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Origine : http://www.scienceshumaines.com/index.php?lg=fr&id_article=5760
Les visions de l'apocalypse urbaine sont dominées par la
nouvelle Babel de Metropolis de Fritz Lang (1927) ou encore par
la pyramide néomaya de la Tyrell Corporation de Blade Runner
de Ridley Scott (1982). Selon le géographe et sociologue
Mike Davis, le futur des grandes villes sera sans doute beaucoup
moins spectaculaire, mais tout aussi inquiétant. Séparatisme
social généralisé, bunkérisation des
gated communities, criminalisation de la pauvreté, abandon
des politiques sociales : on n'aboutira pas à une ville barbare,
mais éclatée.
Parodiant le célèbre schéma de la ville américaine
en cercles concentriques proposé par l'école de Chicago
dans les années 1920, M. Davis voit dans le Los Angeles de
la fin du XXe siècle non seulement le prototype de «
la capitale du futur » mais aussi le lieu d'une « écologie
de la peur ». Les cercles concentriques sont ceux de l'enfer
de Dante. Il s'y déroule « une guerre raciale de faible
intensité », et s'y logent aussi bien « les univers
parallèles » de la richesse que les prisons de «
la ceinture du goulag ».
Extrait d'Ecology of Fear, ouvrage monumental publié aux
Etats-Unis en 1998, Au-delà de Blade Runner n'échappe
pas à la limite habituelle des livres de M. Davis : la dénonciation
des pathologies urbaines passe par une esthétisation du désastre
qui finit par participer du mythe même que l'on entendait
pourtant dénoncer. On n'oubliera pas en fermant le livre
que le Los Angeles du début du XXIe siècle n'est plus
celui de la fin des années 1990 : l'élection du très
volontariste Antonio Villaraigosa au début de l'année
2005 (le premier maire latino d'une grande métropole états-unienne)
témoigne d'une volonté de recréer une sphère
de l'espace public dans la cité des anges. Les ouvrages de
M. Davis auront participé à la prise de conscience
de la nécessité de repenser la ville.
René-Éric Dagorn
1/07/2006
Chronique Livres
De la colonisation à la famine
http://www.rfi.fr/fichiers/Mfi/culturesociete/1828.asp
(MFI) Les éditions La Découverte rééditent
en format poche le brillant ouvrage de Mike Davis, intellectuel
inclassable de la gauche américaine, Génocides tropicaux.
L’auteur s’y penche sur les terribles famines de la
fin du 19e siècle qui entraînèrent la mort de
plus de 50 millions de personnes en Inde, au Brésil mais
aussi en Chine et en Afrique. Ce drame, rarement expliqué
par les historiens, serait dû, selon lui, au phénomène
climatique aujourd’hui baptisé El Nino, déclencheur
de longues périodes de sécheresse, puis d’inondations
suivies d’épidémies et de famines. Déjà
difficilement supportables, ces fléaux auraient été
lourdement aggravés par la présence coloniale. Mélange
d’indifférence et d’opportunisme, l’attitude
des colons d’alors aurait largement contribué à
la création de ce que nous appelons aujourd’hui le
Tiers-Monde. L’auteur montre par exemple comment l’importation
de main d’œuvre étrangère lors de la construction
de l’Uganda Railroad – dans sa partie kényane
– a favorisé la diffusion de la peste bubonique en
pleine période de sécheresse et comment l’utilisation
des réserves de nourriture pour les ouvriers a empêché
de sauver une partie des populations locales. Mike Davis évoque
également ces monocultures imposées de produits mondialement
convoités, comme le coton ou le café, qui interdisaient
aux paysans de cultiver ce qui aurait pu les nourrir. Histoire climatique,
histoire coloniale, histoire économique sont ici étroitement
imbriquées pour servir la démonstration hautement
polémique de l’auteur. L’érudition est
ici manifeste, et la force de l’ouvrage indéniable.
Génocides tropicaux, Mike Davis, La Découverte/Poche,
479 pages.
Geneviève Fidani
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