Subject: confessions d'une intellectuelle de la classe populaire
Date : 23 Août 2004)
Confessions d'une intellectuelle de la classe populaire par Martha
Courtot
[extraits]
Je suis la fille d'un chauffeur de taxi et d'une esthétitienne.
Parmi mes camarades, il y en a deux sur trois qui n'ont pas terminé
leur école secondaire. J'ai grandi parmi la basse classe
populaire dans la cité industrielle de Cincinatti où
la survie économique était plus importante que l'éducation.
Nous vivions dans une petite maison grise construite en galets et
située à côté du chemin de fer. La maison
était ébranlée de la cave au grenier plusieurs
fois par jour. Comme mon père était catholique, on
m'a mise dans une école primaire catholique et plus tard
ans une école secondaire aussi catholique.
J'étais une intellectuelle dès mon plus jeune âge.
J'ai écrit des lettres à l'éditeur du journal
local quand j'avais 12 ans. Je protestais contre le racisme subi
surtout parles Noirs qui avait infiltré tous les niveaux
de la vie culturelle à Cincinatti.
Bien que ma mère me menaçait souvent de me retirer
ma carte de lectrice de la bibliothèque, parce que je devais
tout le temps payer les amendes de retard, la section locale des
Bibliothèques publiques m'a sans doute sauvé la vie
parce qu'elle m'a donné le moyen de réagir contre
la propagande raciste et classiste qu'on m'inculquait de toute part.
Ce qu'on m'inculquait aussi, via les institutions catholiques que
je fréquentais c'était une morale, une éthique
que les membres de ces institutions - comme beaucoup d'êtres
humains - étaient loin d'appliquer dans leur vie de tous
les jours principalement en ce qui concerne la justice sociale.
Dans la famille de mon père, on regardait ma mère
de haut parce qu'elle n'était pas catholique, parce quu'elle
était divorcée et parce que ses racines paysannes
profondément ancrées, faisaient qu'elle n'aurait jamais
pu essayer de passer pour quelqu'un de la classe moyenne.
Avec un recul de 40 ans, il faut que je joue un peu aux devinettes
quand je veux décrire les valeurs qui règnaient dans
ma famille. Ce qui est sûr, c'est qu'elles étaient
basées sur la nécessité d'assurer la survie.
Mon père gagnait environ 30 dollars par semaine, son travail
l'obligeait à être dehors à toutes les heures
indues du jour et de la nuit.
Le boulot de ma mère, qui était notre principale
source de revenu, ne nous permettait aucun luxe.
Je sais que mon père accordait beaucoup d'importance à
notre nom "Courtot" et qu'il insistait our que nous respections
notre mère. Au point de vue politique, il réagissait
et réfléchissait du point de vue du travailleur.
Après sa mort, j'avais 10 ans, ce sont les valeurs de ma
mère qui ont prédominées. Elle accordait beaucoup
d'importance à une fierté, au fait de travailler dur
par respect de soi, l'indépendance parce que la fierté
est une chose fragile. Ses valeurs étaient aussi le silence
et le stoïcisme. En revanche, elle n'accordait pas de valeur
à thésauriser, aux objets, à l'ordre, à
la propreté et à l'obéissance des femmes.
Elle venait d'une famille matriarcale, et à nous, ses enfants,
elle démontrait la force de son matriarcat à elle.
A une époque où des millions de femmes étaient
confinées dans leurs foyers, elle travaillait six jours par
semaine au salon de beauté. Elle ne nous a jamais dit si
les réflexions de ses voisines l'ennuyaient.
[...]
J'ai peut-être été sauvée par le fait
que je lisais énormément et peut-être par mon
identité de lesbienne - dont je me suis rendue compte très
jeune. Ces deux faits rendaient impossible que j'avale "tout
rond" tous les mensonges qu'on m'innculquait. Je n'ai jamais
réussi à laisser derrière moi les valeurs de
mes parents et mon appartenance à la classe des travailleurs.
Je les ai mis dans tout ce que j'avais à faire, même
quand je n'avais pas de mots pour le nommer. Ce qui ne veut pas
dire que cela s'est fait sans mal. Le mal est profond et il durera
toute ma vie.
Le 44 juillet 1960, j'ai quitté Cincinatti pour une nouvelle
vie à New-York. J'ai laissé derrière moi la
fille que j'avais aimée durant toute la durée de mes
études moyennes, ma famille et un avenir en forme de savon,
d'outil et de facteurs mortels d'une morne cité. J'ai cru
que j'abandonnais aussi ma classe ouvrière que j'avais envie
de jeter par dessus bord, ainsi que tout le système de classe.
Pendant des années, j'ai été capable de me
détourner à chaque manifestation contre l'injustice
du système de classe aux USA. Ce n'était pas parce
que j'étais dans une période ascendante, mais plutôt
parce que je me croyais une artiste et qu'en tant que telle, je
me sentais imunisée contre toutes les ramifications du système
de classes sociales.
[...] Mon identité de lesbienne a grandi au moment où
le féminisme trouvait sa voix : pour moi, mon identité
de lesbienne et mon identité de femme étaient étroitement
liées.
Il me semblait que l'importance du féminisme qui mettait
tellement l'accent sur l'égalité, était la
réfutation du système de classes. Cette certitude
me venait d'une appréhension du monde liée à
mon appartenance à la classe populaire. Partout où
j'entrais, j'emportais la honte que les gens des classes populaires
entraînent avec eux, dès leur plus jeune âge.
Mes peines et mes succès étaient marqués par
ma fragilité de femme issue de classe populaire.
J'ai lutté avec d'autres lesbiennes et d'autres féministes,
on a fini par se faire la guerre, notament la guerre des sexes :
nous avons eu des débuts triomphants et des aboutisssements
déchirants. Dans toutes ces querelles, c'est "ma"
classe, la classe des femmes avec qui je travaillais qui a gagné
sur toute la ligne. Ca a été un processus inconscient.
Progressivement, le tort que je m'étais porté à
moi-même a commencé à monter en moi. J'en ai
parlé. J'ai porté des accusations, j'ai usé
de persuasion et même de charme, j'ai plaidé de toutes
les façons possibles pour que les femmes, principalement
les femmes de la classe moyenne acceptent de voir ce problème,
le reconnaissent, lui fasse une place.
Quand j'ai compris que ça n'arriverait jamais, quelque chose
a changé en moi pour toujours. Plus jamais, je ne resterai
sans réaction face à la place que la division en classes
ocupe dans notre système social. Plus jamais je ne ferai
semblant d'être solidaire avec les femmes des classes moyennes
alors que leurs privilèges et mon absence de pouvoir empêchent
toute communication véritable, toute réelle égalité.
C'est sans doute, un des secrets les plus moches que la vie m'a
appris, c'est que je ne pourrais jamais faire confiance à
unefemme des classes moyennes. Même si je l'ai aimée,
même si j'ai travaillé avec elle, même si on
a souffert ensemble, l'intimité entre nous est impossible.
A moins que vous n'ayez été remplie de honte à
cause de ce que vous êtes au plus profond de vous-même,
vous ne pouvez pas vous imaginer ce que signifie pour moi le fait
d'être une femme des classes populaires : à la honte
qu'elles transportent avec elles, dans tout ce qu'elles font, partout
où elles vont.
Il y a dans ce pays, tant de confusion à propos des classes
sociales. Il y a eu tant de femmes qui, dans les années soixante,
voulaient s'autoproclamer comme originaires des classes populaires,
parce qu'elles faisaient l'erreur de croire que ça les rendraient
supéieures aux femmes des classes moyennes. Ces femmes allaient
rechercher des histoires de leur enfance pour prouver qu'elles appartenaient
à la classe populaire - et pour certaines d'entre elles c'est
exact que leur histoire et leur tradition de classes populaires
avait été occultée par leur ascendance sociale.
La culture lesbienne aujourd'hui paraît reposer sur une idée
de base : que toutes les lesbiennes partagent une solidarité
qui dépasse et transcende les clivages de la race, des ethnies,
des classes sociales et des situations économiques. Cette
illusion a créé beaucoup de confusion et de douleur
pour beaucoup de lesbiennes.
Il y a un épisode dans ma lutte de classe parmi les lesiennes
dont je me rappelle constamment parce qu'il est très significatif,
très dingue et très douloureux.
Cela s'est passé en 1980 à Santa Rosa en Californie
dans un café pour femmes "le Moonrise Cafe" (le
café du soleil levant). Tout a démarré à
cause du racisme et du classisme vécu par certaines membres
du collectif qui gérait le café. Pour essayer de se
comprendre et d'aplanir les différences, on a commencé
par tenir une série de discussions ouvertes à propos
du racisme et du classisme. Les femmes de couleur ont - à
juste titre - me semble-t-il, refuser de participer à des
discussions sur le racisme et nous, les femmes blanches de la communauté,
nous n'avons jamais examiné nous-mêmes, notre propre
racisme.
Mais pour discuter le problème du classisme nous avons eu
une réunion informelle avec plusieurs membres de la communauté.
Au bout du compte, je pense qu'on n'est arrivé qu'à
nous blesser mutuellement d'avantage.
Maintenant, je comprends mieux certains des facteurs qui ont agi
dans cette discussion et la haine de soi des classes populaires
était certainement un des éléments importants.
Une des choses que nous avons faites a été d'essayer
de définir les stéréotypes à propos
des femmes de la classe populaire et les stéréotypes
à propos des femmes de la classe moyenne. On s'est mis ensemble
et on a commencé à lancer des stéréotypes.
L'idée générale était qu'une fois qu'on
les aurait éliminé de notre sphère de pensée,
on pourrait peut-être se retrouver sur un terrain commun.
Les femmes des classes populaires ont été absolument
"sciées" et blessées de découvrir
non seulement les stéréotypes arborés par les
femmes des classes moyennes mais aussi partagés par les femmes
populaires elles-mêmes. Ceux-ci étaient centrés
sur la honte, l'échec et ne idée générale
de malpropreté tandis que les stéréotypes sur
les femmes de classe moyenne tournaient autour des chances qu'elles
avaient et des choses qu'elles possèdaient. Il n'y a eu aucue
discussion sur le manque de circonstance de ces valeurs et sur le
tort que cela porte aux autres classes comparées sur la base
de ces faibles valeurs-là.
En fait, on était abasourdies, sciées, sans voix.
On n'a pas pu continuer. Voici le résultat de cet exercice
: [excusez-moi je zappe-là les deux listes de stéréotypes
ceux des classes populaires étant trop bêtes et méchants
sans causer de complètement contradictoires - c'qui veut
bien direkek'chose - et ceux des classes moyennes vraiment pas assez
méchants ! mais j'vous les tape si ils vous manquent] Les
lesbiennes des classes populaires intérioriseront la honte
qu'on a utilisée pour nous causer un tort mental. Quand on
a un bon travail, quand on va à l'université et que
suiteà un don particulier, on see retrouve dansla classe
moyenne, quelquepart au plus profond de nous, on sent qu'il y a
imposture.
Cette impression nous empêche de faire des choix solides
dans nos vies, des choix pour nous-mêmes qui viendraient du
plus profond de nous.
Bien que es lesbiennes aient essayé de développer
une solidarité entre toutes, une communauté des femmes
qui s'aiment, il faut bien admettre que les différences de
classes, les torts, les privilèges de la classe moyenne et
la honte des classes populaires sont parmi les facteurs qui ont
empêché que cette solidarité s'établisse.
Ma propre tâche aujourd'hui, c'est de continuer à
travailler sur ma honte et sur la haine que j'ai de moi. J'étais
une petite fille "trop mignone pour son propre bien" qui
se languissait de découvrir un monde plus vaste mais qui
ne voulait ni abandonner ses parents ni rejeter les valeurs de sa
propre classe.
Si on le considère à partir des standards de réussite
de la classe moyenne, je n'ai pas eu de super jobs et je ne me suis
pas pleinement épanouïe comme écrivaine. La blessure
du système de classe m'a pporté tort et m'a marqué
à vie. Je suis reconnaissante à mon identité
de lesbienne mais je ne me berce pas de l'illusion ue je partage
une solidarité universelle avec les lesbiennes. J'ai été
très concrêtement opprimée par des lesbiennes
de classe moyenne.
Le chemin que j'avais pris, loin de mes racines, n'a jamais réussi
à m'éloigner de l'amour et de la honte de mon enfance.
Cela m'attriste que ma petite fille et toutes les petites filles
des classes popuulaires vont continuer à faire l'expérience
de cette agression de leur propre identité et vont être
contraiintes par une société où l'on ne pense
qu'à l'avoir, au fric et par des institutions de la classe
moyenne, à porter la honte en elles.
Tout cela parce qu'elles ne seront pas à la hauteur vis
à vis des valeurs, de normes qui ont créé un
fameux gâchi dans le monde.
Martha Courtot
[traduit par Isabelle Jacquet revue par Shirley de la revue "Sinister
Winsdom" n°45, hiver 1991-92, p. 88-92 paru dans "Les
Leslesbianaires" n°33, octobre 1993 Centre de documentation
et de Recherche sur le Lesbianisme Radical plus d'info sur le mail
d'avant que j'ai jeté par erreur !!!]
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