Origine :
http://www.reseauxcitoyens-st-etienne.org/article.php3?id_article=892
‘‘De la fragilité, en tant que « nous
sommes déjà décidés », à
une « philosophie de l’organisme » comme nouvelle
objectivité...
La vie dans toutes ses manifestations n’a jamais été
quelque chose de séparé de ce que l’on nomme
aujourd’hui notre environnement, elle y est consubstantielle.
L’existence de ce soubassement matériel présuppose
le mouvement dans tous ses degrés d’intensité.
Or voilà que notre modernité a placé l’effet
avant la cause : pour agir il faudrait d’abord penser et décider
en toute conscience, et donc avoir recueilli suffisamment d’informations.
Face aux situations délétères dans lesquelles
nous nous trouvons il est devenu évident aujourd’hui
que ce n’est pas le manque d’informations qui inhibe
les capacités d’agir de nos contemporains. Ce serait
plutôt l’inverse, tant l’afflux de stimuli de
toutes sortes nous arrivent par tous les canaux médiatiques.
Paradoxalement notre monde ne manque pas, il sature.
Sur quelles bases alors poser notre réflexion pour un «
nouvel opérateur d’agir » qui nous ramènerait
sur le chemin de liberté et non vers une prétendue
liberté des chemins ?
La liberté n’est pas là où notre monde
moderne la place, constat étayé par les travaux de
la neurophysiologie de la perception sur la conscience, et son rôle
dans l’élaboration de notre réalité.
Depuis longtemps certains philosophes avaient déjà
conceptualisé notre rapport au monde sans faire du libre
arbitre la cause de lui même. Remplie d’informations
techniques, la conscience placée en tête de la chaine
causale devrait déboucher sur l’agir, et tout problème
devrait avoir sa solution.
Dans ce modèle classique la conscience est le réceptacle
des perceptions de nos sens. Or il apparaît que la perception
est une véritable décision de l’organisme, bien
avant la conscience, en tant qu’aptitude physiologique à
décider et à discriminer. Connaître, c’est
avant tout connaître par le corps. Et contrairement à
tout un pan de la philosophie qui se méfie du corps, «
nos sens ne nous trompent jamais ». D’où ce constat
: l’information ne fait pas l’action et avant que la
conscience soit « informée » celle ci est déjà
« décidée » par tout un dispositif longuement
analysé dans le livre.
Mais, si la conscience ne brille plus comme étant sa propre
cause, la question du déterminisme et de la liberté
se pose. Cette question centrale est abordée par Miguel Benasayag
en recourant à une analogie géométrique, base
reconnue de toute conceptualisation. Cette analogie géométrique
est le triangle du déterminisme et de la liberté avec
ses trois angles : le souhaitable, le possible, et le compossible,
pour opérer il doit avoir une réalité aussi
nécessaire que « la somme des trois angles d’un
triangle égalent deux droits » selon la formule de
Spinoza. « Ma liberté est donc une puissance du système
complexe auquel j’appartiens ». « Ce sont là
les limites du volontarisme humain ». Il y a lieu de faire
le deuil du libre arbitre (faux deuil en fait car il manque le "cadavre
") : l’illusion de quelque chose qui n’a jamais
existé.
Une autre question qui est au coeur de nos sociétés
et qui ne peut s’échapper par son caractère
prétendument neutre, c’est l’objet technique.
« La technique déplie une combinatoire autonome : sans
essence propre tout lui est en principe possible. Les sociétés
dites « primitives » possèdent des techniques,
nos sociétés modernes sont possédées
par elle. Et ce sont les objets techniques qui finissent par occuper
le vide laissé par le retrait de la puissance de la vie.
» L’utilisation massive du téléphone portable
démontre d’une façon éclatante que la
corporeité des relations sociales ne saurait être purement
et simplement remplacée par une virtualité sans affecter
notre rapport au réel, et donc notre agir en tant qu’absence
du corps en situation. La technique telle que nous l’abordons
aujourd’hui, sans pensée, nous prend la vie qui est
l’agir même, parce qu’elle est passive, toujours
assujettie à une cause extérieure, et sa prétention
à la perfection s’évanouit à moins de
considérer parfait ce qui est au plus haut point passif.
De cette absurdité, l’irrationalité ambiante
du système fait ses choux gras. Plus nous obéissons
à la logique de la technique, plus nous élaborons
un « moi » imaginaire et séparé de son
soubassement. L’agir ne pouvant se concevoir qu’à
partir d’une matérialité, la virtualisation
du réel nous en éloigne toujours plus.
La technique, et l’utilitarisme qui la justifie, permet de
traverser des interdits qui jusque là assuraient la cohésion
d’une société, qui « faisaient monde ».
De plus, cette virtualisation de la vie a un côté régressif
infantilisant, et donc il y a un retour à la pensée
magique où tout est possible et où le déni
de réalité est accentué.
Ce déni de réalité tend à structurer
comme un délire le discours qui fonde nos sociétés,
depuis le libéralisme qui ne voit que des individus isolés,
séparés, véritables petites machines binaires
réactives seulement à l’utilitarisme immédiat
du gain ou de la perte, aux plus déterminés des militants
du grand changement pour qui c’est de la bonne définition
de la forme et de la cohérence finale que dépend notre
capacité à agir, et donc du fameux « espoir
guidant nos pas », là où les réponses
précèdent les questions, - c’est l’idéologie.
La question lancinante pour le petit homme triste : « que
m’est-il promis à moi » cette tragédie
de l’espoir, s’efface comme l’ombre dans la lumière
dès l’instant où l’on redéfinit
une nouvelle objectivité qui n’est plus axée
sur sur la conscience en tant qu’instance centrale de l’être,
une surbrillance a priori de l’être- ontologique - .
Cette nouvelle objectivité de l’agir, est à
chercher dans les processus mêmes de l’élaboration
de notre réalité.
Mais il ne faudrait pas tomber dans l’erreur positiviste
qui confond « les mécanismes de la vie », avec
la vie elle-même qui n’est pas un simple assemblage,
en cela le « tout » est dans chaque partie, et l’être
constitué par l’unification de l’organisme n’est
jamais séparé du « soubassement » matériel
dont il n’est qu’un « pli ». De fait il
y a un socle commun qui est intérieur aux individus par la
participation au « tout » et donc le lien social est
constitutif de la personne : voilà la nouvelle objectivité
comme axe de la connaissance. Le point de vue objectif devient un
mode d’inscription dans le monde, un mode d’être
et non plus un devoir être et tout relativisme s’en
trouve effacé.
La « philosophie organique » de Miguel Benasayag est
antifasciste, et elle peut se permettre de faire sortir du manichéisme
classique l’inné et l’acquis. L’un étant
identifié habituellement aux réactionnaires, et l’autre
aux progressistes. En effet le « soubassement matériel
» dont nous faisons partie, est constitué « d’invariants
», l’inné. Ce sont ces invariants qui permettent
à la vie de se déployer, et donc une critique «
progressiste du progrès » qui ne doit plus rester le
monopole des fascistes, est possible et nécessaire. Il n’y
a pas en effet de base ontologique aux différents systèmes
politiques, car « ce n’est pas la pensée critique
qui ordonne le sens commun » (le sens commun, tout ce qui
forme l’acquis, est le tissu de la vie quotidienne), celle
ci est contenue dans celui là.
Enfin il ressort de cette nouvelle approche où le sens reste
immanent au système, c’est à dire consubstantiel,
que toute pensée en terme de solution ( dans une logique
linéaire problème/pensée/solution, ou encore
« conscience/décision/action ») d’une part
est purement illusoire, et d’autre part elle « nous
condamne à une négation du présent ».
« La pensée en terme de solution parie sur le rôle
pour le moins exagéré des capacités de la conscience.
» C’est une pensée transitive dont les forces
progressistes restent prisonnières.
Seule une pensée en termes de processus peut permettre de
comprendre l’agir « sous condition d’une préalable
désubjectivation (non plus un sujet connaissant d’un
côté et un objet à connaître de l’autre).
Miguel Benasayag parie sur « l’émergence d’un
nouvel opérateur d’agir : le paysage », qui doit
être entendu non comme « un décor, mais comme
cette tentative d’élargir notre sens perceptif pour
comprendre ce qui est à l’oeuvre dans les différents
processus concrets », un pari pour « un nouveau dispositif
compossible, condition de l’agir contemporain ».
La leçon philosophique pose que « Le bien à
toujours été là » et tous ceux qui ont
combattu pour la vie « n’ont pas d’échecs
à assumer » car « il n’y a pas de liberté,
il n’y a que des devenirs de libération ».
William Ferrari
collectif Malgré Tout.
|