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LE MONDE DES LIVRES
La mâle assurance de l'ordre social
George L. Mosse analyse l'évolution de l'un des plus résistants
stéréotypes de l'ère moderne : la virilité
LAPIERRE NICOLE
Prédominance trop aveuglante ?
La masculinité n'a guère fait l'objet d'études
historiques ou anthropologiques systématiques. Comme le déplore
Françoise Héritier : "Il va tellement de soi
que c'est le référent ultime qu'il est inutile d'en
parler." (1) Ignorance ou négligence ? Hormis un livre
écrit avec H. G. Koenigsberger sur L'Europe au XVIe siècle
paru en 1970 (2) et désormais épuisé, aucun
autre ouvrage de l'historien américain George L. Mosse n'a
été publié en français. Or son dernier
livre, qui nous arrive traduit avec une célérité
à laquelle on n'est peu accoutumé, grâce à
l'initiative d'un petit éditeur entreprenant, traite justement
de la construction et de l'évolution du stéréotype
masculin dans l'histoire occidentale moderne.
Mosse a été confronté à la promotion
symbolique et à l'instrumentation politique de la virilité
dans l'Allemagne des années 30 et, par la suite, au fil de
son oeuvre, il a souvent rencontré cette thématique.
Né en 1918 à Berlin, dans une famille très
connue d'éditeurs appartenant à la grande bourgeoisie
juive, chassé par le nazisme en 1937, parti aux Etats-Unis
après des études à Cambridge, il a consacré
l'essentiel de sa carrière d'universitaire et de chercheur
à l'histoire culturelle du nationalisme européen.
Profondément marqué, comme bien d'autres intellectuels
judéo-allemands devenus américains, par la montée
du fascisme dont il a été le témoin, il n'a
cessé, de livre en livre, d'en analyser les racines historiques
et les mécanismes idéologiques. Dans ses diverses
études sur les représentations du racisme et de l'antisémitisme,
sur la symbolique politique des mouvements de masse en Allemagne,
sur la figure du guerrier patriote dans la mémoire de la
Grande Guerre, ou encore sur l'articulation de l'ordre nationaliste
et de la normativité sexuelle (3), le stéréotype
masculin réapparaît, insistant, mais en arrière-plan.
Changeant de focale, Mosse met donc cette fois l'image du mâle
occidental au centre de la scène sociale.
Au risque d'user d'un vocabulaire connoté de masculinité,
on est tenté de dire que l'entreprise de cet honorable professeur
émérite à l'Université du Wisconsin
et à l'Université hébraïque de Jérusalem,
codirecteur avec Walter Laqueur du Journal of Contemporary History,
ne manque ni de bravoure ni de vigueur. Elle s'attaque résolument
à "l'un des symboles les plus fondamentaux et les plus
durables de la vie moderne". Car l'idéal masculin, certes
particulièrement exalté dans le nationalisme ou le
fascisme, se déploie bien au-delà de ces idéologies
réputées "viriles". Il résiste aux
mutations structurelles de la modernité, transcende les systèmes
politiques, et on le retrouve, diversement accentué, en "l'homme
bolchévique" comme dans les valeurs et les normes de
la société bourgeoise.
C'est d'ailleurs cette dernière qui promeut le stéréotype
masculin à la fin du XVIIIe siècle. Contre les modèles
aristocratiques de l'honneur et des règles chevaleresques
fondés sur le lignage, la bourgeoisie, dans son essor, génère
alors une figure de l'homme de bien, non plus bien né mais
solidement constitué, doté de vertus courage, tempérance
et sens de la justice manifestes dans sa prestance. L'image a de
l'importance en cette ère nouvelle qui accorde une part prépondérante
au visuel.
L'Allemand Johan Joachim Winckelman, archéologue et historien
d'art, célèbre la "noble simplicité et
la sereine grandeur" de la statuaire grecque, tandis que le
Suisse Johann Kaspar Lavater, dans son Essai sur la physiognomonie,
cherche dans les lignes du visage les traits du caractère.
Pour l'art comme pour les sciences, corps et esprit sont liés
et culminent dans une beauté masculine magnifiée.
Cet idéal esthétique et moral de la virilité,
associé à la respectabilité bourgeoise, rayonne
durablement. Au début du XIXe siècle, il répond
aux besoins profonds d'une société en pleine mutation,
où l'ordre doit être assuré et l'énergie
canalisée.
Encore faut-il que les images prennent chair et que les hommes deviennent
conformes au modèle. D'où le rôle donné
à la culture physique, conçue comme formation corporelle
et spirituelle : l'Angleterre met en place un système éducatif
donnant une large part à l'athlétisme et au sport
d'équipe, la France et l'Allemagne développent la
gymnastique dans l'instruction scolaire et militaire et la généralisation
de la conscription donne à la virilité l'arme et l'aura
du soldat. A travers de nombreux exemples européens, Mosse
montre comment l'école, l'armée, les confréries
étudiantes et les organisations ouvrières favorisent
la diffusion d'un stéréotype qui grandit en même
temps que les consciences nationales et donne à chacune son
incarnation particulière.
Stéréotype conforté, évidemment, par
la comparaison avec une féminité caractérisée
par la faiblesse et l'inaptitude à gouverner les sentiments,
mais fortifié également dans l'opposition à
des "contretypes" : parias nerveux et agités, homosexuels
et juifs notamment, dont les effrayantes figures fantasmatiques
trahissent tous les désordres de la perversité et
du vice. Mosse rappelle combien la période dite "fin
de siècle", des années 1870 à la Grande
Guerre, voit se renforcer à la fois l'idéal masculin
et son envers. Les "ennemis de la virilité normative"
attaquent de toutes parts, les femmes cherchent à quitter
leur place assignée, l'homosexualité gagne en visibilité,
alors qu'en même temps l'agitation ouvrière menace,
le dépeuplement fait peur et les maladies (syphilis, turberculose
et hystérie) obsèdent. Plus que jamais, il faut "durcir
la division entre sains et malades, citoyens respectables et réprouvés",
dénoncer la décadence, médicaliser la déviance
et défendre la mâle assurance de l'ordre social.
La critique cependant s'aiguise, profilant un autre idéal
: l'humanité nouvelle imaginée par le socialiste autrichien
Max Adler en 1923 est libre, raisonnable et bonne, dénuée
de bellicisme et fondée sur l'égalité entre
femmes et hommes. Mais cela reste un horizon lointain et les partis
socialistes se bornent à "adoucir les contours de la
virilité traditionnelle", qui, y compris dans leurs
rangs, se perpétue solidement. Quant au jeune Etat bolchévique,
il rompt avec la morale ancienne, décriminalise l'homosexualité,
dépénalise l'avortement, admet le concubinage et garantit
l'égalité entre les sexes, mais il conserve, sous
les traits du travailleur, une masculinité énergique
et disciplinée qui n'est pas sans ressemblance avec le vieux
modèle. Et c'est finalement ce dernier qui finit par l'emporter
dans l'URSS stalinienne.
Le national-socialisme a "démontré les effrayantes
possibilités de la virilité moderne", portée
à l'extrême. Le communisme a échoué à
inventer un homme nouveau. Reste à savoir si le "mâle
bourgeois" a encore de beaux jours devant lui. En fin de parcours,
Mosse s'interroge sur le devenir d'un modèle défié
comme jamais par le mouvement des femmes, l'évolution des
moeurs, la diffusion d'une culture juvénile et les revendications
des homosexuels. Sa conclusion est prévisible : si l'érosion
de l'idéal masculin est un phénomène sans précédent,
la force du stéréotype et son rôle structurant
ne sont pas défaits pour autant. Bref, "la question
n'est pas de savoir si la virilité sera renversée,
mais jusqu'où elle pliera".
NICOLE LAPIERRE
L'IMAGE DE L'HOMME L'invention de la virilité moderne, de George
L. Mosse.
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Michèle Hechter,
éd. Abbeville (6, rue Casimir-Delavigne, 75006 Paris) 215
p., 139 F.
(1) Masculin/féminin. La Pensée de la différence
(Odile Jacob, 1996, p. 303).
(2) Ed. Sirey.
(3) The Nationalization of the Masses : Political Symbolism and
Mass movements in Germany, from the Napoleonic Wars through the
Third Reich (Howard Fertig, 1975). Toward the Final Solution : a
History of European Racism (Howard Fertig, 1977). Masses and Man
: Nationalist and Fascist Perceptions of Reality (Howard Fertig,
1980). Nationalism and Sexuality. Respectability and Abnormal Sexuality
in Modern Europe (Howard Fertig, 1985). Fallen Soldiers, Shaping
the Memory of the World Wars (Oxford University Press, 1990). Ceci
n'est qu'une bibliographie indicative, parmi une vingtaine de livres.
Note de lecture
CRITIQUE D'OEUVRE; HOMME
L'IMAGE DE L'HOMME L'INVENTION DE LA VIRILITE MODERNE
MOSSE GEORGE L.
Le lien d'origine : http://www.europrofem.org/02.info/22contri/2.07.fr/2fr.masc/02fr_mas.htm
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