déjeuner, vaquer à leurs occupations. Nous
constatons que les clivages sexués des débuts s’atténuent
au fur et à mesure que la population salariés de l’entreprise
s’homogénéise.
Contrairement aux nouvelles embauchées l’activité
syndicale peut être un moyen d’affirmation et de construction
de son identité professionnelle et de femmes. Le militantisme,
l’implication syndicale dans la défense des travailleur,
de certains idéaux, l’amélioration des conditions
de travail et de vie permettent à certaines femmes de s’affirmer
par cette voie revendicative. Elles expriment leur vécu différemment
de celui des hommes, mettent en lumière l’aspect féminin
de la main d’œuvre. L’un de ces aspects pour les
femmes de l’entreprise est la formation. Cela tend à
être moins prononcé du fait de la nature du recrutement
: tous sont des ingénieurs. Par contre les femmes qui ont
commencées dans l’entreprise sans qualification, afin
de résister aux différentes vagues de licenciements,
aux restructurations ont suivies des formations. Le syndicat fut
d’un grand secours en favorisant la mise en place d’une
politique de formation continue au niveau du site nantais.
La formation reconnaissance d’une main d’œuvre
« L’un des chevaux de bataille de la section c’est
la formation » annonce Benoît. La section travaille
auprès de la direction de l’entreprise pour que soient
mis en place des plans de formations. L’argument retenu pour
exiger des formations longues et diplômantes c’est qu’il
faut préparer les métiers de demain. Du passé,
des différentes restructurations et périodes de licenciements,
la section a retenu qu’il fallait prévoir les évolutions
des différents métiers à venir, mais aussi
qu’un diplôme ou une qualification reconnus dans l’entreprise
protégeaient les salariés « l’un des rôles
majeurs de l’action dans des entreprises comme la nôtre
c’est de préparer aux mieux les gens à amorcer
les tournants technologiques » (Benoît) Les moyens dont
disposent les militants sont la mise en place de formation. Sous
couvert de formation le syndicat permet une reconnaissance de la
main d’œuvre non qualifiée ou peu qualifiée
vers une professionnalisation, ainsi qu’une promotion sociale
sans compter la sauvegarde à plus long terme d’un emploi.
De plus, réussir brillamment une formation c’est pour
la direction reconnaître en la personne des capacités
d’adaptation ainsi que de parier dans le temps sur elle.
L’idée du syndicat c’est qu’un maximum
de personnes arrivent à un niveau de compétence où
elles sont reconnues polyvalentes et aussi aptes à s’adapter
aux nouvelles technologies. Nous devons tenir compte aussi de la
confrontation des niveaux de formation, puisque l’entreprise
ne recrute plus que des ingénieurs et des cadres. A terme,
l’ensemble du personnel ne sera constitué que d’ingénieurs
et de cadres. Les autres qualifications seront amenées à
être externalisées. La direction a l’ambition
de former des centre de compétences et donc de rassembler
les salariés selon leur qualification et leur domaine de
compétence. La formation permet au salarié de maintenir
son niveau d’employabilité et par conséquent
ses chances de rester dans l’entreprise. Alors qu’au
départ la formation avait pour objectif de former un personnel
afin de sauvegarder des emplois, aujourd’hui la formation
est une composante de la vie professionnelle de ces salariés.
Pour les premières populations de femmes qui ont été
recrutées la formation s’est révélée
être une opportunité. Certaines n’ont pas attendu
que l’entreprise soit contrainte de proposer des formations
comme dans le cadre de la cellule de reclassement lors d’un
plan social, mais ont entrepris seules la démarche. L’entrée
dans un processus de formation est le résultat d’une
trajectoire individuelle. Il ne s’agit pas simplement d’opportunité
mais de rapport au savoir. Ainsi lors de la première restructuration,
la cellule de reclassement propose à certaines personnes
des possibilités de formation soit vers les métiers
de l’informatique soit vers la réparation de produits
informatiques après une évaluation de chacun des participants.
Les jeunes femmes qui ont eu la chance de suivre une formation n’ont
pas eu le choix de leur orientation. Après une série
de tests, c’est l’organisme de formation qui les a orientées
vers l’une ou l’autre formation, qui a terme n’offrait
pas les mêmes perspectives. Pour l’une, les jeunes femmes
sortaient avec un brevet professionnel, pour l’autre la formation
consistait en l’obtention d’un diplôme d’analyste
programmeur.
Eliane a cette époque a pu suivre une formation d’analyste
programmeur en alternant temps de travail et temps de cours. Au
CNAM. Elle reconnaît que c’était dur de faire
l’aller retour entre le travail posté et le travail
intellectuel. La difficulté ne résidait pas seulement
au niveau du rythme mais aussi dans l’apprentissage de nouvelles
matières, et dans le fait « du retour à l’école
». Après sa journée, Eliane revoyait les cours
chez elle et préparait les examens. Même si elle avait
eu des cours de remise à niveau, l’investissement personnel
était très important. Secondée par la section
et sa famille, son effort a payé.
« C’était dur …heureusement je l’ai
fait quand les enfants étaient petites … et puis Loïc
(son mari) était au chômage et c’est lui qui
s’occupait des filles, de tout, de la maison … Je ne
recommencerai pas aujourd’hui … j’étais
jeune… »
Protégée par sa qualification, les deux autres vagues
de licenciements elle va les regarder passer. Ayant le savoir et
la légitimité de sa qualification, tout restait à
faire pour se faire accepter , cependant.
Eliane comme Dominique de par leur nouveau poste ont découvert
d’autres modes de travail et d’autres relations au travail.
Elles arrivaient dans une nouvelle équipe au même titre
que la majorité des salariés. Elles ont participé
à l’histoire du service, à sa culture, à
ses modes de fonctionnement. Elles n’arrivaient pas sur un
terrain déjà construit, contrairement à leur
entrée dans l’entreprise. L’une des particularités
de leur nouvel emploi fut pour elles, l’individualisme régnant.
Par contre, elles se sont aperçues que leur parole comptait
quand elles étaient sollicitées. Elles n’étaient
plus considérées comme des machines exécutantes
mais comme des êtres pensants.
Pourtant quand nous nous intéressons à d’autres
parcours de femmes, tout n’est pas si facile. Noëlle
rentrée en 1975 dans l’entreprise à commencé
a travailler à treize ans avec une dérogation chez
les maraîchers. Elle va construire son ascension sociale à
force de persévérance et de volonté. Déçue
par sa réorientation professionnelle –le centre de
réparation – elle va tout mettre en œuvre pour
cherche à se perfectionner et s’ouvrir à d’autres
perspectives. Dans une dynamique où elle cherche sans cesse
à accéder au savoir, elle entreprend des formations
sur son temps personnel. Le savoir et la connaissance pour Noëlle
sont indispensables à l’individu pour s’épanouir,
avoir les outils nécessaires pour vivre dans la société
contemporaine. Il faut avoir accès à la connaissance
pour exercer un sens critique sur les évènements.
Saisir toutes les opportunités pour apprendre, connaître,
valider cette connaissance. Noëlle a été frustrée
de devoir travailler si jeune pour des raisons familiales. Elle
est en quête permanente pour satisfaire ce manque.
Très rapidement elle va entreprendre de passer son DEAU,
en travaillant unité de valeur par unité de valeur.
Sans cesse, elle est en phase d’apprentissage « j’ai
toujours voulu faire des études mais j’ai pas pu alors
maintenant je le fais j’aime apprendre ». Lorsque l’entreprise
accepte à nouveau qu’un cycle de formation d’analyste
programmeur soit mis en place elle est sur les rangs. Après
un cycle de remise à niveau, elle intègre le CNAM.
Suit les cours deux jours par semaine et occupe son poste le reste
de la semaine. Elle soutient ardemment ses trois collègues
syndicalistes en instaurant entre midi et deux des temps de révision
et d’exercices au local syndical. Une solidarité naît
face à l’effort et au défi que représente
cette formation. Par ailleurs, elle est soutenue comme les autres
par les membres de la section, particulièrement Eliane et
Dominique techniciennes supérieures.
Malgré la solidarité entre femmes, lors de la remise
à niveau deux femmes de la section, Nadine et Marie sont
déstabilisées et abandonnent. Entreprendre une formation
ce n’est pas simplement apprendre un nouveau métier,
acquérir de nouvelles connaissances, c’est aussi se
remettre en question par rapport à ce que nous sommes au
moment où nous entreprenons la formation et ce vers quoi
nous tendons. C’est s’interroger sur sa place dans la
société. Leur situation de mère les a mise
en concurrence avec leurs enfants adolescents, qui leur expliquaient
les mathématiques, le français. Elles avouaient leur
niveau scolaire ouvertement, reconnaissant leur faible niveau d’instruction.
Elles se sentaient dévalorisées aux yeux de leurs
proches. Alors que dans la section, tout le monde les encourageait,
essayait de reprendre avec elles les exercices, chez elles, elles
se sentaient diminuées.
Parallèlement, elles ne parvenaient pas à se dégager
des temps pour travailler à leur domicile. Leur situation
maritale et la répartition des tâches familiales empiétaient
sur leur temps de révision. Le coût de l’investissement
humain dans la formation, dans l’immédiat était
trop cher. Elles ne souhaitaient pas en payer le prix et remettre
en cause leur équilibre familial. Nous pouvons observer au
niveau de la section que l’ensemble des femmes qui sont arrivées
au bout des formations entreprises avait des situations familiales
où elles étaient le pilier de la famille. Leur salaire
était la seule rentrée d’argent du foyer, ce
n’était pas un salaire d’appoint. Toutes disposaient
d’un temps pour travailler ou se l’aménageaient
du fait de l’urgence de la situation. Pour s’en sortir,
pour être plus à l’aise, elles acceptaient les
sacrifices de la formation « les lendemains seront meilleurs
comme le disait Noëlle.
En conclusion
L’activité syndicale a été pour ces
femmes un moyen de s’intégrer dans l’entreprise,
montrer la part féminine du personnel en des temps ou cela
n’allait pas de soi, un moyen de valoriser la femme en tant
que professionnelle. Cependant, nous remarquerons que l’arrivée
de jeunes femmes dans la section est motivée par les craintes
du chômage souvent ou d’atteinte au service à
un moment donné. Après avoir obtenu ce qu’elles
souhaitaient, elles repartent comme elles sont venues. Cette attitude
concerne autant les hommes que les femmes. D’ailleurs les
particularités sexuées du syndicalisme tendent à
s’atténuer.
Une des questions qui se pose est de savoir de quelle façon
les femmes vont pouvoir continuer leur affirmation professionnelle
dans les métiers techniques, puisque le nombre de femmes
ingénieur est infime. L’entreprise embauche au niveau
ingénieur, ce qui entraîne une augmentation de la part
des hommes dans l’entreprise, alors qu’elles sont d’avantage
présentes comme techniciennes (analyste programmeur). L’autre
volet de l’action syndicale au féminin en dehors de
la difficulté d’assurer la relève est la non
continuité d’un savoir faire, d’un vécu
syndical. Les jeunes générations de travailleuses
n’ont pas eu à mener de combat particulier pour s’affirmer
dans le travail. Leur identité de femme n’a pas été
remise en cause. De plus, lorsqu’elles arrivent dans l’entreprise,
elles ont déjà acquis et assimilé, en partie
le langage symbolique de leur milieu professionnel. Au point que
leur sens collectif et revendicatif est anesthésié.
Il y a une volonté d’inhiber la culture revendicative
chez les ingénieurs et cadres.
Par Anne-Sandrine CASTELOT
Université de Nantes
Département de sociologie,
LESTAMP - Association
annesandrinecastelot (at) free.fr
Notes
[1] La différence entre ingénieur et cadre tient
au poste occupé dans cette entreprise. L’ingénieur
travaille au sein d’une équipe, il mène un projet
tandis que le cadre a la responsabilité d’une ou plusieurs
équipes. Mais quelque soit la dénomination du titre,
l’un et l’autre sont des ingénieurs de formation
[2] La section comptabilisait une centaine d’adhérents
dont soixante-dix adhérentes femmes.
[3] Les femmes étaient embauchées comme petites mains
sur la chaîne de montage. Elles montaient les appareils téléphoniques.
Leur travail consistait en l’assemblage de pièces et
l’emballage des appareils téléphoniques puis
à la préparation à l’expédition
selon les commandes.
[4] Dominique, quarante-six ans, célibataire, analyste programmeur,
présente dans l’entreprise depuis 27 ans a commencé
en tant qu’ouvrière non qualifiée. Dés
son arrivée dans l’entreprise, elle a milité
à la CFDT ainsi que dans des associations pour la défense
des droits de la femme sur la région nantaise.
[5] Eliane, quarante-huit ans, mariée, deux enfants, analyste
programmeur, travaille dans l’entreprise depuis l’ouverture.
Elle a débuté comme ouvrière non qualifiée.
Elle a été élevée à l’assistance
publique car ses parents ne parvenaient pas à subvenir aux
besoins de leur famille. Ils sont arrivés comme clandestin
en France, après avoir fuit leur pays l’Espagne. Elle
est l’aînée de huit enfants.
[6] Maud, célibataire, quarante-cinq ans, célibataire
a été embauchée en 1973 comme ouvrière
non qualifiée. Elle a suivi la formation d’analyste
programmeur en 1998 lors de la dernière vague de formation.
D’origine rurale, elle a été confrontée
à la ville en même temps qu’elle a appris le
travail à la chaîne. Ses activités professionnelles
auparavant avaient un lien avec les travaux des champs.
[7] La direction de l’entreprise a fait le choix d’arrêter
certaines activités de production comme la réparation
de cartes électroniques, en dirigeant le travail vers des
PME-PMI ou vers des pays étrangers. L’idée de
la direction est de défaire l’entreprise de son passé
ouvrier ainsi que de baisser les coûts de production. La fermeture
des centres de réparation et de production de cartes électroniques
sont des manœuvres politiques, d’orientation d’activités
et « non de baisse de charges ou manque de travail comme veut
le dire la direction ».
[8] Danièle Kergoat souligne ce point par rapport à
la main d’œuvre féminine dans l’industrie
de l’électronique. Les femmes embauchées ont
souvent une formation de dentellière, or il s’avère
qu’elles sont sur la chaîne de production où
on a besoin de main d’œuvre ayant des qualités
de précision, de soin et d’attention. La qualification
et le savoir faire de dentellière leur servent. Ce sont en
quelque sorte des dentellières de l’électronique.
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