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Origine http://www.christophebruno.com/weblog/wp-content/uploads/RC_Christophe_Bruno.pdf
christophe Bruno est artiste, coMMissaire d’expositions, enseignant. son œuvre polyMorphe (installations, perforMances, travaux conceptuels…) propose une réflexion critique sur les phénoMènes de réseau et de gloBalisation dans les chaMps du langage et de l’iMage. priMé au festival ars electronica en 2003 pour le GooGle Adwords HAppeninG, une perforMance gloBale sur le « capitalisMe séMantique », et au share festival à turin pour HumAn Browser, il a aussi reMporté le prix arco nouveaux Média 2007 de la foire d’art conteMporain de Madrid, avec son œuvre FAscinum. son œuvre en ligne, le dAdAmètre, a réceMMent été exposée par la galerie nationale du Jeu de pauMe. il a égaleMent participé à la Mise en place de l’atelier de recherche et création contrôle de l’iMage à l’énsa nancy en 2003. sa forMation initiale en physique théorique (doctorat et postdoctorat) a influencé son intérêt pour la recherche en art.
www.christopheBruno.coM www.iterature.coM
capitalisme / net.art / réseau / transmission / web 2.0
L’histoire du système-monde depuis l’époque féodale, décrit les effondrements successifs de nos défenses naturelles contre un parasite, parfois porteur de modernité, parfois régulateur, parfois dévastateur, appelé capitalisme1. Le capitalisme ne cesse de profaner les structures sur lesquelles il s’établit, envahissant toutes les échelles de l’existence humaine. Il est si inextricablement lié à l’homme qu’il est devenu pratiquement impossible de démêler l’un de l’autre, d’autant plus que l’homme est aussi, pourquoi pas, un parasite du capitalisme.
Le langage par exemple était considéré jusqu’à il y a peu de temps comme un « commons » retranché, forteresse imprenable et sacrée, à la fois lieu d’habitation de l’homme et ensemble de ses constituants ultimes, les mots. Dans le Google Adwords Happening 2, une performance globale sur le réseau réalisée en 2002, je décris le capitalisme sémantique : chaque mot de chaque langue a désormais un prix qui fluctue selon les lois du marché. La prétendue poésie que je diffuse en lieu et place des habituels messages publicitaires ciblés, les Adwords, se révèle insuffisamment performante en terme de taux de clics. Elle est donc censurée par le robot de surveillance du dispositif, sous prétexte qu’elle met en péril la dynamique économique globale de Google. Une des premières choses qui me vient alors à l’esprit est que l’université, lieu de transmission du savoir, vient de perdre la bataille contre le capitalisme.
1 J’écris ce texte sous l’influence de lectures plus ou moins récentes : giorgio agamben, profanations, paris, rivages, 2005 ;
fernand Braudel, la dynamique du capitalisme, paris, arthaud, 1985 ;
immanuel wallerstein, l’Après-libéralisme. essai sur un système-monde à réinventer, la tour d’aigues, l’aube, 1999.
2 www.iterature.com/adwords
c’est le méta-capitalisme :
le capitalisme total dont la nouvelle forme du capital est cette grande chaîne de production généralisée des objets et des êtres, qui sont tour à tour produits, producteurs, consommateurs ou consommés.
Alors que la modernité de l’art est née dans les failles et les interstices laissés vacants par les phénomènes de colmatage normatif du capitalisme dit industriel, je prends ici le contre-pied de l’idée que cette modernité, y compris dans son extension postmoderne, objecterait à la dynamique du capitalisme.
Au contraire, j’essaie de pousser à l’extrême l’éventualité d’une connivence « à grande échelle » dans le cadre de ce que je nomme méta-capitalisme, incluant la modernité et l’après-coup de la postmodernité dans un même mouvement.
À chacun de trancher ou de ne pas trancher entre ces deux positions. L’important est plutôt de mettre l’accent sur la façon dont cette connivence semble émerger : par la profanation des modes de transmission, point d’horizon de cet article.
La transmission est un terme à l’ambiguïté précieuse, qui permet ici de recouvrir toutes sortes de phénomènes depuis le message dans la bouteille jetée à la mer, ou l’annonce publicitaire, jusqu’aux questions de l’éducation, de l’enseignement, de la domestication3, voire de la filiation – transmission du pouvoir, du capital, du savoir… Il me paraît donc opportun d’essayer de situer ces questions dans la lignée de cette marchandisation du langage, dépossession ultime de la parole.
le méta-capital
Sous les enjeux actuels de la dérégulation de l’enseignement se cachent des phénomènes à grande échelle dont l’ampleur dépasse, et bien sûr intègre, les incessantes querelles de la vie politique. Deux phénomènes se conjuguent. D’une part le déplacement au cours des siècles de la problématique de la production vers celle de la consommation. D’autre part l’extension du domaine de la consommation (et donc de la production) vers ce que l’on désigne du terme général de « dématérialisation ».
La société féodale avait subordonné le travail et la production aux besoins de l’homme. Au moment de l’essor du « capitalisme agraire » anglais au xvIe siècle, la production agricole contrôlée par Londres se déverse dans le système-monde grâce au développement d’un réseau d’échanges à longues distances. La stratégie d’improvement qui est en train de naître, concerne principalement la production on lira bien sûr peter sloterdijk, règles pour le parc humain, paris, Mille et une nuits, 1999.
christophe Bruno, prix des mots sur Google, google adwords happening, avril 2002 et la distribution.
La question de la consommation se manifeste pourtant ; en témoigne le constat de Thomas More, contemporain de la violence sociale du phénomène de l’enclosure :
« Sheep devouring men4 ». C’est ainsi que la nourriture se retourne contre ceux qui la mangent et que le capitalisme s’instaure en cannibalisme au deuxième ordre : l’homme mange le mouton qui mange l’homme.
Avec la satisfaction progressive des besoins humains, le capitalisme se frotte bientôt au désir du consommateur et à la question de sa saturation. La consommation devient partie intégrante du phénomène de production généralisée qui s’étend vers des espaces dits immatériels : publicité bien sûr mais aussi capitalisme cognitif ou sémantique, capital humain, économie de l’attention… Ainsi, alors que les ressources du système-monde s’épuisent, le capitalisme cherche à profaner ses frontières internes, celles de l’intimité, du désir, ou de la position esthétique de chacun. Il s’agit désormais de produire les consommateurs eux-mêmes et leurs désirs afin que l’ensemble de la chaîne continue à tourner. Le marché de l’art lui-même, pourtant bien constitué d’objets, n’échappe pas à cette extension et on ne peut plus distinguer l’esthétique relevant de l’objet d’art de celle relevant de l’acte de consommation du collectionneur.
Derrière le concept de « dématérialisation » se poursuit la tentative de passage à la limite de l’objet à l’être, initiée par la modernité. Si le capitalisme est la propriété privée des moyens de production, dès lors que la chaîne de production s’étend de l’objet jusqu’à l’être et qu’il faut produire des humains, l’éducation prend une nouvelle dimension. La transmission du savoir s’intègre et s’épanouit désormais dans l’ensemble des conditions de reproduction et de croissance des moyens de production généralisés, la grande chaîne de l’être du capitalisme.
3 thomas More, l’utopie, 1516, paris, éditions sociales-Messidor, 1982, et pour une introduction, voir par exemple ellen Meiksins wood , « the agrarian origins of capitalism », monthly review, juillet-août 1998, disponible sur www.monthlyreview.org/798wood.htm
C’est le méta-capitalisme :
le capitalisme total dont la nouvelle forme du capital est cette grande chaîne de production généralisée des objets et des êtres, qui sont tour à tour produits, producteurs, consommateurs ou consommés.
Le Web 2.0 est le paradigme du méta-capitalisme. La période de transition entre le capitalisme et le méta-capitalisme s’étend selon moi depuis les années 1960, début de l’Âge de l’accès5 jusqu’à l’année 2001, qui voit à la fois la rupture du 9/11 et le passage du Web 1.0 au Web 2.0. Les sociétés comme Google, Amazon etc. ont inversé la problématique du spectacle en problématique de contrôle6. Les marques du Web 2.0 sont d’autant plus puissantes, qu’elles savent s’effacer et tirer parti du spectacle global fourni par les internautes, qui échappe désormais à toute normalisation. C’est dans l’articulation avec les anciens médias spectaculaires qui se sont reconfigurés, grâce notamment à la télé-réalité, que le Web 2.0 trouve sa dynamique, que j’ai appelée ailleurs « taylorisation du discours7» : les messages fictionnels, politiques ou publicitaires, envoyés aux spectateurs-internautes sont optimisés en permanence grâce au « profilage » du contenu de la blogosphère, que les structures globales comme Google se sont largement appropriées. La reproduction et l’expansion du méta-capital dans le cadre du Web 2.0, mettent donc en jeu l’ensemble des internautes producteurs-consommateurs qui, sans le savoir, donnant enfin libre cours à leur exhibitionnisme, constituent la matière première d’où la plus-value sera extraite.
Ce mécanisme illustre les principes de base de la reproduction et de la croissance du méta-capital. Ces principes ne sont plus seulement le travail couplé à l’extraction de la plus-value, mais ce sont les conditions généralisées d’élevage du méta-capital dans la grande chaîne de l’être, autrement dit l’éducation, la domestication des hommes, phénomènes alchimiques complexes d’extraction et de réinjection de valeur le long de la grande chaîne. Si il y a équivalence entre éducation et élevage du « parc humain » ou méta-capital, et que l’enjeu n’est ni plus ni moins que le contrôle total de la chaîne de la production généralisée de l’humain, on conçoit que la dérégulation de l’enseignement ne soit pas un épiphénomène. C’est un point névralgique du méta-capitalisme.
le méta-capitalisme comme réseau invariant d’échelle
Cette grande chaîne de l’être du méta-capital a une structure, celle des « graphes invariants d’échelle » étudiée récemment par le mathématicien Albert-László Barabási et vulgarisée dans son ouvrage Linked: How Everything Is Connected to Everything Else and What It Means for Business, Science, and Everyday Life8.
4 Jeremy rifkin, the Age of Access, penguin, 2000.
5 sur la question du contrôle, cf. gilles deleuze, « post-scriptum aux sociétés de contrôle », in l’Autre Journal, no 1, mai 1990.
6 www.cosmolalia.com/readme100
réseau distribué et réseau invariant d’échelle, source : carlos castillo « effective webcrawling », phd thesis university of chile, 2004
Elle obéit aux lois désormais bien connues :
- « small world », le concept de « petit monde » popularisé par Stanley Milgram9 ;
- « strength of weak ties », « la force des liens faibles », découverte par Mark Granovetter10 ;
- « rich get richer », règle de « l’attachement préférentiel », à savoir le fait que plus un nœud est connecté, plus il a de chance d’acquérir de nouvelles connections.
L’ironie de l’histoire veut que le réseau des réseaux ait été construit avec comme idéal, le réseau démocratiquement distribué, afin, comme on sait, de survivre à une attaque nucléaire. Or, la découverte de Barabási montre que le Web, les réseaux sociaux, les réseaux sémantiques, certains réseaux économiques et bien d’autres, tendent à évoluer naturellement vers une configuration aristocratique. Cette découverte mathématique prend une dimension idéologique et universelle, comme le darwinisme en son temps. L’invariance d’échelle signifie que chaque nœud du réseau est un microcosme qui reflète la structure globale du réseau, ou macrocosme. L’étrange ressemblance entre la grande chaîne de l’être, qui a dominé l’histoire de la pensée de l’Antiquité jusqu’à la fin de la Renaissance, et ce nouveau paradigme du réseau invariant d’échelle, est tout sauf un hasard et justifie la terminologie que j’emploie dans cet article.
Dans le domaine économique, cette théorie correspond à la généralisation de concepts introduits par les théories néoclassiques de la valeur, et à ce que l’on appelle la « longue traîne »11 (long tail).
7 albert-lászló Barabási, linked: How everything is connected to everything else and what it means for Business, science, and everyday life, penguin, 2002.
8 Jeffrey travers & stanley Milgram, « an experimental study of the small world problem. », sociometry, vol. 32, no 4, décembre 1969.
9 Mark granovetter, « the strength of weak ties » ; American Journal of sociology, vol. 78, no 6., mai 1973.
10 chris anderson, the long tail, wired, 2004, www.wired.com/wired/archive/12.10/tail.html
la grande chaîne de l’être, didacus Valades, rhetorica christiana, 1579
Cette distribution en « loi de puissance », montre par exemple le classement de la popularité des sites web. Elle illustre le principe des 80-20 de la loi de Pareto. À gauche, la zone verte, fordiste, correspond à la situation dans laquelle un produit ou un message est proposé en masse, à l’identique, à un grand nombre de consommateurs. À droite, la queue de la distribution illustre l’effet de longue traîne, postfordiste, redécouvert par le Web 2.0 : elle est constituée de l’ensemble des marchés de niche, chaque consommateur étant susceptible de recevoir l’objet qui conviendra à son désir particulier. Cet effet est typique d’une économie de flux dans laquelle les coûts de stockage deviennent faibles, en particulier dans le cadre des phénomènes de dématérialisation.
la longue traîne
Mais il ne suffit pas de parler de l’invariance d’échelle du méta-capitalisme pour avoir tout dit de sa dynamique. Il faut distinguer d’une part la circulation du distillat des objets et des êtres à l’intérieur du réseau du méta-capital, et d’autre part, le fait que chaque acteur va en fin de compte être en interface avec la grande chaîne, à la fois extérieur et intérieur à elle, dans des rapports de profanation-sacralisation incessants.
Interface avec le méta-capitalisme
Le passage à la limite de l’objet à l’être et les phénomènes de dématérialisation associés redéfinissent la notion de division du travail. Celle-ci se reconfigure selon un mélange du mode hollywoodien et de celui du Web 2.0, en un dispositif hyper moderne articulant spectacle et contrôle, et qui étend son empire sur la globalité du spectre postmoderne des actes de production- consommation. La figure de l’artiste est emblématique de cette reconfiguration dans la mesure où il va chercher à occuper l’ensemble de ces places et à s’identifier successivement aux différentes positions actives ou passives de la chaîne, qu’il doit choisir d’assumer ou non, en compagnie des ingénieurs, des communicants, des designers, des financiers, des comptables, des ouvriers, des actionnaires, des clients…
On peut observer un large éventail de positionnements dans l’attitude que l’artiste adopte dans cet interfaçage. En fait il a depuis longtemps intégré la dimension profanatrice à l’intérieur du sacré ou vice versa, jouant un jeu tantôt schizophrénique, tantôt pervers, tantôt activiste, tantôt pop (tantôt rien de tout ça). S’il veut se faire plus marchandise que la marchandise, il y arrive, avec ou sans ironie. Inversement, s’il croit libérer par la profanation il réalise après-coup sa complicité avec son maître profanateur.
Dans le domaine du net.art par exemple, on ne compte plus les détournements artistiques qui ont inspiré directement des marques dans le cadre de campagnes de « guerrilla marketing ».
christophe Bruno, fascinum, 2001, capture d’écran du 14/12/2003
À dire vrai, cela peut présenter certains avantages pour la carrière des artistes du réseau. Alors qu’ils ont du mal à s’intégrer au marché de l’art (en admettant qu’ils le veuillent), entre autre à cause de la nouveauté du médium et des complexités techniques, certains ont moins de difficultés à entrer dans les processus de recherche et d’innovation dans le cadre des nouvelles technologies.
Plutôt que de se laisser déposséder de leurs concepts, pourquoi ne pas être partie prenante d’une manière ou d’une autre des processus de production ? Les industries ne peuvent qu’être friandes de ces innovateurs, de ces « hackers », au sens positif du terme, qui pressentent les nouveaux usages et les utilisations décalées mais pertinentes de ces technologies en évolution permanente. Le caractère schizophrénique parfois teinté de cynisme, de la production de certains artistes – je ne m’en excepte pas bien sûr – apparaît alors au grand jour. Ils savent aujourd’hui revendre au monde de la recherche et de l’industrie, l’expertise qu’ils ont acquise en détournant les produits mêmes de cette recherche à des fins artistiques ou activistes. Si l’on arrive à l’extraire, cette expertise a une valeur immense et les industries le savent.
plutôt que de se laisser déposséder de leurs concepts, pourquoi ne pas être partie prenante d’une manière ou d’une autre des processus de production ?
Bien sûr, les artistes qui veulent valoriser cette expertise doivent le faire rapidement, sinon ils perdent les bénéfices financiers de leur travail. Je peux donner un exemple, parmi d’autres, en ce qui concerne mon propre cas : en 2001, j’ai réalisé une pièce Internet, Fascinum12, une vision panoptique des images d’actualité les plus consultées dans différents portails nationaux de Yahoo.
C’est un « Yahoo Hack », un programme qui détourne l’information délivrée par le portail, pour la reconfigurer de manière minimaliste en une grille d’images qui affiche en temps réel les sujets de fascination de l’humanité. Fascinum a été exposée plusieurs fois mais n’a pas connu de succès retentissant à l’époque. En 2004, un designer a réalisé une pièce très similaire pour le compte de la société Benetton (avec une grille de 10 × 10 au lieu d’une grille de 10 × 7 comme c’est le cas pour Fascinum, et quelques autres différences minimes). Je n’ai jamais su dans quelles conditions cette œuvre avait été produite. Quoi qu’il en soit, le projet
de Benetton a obtenu un Prix à Ars Electronica (alors que le mien était déjà trop ancien pour être présenté au concours) et, comble de l’ironie, a été vendu à... Yahoo. En 2007, ma pièce, que j’avais transformée entre temps en installation murale, a finalement obtenu le New Media Prize à ARCo, la Foire d’art contemporain de Madrid.
Ces boucles étranges, typiques de la situation générale que j’essaie de décrire, forment une mythologie récursive oscillant entre postmodernité et hypermodernité. J’assume cette position de parasite de parasite : ainsi, pour prendre un autre exemple, Google s’est-il accaparé la parole de l’humanité pour en extraire une plus-value ; en retour je parasite le parasite Google et rends la parole à l’être humain dans ma performance Le Navigateur humain13. Jusqu’au prochain parasitage...
Le lieu idéal de cette rencontre entre les différents univers de l’art, de l’industrie, de la recherche et du marketing est l’école d’art.
J’ai eu l’occasion de suivre des projets d’étudiants venant de ces horizons divers et travaillant en commun, et l’on ne peut qu’être surpris par l’extrême complémentarité de ces profils. Il me semble que cette remarque n’a rien de banal dans le contexte que je décris. Aujourd’hui, l’artiste contemporain peut aussi bien provenir d’une école de marketing, d’une école d’ingénieur ou d’une école d’art.
Délocalisé entre (h)ac(k)tivisme et pop, il est le prototype de l’individu à l’ère du méta-capital (de ce fait, je ne distingue pas enseignement en général et enseignement de l’art).
11 www.unbehagen.com/fascinum
12 www.iterature.com/human-browser
En fin de compte, cette situation définit deux places extrêmes qui s’interfacent avec la grande chaîne du méta-capital en ses limites. À la base, limite droite de la longue traîne, on trouve la Friche.
En haut, limite gauche de la longue traîne, on trouve la Star Academy.
La Friche : on peut imaginer l’avenir de l’enseignement entière ment privatisé sur le modèle de la formation continue ; il pourrait avoir lieu désormais à l’intérieur des entreprises globales et l’école disparaîtrait comme « commons ». Au mieux, si l’entreprise ne souhaite pas assurer ces coûts, l’école et l’université se transformeraient en pôles de formation interentreprises, ce qui permettrait des économies d’échelles.
Pourtant je ne crois pas que cette éventualité soit la voie royale du méta-capitalisme. La réalité me semble plus perverse.
L’attitude de préservation écologique du « free speech » de Google (dont les fondateurs sont issus du monde universitaire, proche de l’open source et de l’Internet libertaire), est ici révélatrice.
C’est même l’essence de sa dynamique économique dans la mesure où c’est justement depuis la Friche du « free speech » que se renouvelle la matière première langagière dont il tire sa plus-value : toute privation de la liberté de parole est un marché de niche perdu. Généralisons : il n’est pas besoin d’une privatisation complète de tous les moyens de production pour que la machine tourne rond. Au contraire, dans le processus de dérégulation, une zone de friche peut être conservée, exception soigneusement contrôlée, mais laissée un peu à l’écart. De même que les spécialistes de la sécurité sont parfois recrutés parmi les pirates informatiques, c’est de ces terres vierges, de ces zones autonomes temporaires14, que naissent les concepts nouveaux qui vont permettre au capitalisme, toujours en train de lutter contre la baisse du désir, de se ressourcer par de nouvelles opérations de profanation.
C’est par le fait même que cette Friche croit s’excepter du méta- capital et conserver son innocence, qu’elle en devient une courroie de transmission.
À l’opposé, l’attitude néoconservatrice, inquiète de la fluidité virale du méta-capital et du relâchement des contraintes normatives dans la blogosphère et dans la société en général, cherche à consolider définitivement sa position au sommet de la grande chaîne, en imposant au reste un régime de tolérance zéro15, reconstruisant murs, classes ou frontières dont elle feint parfois d’applaudir la disparition. Contraire à la perméabilité et à la dynamique libérale du capitalisme à la manière de Google, cette tolérance zéro a comme contrepoint le spectacle du risque total et la course à la désinhibition qui règne dans cette autre zone d’exception qu’est le sommet de la grande chaîne de l’être.
13 hakim Bey, t.A.Z. the temporary Autonomous Zone, ontological Anarchy, poetic terrorism, autonomedia, 1991.
14 La tolérance zéro est d’ailleurs intimement liée à l’invariance d’échelle (on parle par exemple de «Broken windows theory», http://en.wikipedia.org/wiki/fixing_Broken_windows)
La Star Academy : reportons nous maintenant à ce sommet.
Afin d’élever le parc humain, il faut ériger en idéal l’école du risque total, mythe fondateur du capital. C’est la Star Academy (dont font partie aussi bien Julien Doré, ancien élève des Beaux- Arts de Nîmes et vainqueur de la Nouvelle Star 2007, que Nicolas Sarkozy). Elle produit des individus non seulement liés par contrat aux marques, mais également assumant dans le pop leur propre statut de marchandise absolue 16, voire de fétiche absolu.
Le caractère fétiche de la marchandise s’est étendu au caractère fétiche de l’être. Les fétiches absolus jouent le rôle de concentrateurs d’attention, de « hubs » du regard.
La reproductibilité technique de l’objet était à la fois la cause de la déchéance de l’aura de l’objet d’art et sa résurrection dans la transfiguration pop ; de même, en face de la reproductibilité technique de l’être, la Star Academy est promulguée comme stade suprême de l’éducation à l’ère du méta-capital. La rentabilité de la star académicienne, stakhanoviste de l’être, est maximale. Naissance, formation, stockage, entretien de la matière première humaine, sont pris en charge par la nation toute entière.
Pas de frais de transport démesurés puisque le réseau médiatique en place (Tv + Web 2.0) s’en charge. Il y a toutefois quelques frais d’extraction, de scénarisation ou de représentation…
Écartelé entre ces extrêmes, Friche et Star Academy, chacun peut ainsi jouir de l’illusion d’occuper un jour cette place de fétiche absolu ou connaître les délices masochistes des frustrations quotidiennes éprouvées par son narcissisme et se réfugier dans la Friche.
C’est ce schéma général qui est esquissé dans mon projet satirique intitulé Le Dadamètre, index boursier de la déchéance de l’aura du langage 17. On peut y voir une carte conceptuelle – cartographie du langage à grande échelle construite à partir d’outils de « profilage » sophistiqués – où les courants de Spam se fraient un passage depuis la Friche, le Wasteland, vers les zones du Mainstream et du pop.
le réseau du vide et le réenchantement du monde
Dans Storytelling 18, Christian Salmon montre comment à partir des années 1990, c’est non plus la marque mais le récit mythologique associé à cette marque et construit autour d’elle, qui va devenir le moteur de sa valorisation. Il décrit comment les domaines universitaires de la narratologie ou de la recherche linguistique sont subitement devenus à la mode dans les départements marketing et chez les « spin doctors ».
Il peut sembler étonnant d’associer ce « réenchantement du monde » avec l’émergence du réseau, symbole de modernité et de technologie.
15 Jean Baudrillard, «de la marchandise absolue», Artstudio, no 8, printemps 1988, spécial andy warhol.
17 www.iterature.com/dadameter
18 christian salmon, storytelling, paris, la découverte, 2007.
le méta-capital mène la guerre du vide, s’assurant désespérément contre l’apocalypse virale.
Pourtant, cette déchéance de l’aura de la marque est un phénomène typique de la grande chaîne du méta-capitalisme. Les nœuds du réseau de l’attention sont en effet soumis à une intense volatilité : une marque, un homme politique, une star, ne peuvent rester très longtemps sous le feu des projecteurs sans se soumettre à un impératif de renouvellement permanent. Dès qu’une marque devient dominante, divers phénomènes informationnels érodent son aura, répétant inlassablement les effets typiques de la postmodernité. Mais c’est cette même circulation des flux narratifs dans la grande chaîne du méta-capital, qui va permettre à l’attention, une fois captée, d’être maintenue et valorisée, en évitant la saturation, à condition que l’aura factice de la marque sache s’effacer derrière sa mythologie.
Dans une société d’abondance, le vide, par sa rareté, en vient à prendre de la valeur. La stratégie est donc ici d’utiliser le réseau de l’économie de l’attention afin de s’emparer des espaces laissés vacants, des interstices divers, de créer des places vides pour les valoriser et les entretenir en tant que places vides. Défenses d’afficher, floutages de marques ne sont là que pour contrôler à l’extrême ce réseau du vide et en assurer la pérennité et l’appropriation quasi éternelle ; espaces publicitaires bien réels, mais également espaces conceptuels dans l’économie de l’attention, noms de domaines, Adwords, etc., qui sont gérés par des mécanismes de lois et de licences très sophistiqués.
Plus l’espace vide est proche d’un « hub » important du réseau de l’économie de l’attention, plus sa valeur sera grande, par contagion métonymique. Mais du fait de la déchéance de l’aura des marques, la place vide n’est plus tant utilisée pour leur promotion directe, que comme lieu de l’identification du spectateur au flux narratif mythologique qui va s’y dérouler et auquel la marque est associée.
D’un côté, Google, gestionnaire de la société de contrôle, a pris position sur le marché du langage et exploite la Friche. De l’autre, en haut du réseau du vide, le pôle du spectacle, de la Star Academy, de la magie Disney et autre Sarkoland, spécialistes du storytelling mythologique, est régi par les oligopoles de l’infotainment (télévisions, foires d’art contemporain et autres grands médias spectaculaires…) Un futur géant résultant d’une alliance contre-nature entre des sociétés du type Google et Disney sera peut-être un des candidats à la domination suprême du méta-capitalisme. Ainsi, entre Friche et Académie des stars, entre contrôle et spectacle, entre relationnel et sublime, entre terrorisme global et tolérance zéro, entre profanation de la transmission symbolique et réenchantement du monde, le méta-capital mène la guerre du vide, s’assurant désespérément contre l’apocalypse virale. La colonisation de ce réseau du vide, « temps de cerveau humain disponible 19 », ne se fera pas par une prise de pouvoir externe, mais par croissance interne, profanant tous les degrés de l’existence humaine et des « formes de vie 20 », par la promotion de l’enseignement comme écologie fondamentale de la production et de la consommation de l’être, élevage généralisé du cheptel humain dans l’autochtonie imaginaire du méta-capital.
En 1997, Disney a noué un accord avec l’École des beaux-arts de Paris. Dans un tract rédigé par des étudiants qui dénoncèrent le projet21, on trouve un extrait du communiqué de presse de Disney datant de 2001 : « […] Le présent partenariat inaugure le premier volet d’un double programme artistique et éducatif qui s’attachera à promouvoir l’art dans quelques écoles primaires parisiennes et à attirer le regard des enfants vers l’univers magique de la créativité artistique […] ». Cette phrase résume tout l’enjeu de la profanation de la transmission, à la frontière entre l’enfance et l’individu du méta-capitalisme réenchanté.
18 l’expression, extraite d’une interview de patrick le lay ancien pdg de tf1 (les dirigeants face au changement, paris, éditions du huitième jour, 2004) avait fait scandale en france. J’en avais fait le titre de la première performance du navigateur humain.
19 titre de l’ouvrage de nicolas Bourriaud, Formes de vie. l’art moderne et l’invention de soi, paris, denoël, 1999.
20 http://contre-conference.net/0_downloads/tract.pdf, voir aussi
www.nettime.org/lists-archives/nettime-fr-0111/msg00032.html
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