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Origine : http://endehors.org/news/8681.shtml
Lu sur Solidarités : "Une grippe aviaire mortelle a
pris son envol. La première oie à tête barrée
a déjà rejoint ses quartiers d'été sur
les rives du fleuve Cauvery, dans l'Etat indien méridional
de Karnakata. Dans les dix semaines à venir, ce seront encore
100'000 oies, goélands et cormorans qui auront quitté
leur habitat estival du lac Qinghai, en Chine occidentale, pour
faire route vers l'Inde, le Bangladesh, le Myanmar et même
l'Australie. Un nombre inconnu de ces magnifiques oiseaux migrateurs
seront porteurs du H5N1, le sous-type de grippe aviaire qui a tué
61 personnes en Asie du Sud-est et que l'OMS soupçonne d'être
sur le point de muter en une forme pandémique. En arrivant
dans les régions occidentales de l'Asie du Sud, ces oiseaux
vont excréter le virus dans l'eau, où il risque d'être
transmis aux oiseaux migrateurs aquatiques d'Europe et aux volailles
domestiques.
L'irruption de la grippe aviaire autour du lac Qinghai a été
observée d'abord, à la fin du mois d'avril, par les
officiels chargés de contrôler
la faune sauvage en Chine. Au départ, elle était confinée
à une petite île de cet immense lac salé, où
les oies sauvages ont commencé à être prises
de spasmes, à tomber et à mourir. A la mi-mai, elle
avait atteint l'ensemble de la population avicole du lac, tuant
des milliers d'oiseaux. Un ornithologue a pu parler « de l'épidémie
la plus violemment mortelle et la plus étendue jamais observée
parmi les oiseaux sauvages ».
La grippe aviaire du lac Qinghai
Pendant ce temps, les scientifiques chinois étaient horrifiés
par la virulence de cette nouvelle souche: lorsque des souris en
étaient infectées, elles mouraient plus vite encore
que lorsqu'on leur injectait le «génotype Z»,
la terrible variante du H5N1 qui a tué des paysans et leurs
enfants au Vietnam (ces deux espèces sont d'ailleurs mortelles
à 100% pour les souris).
En juillet, Yi Guan, le responsable de la fameuse équipe
de spécialistes de la grippe aviaire, qui combat cette pandémie
menaçante depuis 1997, a dénoncé le caractère
inadéquat de la réponse des autorités chinoises
face à la conflagration biologique sans précédent
qui touche le lac Qinghai (Guardian , Londres).
« Ils n'ont pris pratiquement aucune mesure pour contrôler
ce foyer épidémique. Ils auraient dû faire appel
au soutien international. Ces oiseaux vont aller en Inde et au Bangladesh,
et là, ils vont rencontrer des oiseaux en provenance d'Europe
». Yi Guan appelle à la constitution d'une cellule
de crise internationale afin de surveiller cette pandémie
parmi les oiseaux sauvages et d'obtenir l'assouplissement des règles
qui restreignent la libre circulation des scientifiques étrangers
dans les zones touchées en Chine.
Les dissimulations de la Chine
Dans un article publié dans Nature , Yi Guan et ses associés
révèlent aussi que la souche du lac Qinghai est apparentée
à celle de foyers épidémiques non déclarés
de H5N1 parmi les oiseaux du sud de la Chine. Ce ne serait pas la
première fois que les autorités chinoises seraient
accusées de dissimuler un risque d'épidémie.
Elles avaient aussi menti sur la nature et l'ampleur de l'épidémie
de SRAS (Syndrome respiratoire aigu sévère) en 2003,
qui était aussi originaire du Guangdong, avant de contaminer
rapidement 25 autres pays. Comme pour ceux qui avaient révélé
le SRAS, la bureaucratie chinoise essaie maintenant de bâillonner
les scientifiques spécialistes de la grippe, fermant l'un
des laboratoires de Yi Guan à l'Université de Shantou
et investissant le ministère très conservateur de
l'agriculture de nouveaux pouvoirs sur la recherche.
Pendant ce temps, tandis que des scientifiques indiens surveillent
anxieusement les sanctuaires d'oiseaux du sous-continent, le H5N1
a atteint les abords de Lhasa, la capitale du Thibet, la Mongolie
occidentale et, plus préoccupant encore, il a touché
les poulets et les oiseaux sauvages des alentours de la capitale
sibérienne de Novosibirsk.
En dépit d'efforts désespérés pour
surveiller l'état de santé de la volaille locale,
les experts du ministère russe de la santé ne sont
pas optimistes sur la possibilité de contenir l'épidémie
à l'est de l'Oural. Chaque automne, les oiseaux sauvages
de Sibérie migrent vers la mer Noire et l'Europe du Sud;
une autre route migratoire mène aussi en Alaska et au Canada.
Dans l'attente de cette prochaine, et peut-être inévitable
étape, dans le circuit mondial de la grippe aviaire, la volaille
moscovite est attentivement surveillée, les scientifiques
d'Alaska étudient les oiseaux migrateurs qui passent le détroit
de Bering, et même les Suisses observent par-dessus leurs
épaules les canards à crête noire et les milouins
qui arrivent d'Eurasie.
L'expansion du H5N1 humain
L'épicentre du H5N1 humain est aussi en expansion: à
la mi-juillet, les autorités indonésiennes ont confirmé
qu'un père et ses deux filles sont morts de la grippe aviaire
dans un quartier privilégié de Djakarta. De façon
surprenante, cette famille n'avait eu aucun contact connu avec la
volaille, ce qui a suscité une quasi-panique dans le quartier,
lorsque la presse s'est mise à spéculer sur la possible
transmission de cette maladie entre humains.
Au même moment, cinq nouveaux foyers d'infection se sont
déclarés parmi la volaille en Thaïlande, portant
un coup terrible à la grande campagne nationale en cours,
hautement médiatisée, pour éradiquer la maladie.
Simultanément, les officiels vietnamiens renouvelaient leur
appel à une aide internationale accrue, le H5N1 ayant fait
de nouvelles victimes dans ce pays, qui demeure l'un des principaux
foyers d'inquiétude pour l'OMS.
Ce qui compte en réalité, c'est que la grippe aviaire
est désormais endémique et probablement impossible
à éradiquer parmi la volaille du Sud-Est asiatique,
et qu'elle semble actuellement se répandre à la vitesse
d'une pandémie parmi les oiseaux migrateurs, avec le potentiel
de toucher la terre entière durant l'année à
venir.
Chaque nouvelle conquête du H5N1 – que ce soit parmi
les canards de Sibérie, les cochons d'Indonésie ou
les être humains au Vietnam – offre une nouvelle opportunité
à ce virus, qui évolue rapidement, pour développer
la mutation génétique – ou simplement la protéine
dont il a besoin – pour devenir un tueur de masse parmi les
humains.
Cette multiplication exponentielle de points chauds et de réservoirs
silencieux (comme parmi les canards infectés qui ne présentent
aucun symptôme) explique pourquoi le chorus d'avertissements
venant des scientifiques, des responsables de la santé publique
et, finalement, des gouvernements, est devenu si bruyamment insistant
au cours de ces derniers mois.
Le monde n'est pas prêt
Au début du mois d'août, le nouveau secrétaire
US à la santé, Mike Leavitt, a confié à
Associated Press, qu'une pandémie de grippe était
aujourd'hui une «certitude absolue», faisant écho
à des avertissements répétés de l'OMS
sur son caractère «inévitable». De la
même manière, la revue Science a noté que les
experts évaluaient la probabilité d'une irruption
globale à «100%».
Dans le même esprit macabre, la presse britannique a révélé
que les agents gouvernementaux prospectaient le pays pour trouver
les sites appropriés à des cimetières de masse,
se basant sur des scénarios officiels, selon lesquels la
grippe aviaire pourrait tuer jusqu'à 700'000 Britanniques.
Le gouvernement Blair conduit déjà des simulations
d'urgence sur l'irruption d'une pandémie («Operation
Arctic Sea») et aurait chargé «Cobra» –
un groupe de travail établi dans un QG secret à Whitehall
pour coordonner les réponses gouvernementales aux situations
d'urgence nationale, comme les récents attentats de Londres
– de s'occuper d'une éventuelle crise de grippe aviaire.
Washington ne fait pas montre de la même résolution
churchillienne. Bien qu'un sentiment d'extrême urgence soit
évident au National Institute of Health , ou le tsar de la
planification de la lutte contre les pandémies, le Dr Anthony
Fauci, dénonce « la mère de toutes les infections
émergentes », la Maison Blanche semble encore moins
préoccupée par la migration des épidémies
que par les carnages gratuits en Irak.
Tandis que le Président faisait ses bagages pour de longues
vacances au Texas, une grande ONG, le Trust for America's Health
, avertissait que l'état de préparation du pays face
à une pandémie accusait un important retard par rapport
aux mesures énergiques prises en Angleterre et au Canada,
et que l'administration avait échoué « à
établir une stratégie US cohérente, rapide
et transparente contre le risque de pandémie ».
Le sénateur républicain du Tennessee, Bill Frist,
un intervenant de plus en plus indépendant, avait déjà
critiqué l'administration, au début du mois de juin,
à l'occasion d'une conférence donnée à
Harvard, aussi extraordinaire que peu médiatisée.
Faisant référence à l'échec de Washington
dans le stockage de réserves adéquates de l'agent
anti-viral crucial qu'est l'Oseltamivir (ou Tamiflu), Frist relevait
sarcastiquement que « pour acquérir plus de cet antiviral,
il nous faudrait faire la queue derrière l'Angleterre, la
France, le Canada et d'autres, qui ont déjà passé
commande pour des dizaines de millions de doses. »
La page éditoriale du New York Times (17 juillet), de même
que divers articles dans un numéro spécial de Nature
(26 mai) et de Foreign Affairs (juillet-août), ont aussi mis
en évidence l'incapacité de Washington à stocker
assez de ces rares anti-viraux (les réserves disponibles
couvrent moins de 1% de la population) et à moderniser la
production de vaccins. Même quelques sénateurs démocrates
de premier plan se sont mis en mouvement, aucun d'eux n'ayant cependant
été aussi courageux que Frist à Harvard.
Vaccins, antiviraux et profits
Le Département de la Santé a cherché à
calmer ces critiques par des hausses de dépenses dans la
recherche de vaccins et le stockage d'antiviraux. On a aussi fait
beaucoup de battage officiel autour de tests couronnés de
succès, au début du mois d'août, sur un vaccin
expérimental contre la grippe aviaire. Mais il n'y a aucune
garantie pour que ce prototype de vaccin, basé sur une souche
de H5N1 produite par manipulation génétique, soit
efficace contre la souche pandémique contenant des gènes
et protéines différents. De surcroît, cet essai
réussi reposait sur l'administration de deux doses successives
plus un rappel. Etant donné que le gouvernement n'a commandé
que deux millions de doses de ce vaccin au géant pharmaceutique
Sanofi-Pasteur, elles ne pourraient donc prémunir que 450000
personnes.
S'orienter vers une production sur une plus large échelle
prendrait de nombreux mois; un tel tournant serait entravé
par une technologie obsolète dans la production de vaccins,
qui repose sur une fourniture aussi limitée que vulnérable
d'œufs de poulets fertiles. Cela impliquerait aussi de renoncer
à la production annuelle de vaccin trivalent contre la grippe.
De même, les nouvelles commandes de Washington en antiviraux,
comme le prédisait le sénateur Frist, devront attendre
que les autres clients de la seule fabrique de Tamiflu, en Suisse,
soient servis.
En bref, c'est une bonne nouvelle que les tests de vaccin aient
été positifs, mais cela ne change rien au jugement
du New York Times (17 juillet), comme quoi « il n'y a pas
assez de vaccins ou d'antiviraux disponibles pour protéger
plus qu'une poignée de gens, et aucune capacité industrielle
de produire beaucoup plus de ces médicaments rapidement ».
De surcroît, la plus grande partie du monde, en particulier
les pays pauvres de l'Asie du Sud et de l'Afrique, n'auront accès
ni à ces coûteux antiviraux ni à ces rares vaccins.
Il est même douteux que l'OMS dispose du minimum de moyens
pharmaceutiques pour répondre à un premier foyer d'infection.
Le Tamiflu de Roche et la propriété intellectuelle
De récentes études théoriques d'épidémiologie
mathématique, à Atlanta comme à Londres, ont
nourri l'espoir qu'une pandémie pourrait être étouffée
dans l'oeuf si 1 à 3 millions de traitements d'Oseltamivir
(Tamiflu) étaient disponibles pour circonscrire la contagion
dans un rayon préventif approprié autour des premiers
cas.
Après des années d'effort, cependant, l'OMS a seulement
réussi à disposer d'un stock de 123'000 doses de Tamiflu.
Bien que Roche ait promis de lui en donner plus [3 millions, ndlr],
la ruée des pays riches sur le Tamiflu entre en concurrence
avec les efforts de l'OMS.
Quant à un «vaccin mondial», universellement
disponible, cela demeure une chimère sans espoir, pour autant
que des milliards de dollars supplémentaires ne soient pas
engagés par les pays riches, avant tout par les Etats-Unis,
et même dans ce cas, il serait déjà sans doute
trop tard.
Comme s'en plaignait récemment le Dr Michael Osterholm,
le directeur du Center for Infectious Desease Research and Policy
de l'Université du Minnesota, « Les gens n'auront pas
ce qu'il faut ». « Si on lançait ce soir une
réponse du type projet Manhattan pour augmenter la production
de vaccins et de médicaments, nous ne pourrions avoir un
impact mesurable sur la mise à disposition de ces produits
critiques pour faire face efficacement à une pandémie
mondiale avant plusieurs années.»
«Quelques années», voilà un luxe que
Washington a déjà dilapidé. La meilleure estimation,
tandis que les oies ont pris leur envol vers l'Ouest et le Sud,
c'est que nous n'avons presque plus de temps. Comme le directeur
de l'OMS pour le Pacifique occidental, Shigeru Omi, le disait à
un meeting de l'ONU, à Kuala Lumpur, au début juillet:
« Nous avons atteint le point de non retour ».
Mike DAVIS *
* Mike Davis enseigne la théorie urbaine au Southern California
Institute of Architecture. Deux ouvrages de Mike Davis ont été
traduits en français: City of Quartz. Los Angeles, capitale
du futur, Paris, La Découverte, 2000 et Génocides
tropicaux. Catastrophes naturelles et famines coloniales. Aux origines
du sous-développement, Paris, La Découverte, 2003.
Malheureusement, Ecology of Fear, Picador, New York, 2000, Dead
Cities. And Other Tales, The New Press, New York, 2004, et le tout
récent A Monster a t Our Door, The Global Threat of Avian
Flu, New Press, New York, 2005, ne sont pas encore disponibles en
français. Un dernier livre du même auteur est sous
presse: Planet of Slums, Londres, Verso.
De Mike Davis lire aussi "contrôle urbain : l'écologie
de la peur"
Mis en ligne par libertad, le Dimanche 16 Octobre 2005, 14:17 dans
la rubrique "Actualité".
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