"Nouveau millénaire, Défis libertaires"
Licence
"GNU / FDL"
attribution
pas de modification
pas d'usage commercial
Copyleft 2001 /2015

Moteur de recherche
interne avec Google
Confessions d'une intellectuelle de la classe populaire
par Martha Courtot

Subject: confessions d'une intellectuelle de la classe populaire

Date : 23 Août 2004)

Confessions d'une intellectuelle de la classe populaire par Martha Courtot

[extraits]

Je suis la fille d'un chauffeur de taxi et d'une esthétitienne. Parmi mes camarades, il y en a deux sur trois qui n'ont pas terminé leur école secondaire. J'ai grandi parmi la basse classe populaire dans la cité industrielle de Cincinatti où la survie économique était plus importante que l'éducation. Nous vivions dans une petite maison grise construite en galets et située à côté du chemin de fer. La maison était ébranlée de la cave au grenier plusieurs fois par jour. Comme mon père était catholique, on m'a mise dans une école primaire catholique et plus tard ans une école secondaire aussi catholique.

J'étais une intellectuelle dès mon plus jeune âge. J'ai écrit des lettres à l'éditeur du journal local quand j'avais 12 ans. Je protestais contre le racisme subi surtout parles Noirs qui avait infiltré tous les niveaux de la vie culturelle à Cincinatti.

Bien que ma mère me menaçait souvent de me retirer ma carte de lectrice de la bibliothèque, parce que je devais tout le temps payer les amendes de retard, la section locale des Bibliothèques publiques m'a sans doute sauvé la vie parce qu'elle m'a donné le moyen de réagir contre la propagande raciste et classiste qu'on m'inculquait de toute part.

Ce qu'on m'inculquait aussi, via les institutions catholiques que je fréquentais c'était une morale, une éthique que les membres de ces institutions - comme beaucoup d'êtres humains - étaient loin d'appliquer dans leur vie de tous les jours principalement en ce qui concerne la justice sociale.

Dans la famille de mon père, on regardait ma mère de haut parce qu'elle n'était pas catholique, parce quu'elle était divorcée et parce que ses racines paysannes profondément ancrées, faisaient qu'elle n'aurait jamais pu essayer de passer pour quelqu'un de la classe moyenne.

Avec un recul de 40 ans, il faut que je joue un peu aux devinettes quand je veux décrire les valeurs qui règnaient dans ma famille. Ce qui est sûr, c'est qu'elles étaient basées sur la nécessité d'assurer la survie. Mon père gagnait environ 30 dollars par semaine, son travail l'obligeait à être dehors à toutes les heures indues du jour et de la nuit.

Le boulot de ma mère, qui était notre principale source de revenu, ne nous permettait aucun luxe.

Je sais que mon père accordait beaucoup d'importance à notre nom "Courtot" et qu'il insistait our que nous respections notre mère. Au point de vue politique, il réagissait et réfléchissait du point de vue du travailleur.

Après sa mort, j'avais 10 ans, ce sont les valeurs de ma mère qui ont prédominées. Elle accordait beaucoup d'importance à une fierté, au fait de travailler dur par respect de soi, l'indépendance parce que la fierté est une chose fragile. Ses valeurs étaient aussi le silence et le stoïcisme. En revanche, elle n'accordait pas de valeur à thésauriser, aux objets, à l'ordre, à la propreté et à l'obéissance des femmes.

Elle venait d'une famille matriarcale, et à nous, ses enfants, elle démontrait la force de son matriarcat à elle. A une époque où des millions de femmes étaient confinées dans leurs foyers, elle travaillait six jours par semaine au salon de beauté. Elle ne nous a jamais dit si les réflexions de ses voisines l'ennuyaient.

[...]

J'ai peut-être été sauvée par le fait que je lisais énormément et peut-être par mon identité de lesbienne - dont je me suis rendue compte très jeune. Ces deux faits rendaient impossible que j'avale "tout rond" tous les mensonges qu'on m'innculquait. Je n'ai jamais réussi à laisser derrière moi les valeurs de mes parents et mon appartenance à la classe des travailleurs. Je les ai mis dans tout ce que j'avais à faire, même quand je n'avais pas de mots pour le nommer. Ce qui ne veut pas dire que cela s'est fait sans mal. Le mal est profond et il durera toute ma vie.

Le 44 juillet 1960, j'ai quitté Cincinatti pour une nouvelle vie à New-York. J'ai laissé derrière moi la fille que j'avais aimée durant toute la durée de mes études moyennes, ma famille et un avenir en forme de savon, d'outil et de facteurs mortels d'une morne cité. J'ai cru que j'abandonnais aussi ma classe ouvrière que j'avais envie de jeter par dessus bord, ainsi que tout le système de classe.

Pendant des années, j'ai été capable de me détourner à chaque manifestation contre l'injustice du système de classe aux USA. Ce n'était pas parce que j'étais dans une période ascendante, mais plutôt parce que je me croyais une artiste et qu'en tant que telle, je me sentais imunisée contre toutes les ramifications du système de classes sociales.

[...] Mon identité de lesbienne a grandi au moment où le féminisme trouvait sa voix : pour moi, mon identité de lesbienne et mon identité de femme étaient étroitement liées.

Il me semblait que l'importance du féminisme qui mettait tellement l'accent sur l'égalité, était la réfutation du système de classes. Cette certitude me venait d'une appréhension du monde liée à mon appartenance à la classe populaire. Partout où j'entrais, j'emportais la honte que les gens des classes populaires entraînent avec eux, dès leur plus jeune âge. Mes peines et mes succès étaient marqués par ma fragilité de femme issue de classe populaire.

J'ai lutté avec d'autres lesbiennes et d'autres féministes, on a fini par se faire la guerre, notament la guerre des sexes : nous avons eu des débuts triomphants et des aboutisssements déchirants. Dans toutes ces querelles, c'est "ma" classe, la classe des femmes avec qui je travaillais qui a gagné sur toute la ligne. Ca a été un processus inconscient.

Progressivement, le tort que je m'étais porté à moi-même a commencé à monter en moi. J'en ai parlé. J'ai porté des accusations, j'ai usé de persuasion et même de charme, j'ai plaidé de toutes les façons possibles pour que les femmes, principalement les femmes de la classe moyenne acceptent de voir ce problème, le reconnaissent, lui fasse une place.

Quand j'ai compris que ça n'arriverait jamais, quelque chose a changé en moi pour toujours. Plus jamais, je ne resterai sans réaction face à la place que la division en classes ocupe dans notre système social. Plus jamais je ne ferai semblant d'être solidaire avec les femmes des classes moyennes alors que leurs privilèges et mon absence de pouvoir empêchent toute communication véritable, toute réelle égalité. C'est sans doute, un des secrets les plus moches que la vie m'a appris, c'est que je ne pourrais jamais faire confiance à unefemme des classes moyennes. Même si je l'ai aimée, même si j'ai travaillé avec elle, même si on a souffert ensemble, l'intimité entre nous est impossible.

A moins que vous n'ayez été remplie de honte à cause de ce que vous êtes au plus profond de vous-même, vous ne pouvez pas vous imaginer ce que signifie pour moi le fait d'être une femme des classes populaires : à la honte qu'elles transportent avec elles, dans tout ce qu'elles font, partout où elles vont.

Il y a dans ce pays, tant de confusion à propos des classes sociales. Il y a eu tant de femmes qui, dans les années soixante, voulaient s'autoproclamer comme originaires des classes populaires, parce qu'elles faisaient l'erreur de croire que ça les rendraient supéieures aux femmes des classes moyennes. Ces femmes allaient rechercher des histoires de leur enfance pour prouver qu'elles appartenaient à la classe populaire - et pour certaines d'entre elles c'est exact que leur histoire et leur tradition de classes populaires avait été occultée par leur ascendance sociale.

La culture lesbienne aujourd'hui paraît reposer sur une idée de base : que toutes les lesbiennes partagent une solidarité qui dépasse et transcende les clivages de la race, des ethnies, des classes sociales et des situations économiques. Cette illusion a créé beaucoup de confusion et de douleur pour beaucoup de lesbiennes.

Il y a un épisode dans ma lutte de classe parmi les lesiennes dont je me rappelle constamment parce qu'il est très significatif, très dingue et très douloureux.

Cela s'est passé en 1980 à Santa Rosa en Californie dans un café pour femmes "le Moonrise Cafe" (le café du soleil levant). Tout a démarré à cause du racisme et du classisme vécu par certaines membres du collectif qui gérait le café. Pour essayer de se comprendre et d'aplanir les différences, on a commencé par tenir une série de discussions ouvertes à propos du racisme et du classisme. Les femmes de couleur ont - à juste titre - me semble-t-il, refuser de participer à des discussions sur le racisme et nous, les femmes blanches de la communauté, nous n'avons jamais examiné nous-mêmes, notre propre racisme.

Mais pour discuter le problème du classisme nous avons eu une réunion informelle avec plusieurs membres de la communauté. Au bout du compte, je pense qu'on n'est arrivé qu'à nous blesser mutuellement d'avantage.

Maintenant, je comprends mieux certains des facteurs qui ont agi dans cette discussion et la haine de soi des classes populaires était certainement un des éléments importants. Une des choses que nous avons faites a été d'essayer de définir les stéréotypes à propos des femmes de la classe populaire et les stéréotypes à propos des femmes de la classe moyenne. On s'est mis ensemble et on a commencé à lancer des stéréotypes. L'idée générale était qu'une fois qu'on les aurait éliminé de notre sphère de pensée, on pourrait peut-être se retrouver sur un terrain commun.

Les femmes des classes populaires ont été absolument "sciées" et blessées de découvrir non seulement les stéréotypes arborés par les femmes des classes moyennes mais aussi partagés par les femmes populaires elles-mêmes. Ceux-ci étaient centrés sur la honte, l'échec et ne idée générale de malpropreté tandis que les stéréotypes sur les femmes de classe moyenne tournaient autour des chances qu'elles avaient et des choses qu'elles possèdaient. Il n'y a eu aucue discussion sur le manque de circonstance de ces valeurs et sur le tort que cela porte aux autres classes comparées sur la base de ces faibles valeurs-là.

En fait, on était abasourdies, sciées, sans voix. On n'a pas pu continuer. Voici le résultat de cet exercice : [excusez-moi je zappe-là les deux listes de stéréotypes ceux des classes populaires étant trop bêtes et méchants sans causer de complètement contradictoires - c'qui veut bien direkek'chose - et ceux des classes moyennes vraiment pas assez méchants ! mais j'vous les tape si ils vous manquent] Les lesbiennes des classes populaires intérioriseront la honte qu'on a utilisée pour nous causer un tort mental. Quand on a un bon travail, quand on va à l'université et que suiteà un don particulier, on see retrouve dansla classe moyenne, quelquepart au plus profond de nous, on sent qu'il y a imposture.

Cette impression nous empêche de faire des choix solides dans nos vies, des choix pour nous-mêmes qui viendraient du plus profond de nous.

Bien que es lesbiennes aient essayé de développer une solidarité entre toutes, une communauté des femmes qui s'aiment, il faut bien admettre que les différences de classes, les torts, les privilèges de la classe moyenne et la honte des classes populaires sont parmi les facteurs qui ont empêché que cette solidarité s'établisse.

Ma propre tâche aujourd'hui, c'est de continuer à travailler sur ma honte et sur la haine que j'ai de moi. J'étais une petite fille "trop mignone pour son propre bien" qui se languissait de découvrir un monde plus vaste mais qui ne voulait ni abandonner ses parents ni rejeter les valeurs de sa propre classe.

Si on le considère à partir des standards de réussite de la classe moyenne, je n'ai pas eu de super jobs et je ne me suis pas pleinement épanouïe comme écrivaine. La blessure du système de classe m'a pporté tort et m'a marqué à vie. Je suis reconnaissante à mon identité de lesbienne mais je ne me berce pas de l'illusion ue je partage une solidarité universelle avec les lesbiennes. J'ai été très concrêtement opprimée par des lesbiennes de classe moyenne.

Le chemin que j'avais pris, loin de mes racines, n'a jamais réussi à m'éloigner de l'amour et de la honte de mon enfance.

Cela m'attriste que ma petite fille et toutes les petites filles des classes popuulaires vont continuer à faire l'expérience de cette agression de leur propre identité et vont être contraiintes par une société où l'on ne pense qu'à l'avoir, au fric et par des institutions de la classe moyenne, à porter la honte en elles.

Tout cela parce qu'elles ne seront pas à la hauteur vis à vis des valeurs, de normes qui ont créé un fameux gâchi dans le monde.

Martha Courtot


[traduit par Isabelle Jacquet revue par Shirley de la revue "Sinister Winsdom" n°45, hiver 1991-92, p. 88-92 paru dans "Les Leslesbianaires" n°33, octobre 1993 Centre de documentation et de Recherche sur le Lesbianisme Radical plus d'info sur le mail d'avant que j'ai jeté par erreur !!!]