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De la "Postmédiévalité" à la Postmodernité
Michel Maffesoli

Origine : http://www.ceaq-sorbonne.org/maffesoli/ar_postme.htm
Liens pour les articles: http://www.ceaq-sorbonne.org/maffesoli/articles.htm

De la "Postmédiévalité" à la Postmodernité
Michel Maffesoli

Il est bien connu que c'est lorsqu'il n'existe plus que les amants, éperdus parlent le plus de l'amour qui les unit. Souvenons-nous, en ce sens, du cri de Baudelaire demandant à être, résolument, moderne. Incantation ? Invocation ? En tout cas injonction paradoxale en ce qu'elle arrive en un moment où la modernité, justement, a atteint son apogée et ne peut, dès lors que décliner.
Paradoxe, aussi, de voir, plus d'un siècle après, la difficulté qu'ont les intellectuels à aborder, sereinement, les problèmes liés à cette fin, fut-elle hypothétique, des temps modernes et à envisager les conséquences sociales, épistémologiques, existentielles que cela ne manque pas d'avoir.
"Sine ire et odio". N'est-ce pas ainsi qu'il convient d'étudier l'évolution sociétale. La colère ou la peur étant, par trop souvent, l'élément inconscient de l'analyse intellectuelle. Quant à la haine du monde c'est, quasiment, une seconde nature pour ceux-là même s'arrogeant le pouvoir de dire ce que "doit être" l'individu et la société. Au détriment, bien sûr, du devoir de reconnaître ce qui est. Sérénité donc dans l'acte de connaissance s'employant à "naître avec" (cum nascere) une réalité complexe.

Pour reprendre une expression de Schopenhauer, cette "réalité est purement relative". C'est-à-dire que tout objet ou phénomène est lié à d'autres et déterminé par eux. Et par là-même soumis au changement et à l'aléa. Impermanence générale des choses en quelque sorte. Ce qui revient à dire que ce qui est n'a pas, forcément, toujours été, et ne sera pas toujours. De même les catégories élaborées en un temps donné ne sont pas éternelles, et doivent être soumises à révision si l'on veut appréhender, le moins mal possible, l'évolution dont il a été question, et dont il est bien difficile, empiriquement, de nier, ou de dénier, les effets.

Le relativisme dont il est, ici, question, consiste donc à mettre en relation les divers éléments de la vie et à prendre acte du flux vital, qui est, par construction, incessant. Toutes choses rendant caduc quelque dogmatisme que ce soit, et favorisant une sensibilité théorique préférant l'humilité des choses à la prétention des concepts. C'est en ce sens qu'il n'est pas question "d'être postmoderne", comme l'on pourrait avoir ou être telle ou telle identité, mais bien plutôt d'utiliser un mot, simple notion, comme levier méthodologique, le plus pertinent possible, pour comprendre des relations et des phénomènes sociaux qui ne sont qu'à l'état naissant, mais dont il est difficile de nier l'importance tant quantitative que qualitative. En bref être un sociologue de la postmodernité plutôt qu'un sociologue postmoderne (1).

C'est lors de ces périodes de changements civilisationnels qu'il importe d'être, pour citer encore le roboratif Schopenhauer, un "Selbstdenker", ce que l'on peut traduire par un penseur libre. C'est-à-dire qu'il convient d'être plus préoccupé par une démarche hauturière que par cette petite pratique universitaire, assez commune, consistant à adapter de grands concepts à des petites pensées. C'est cela qui pourra permettre de ne pas avoir peur de la postmodernité, dès lors que l'on se contente d'y repérer une nouvelle phase de cet inéluctable processus reposant sur la saturation, à un moment donné, des valeurs qui ont régi, sur une période plus ou moins longue, l'être-ensemble social. Il s'agit là de ce que la philosophie du Moyen Age appelait la "condition de possibilité", préalable à toute investigation en profondeur : délimiter un cadre, repérer des lignes de force, évaluer les catégories en présence.

Et, si l'on reste classique, cela en une "pars destruens", puis une "pars construens". Non pas, d'une manière infantile, se poser en s'opposant, mais parce qu'il est nécessaire de voir ce qui cesse pour apprécier, au mieux, ce qui tend à prendre sa place. En précisant également, qu'en un moment fondateur il n'est pas possible de faire système, d'être un "auteur de manuel". Tout comme on a pu le dire pour Marcel Mauss, dans un contexte pas forcément différent (2), il faut savoir formuler des hypothèses et proposer des pistes de réflexion audacieuses, voire peu canoniques, si l'on veut appréhender, en profondeur, ce qui est à l'état naissant.

Donc, d'où vient-on ? Quelles sont ces valeurs sociales qui se sont, progressivement, imposées pour constituer ce que l'on a appelé la modernité mais qui n'était, après tout, que la "post-médiévalité". On le sait rien n'est éternel. Tout casse, tout passe, tout lasse. Et ce qui nous paraît de l'ordre de l'évidence s'est élaboré à partir de l'implosion du Moyen Age. Il est une expression de Auguste Comte pouvant bien résumer l'évidence moderne : "reductio ad unum". Et il est vrai, que dans tous les domaines, l'unité du monde, et des représentations a, lentement, prévalu. Une telle unification peut s'observer dans tous les domaines. Mais d'une manière schématique, elle est particulièrement visible pour ce qui concerne le politique, le social et l'idéologie.

Il y a, certes, interaction constante entre ces divers éléments, mais le politique peut leur servir de fondement. Ainsi la constitution de l'Etat-Nation. Certes, il y a l'exemple français, ou même anglais, très tôt centralisé. Mais c'est au cours du XIXe siècle, et plus précisément lors des années 48, en Europe, que l'on voit s'affirmer avec force, le sentiment national, voire nationaliste. Ainsi, les diverses particularités régionalistes, les spécificités locales, les divers dialectes, les us et coutumes, les modes de vie, et même les instances de gestion ou de gouvernements provinciaux, sont, peu à peu évacués, supprimés, au profit des états nationaux, et de leurs organismes représentatifs. Et ce, au nom des valeurs universalistes, et au motif d'une organisation rationnelle de la société. Pour reprendre une expression de H. Arendt, c'est en référence à un "idéal démocratique" que le bien commun tend à s'uniformiser, et à dénier les multiples enracinements locaux qui avaient été la marque du Moyen Age et de ses diverses baronnies.

Il en est de même pour ce qui concerne les institutions sociales. Les travaux de Norbert Elias, de M. Foucault lui même, ou ceux d'inspiration foucaldienne ont bien mis en lumière le lent processus de "curialisation", ou de domestication des moeurs aboutissant à la constitution "du" social, c'est-à-dire d'un être ensemble singulièrement mécanisé, parfaitement prédictible et, essentiellement rationalisé. "Rationalisation généralisée de l'existence" a pu dire Max Weber. Tendanciellement cela est certain. En tout cas, c'est bien un tel processus qui présida à la naissance d'une famille figée dans sa structure nucléaire, qui favorisa la "mise au travail", et qui engendra les grandes institutions éducatives, celles du travail social, sans oublier celle de la santé et des divers "enfermements" dont le XIXe siècle et le XXe siècles ne furent point avares. Corrigeant, autant que faire se pouvait, les méfaits du devenir économique du monde et du productivisme qui lui était inhérent, un tel "social" apporta une indéniable assurance au plus grand nombre. Mais, en même temps, et au sens strict du terme, il "énerva" le corps communautaire en transférant à des instances lointaines et abstraites le soin de gérer le bien commun et le lien collectif. Toutes chose qui m'ont fait dire, qu'à bien des égards, on assista à la mise en place d'une "violence totalitaire" qui, en inversant la terminologie durkheimienne, permit le glissement d'une "solidarité organique", plus proche du quotidien, vers une "solidarité mécanique" promue par une technostructure s'autoproclamant garante du bon fonctionnement de la vie sociale. Triomphe des experts en tout genre sachant, à partir de l'imparable logique du "devoir être", de quelle manière il fallait penser, de quelle manière il fallait agir. Dans une telle logique, le monde est devenu, totalement, étranger à ceux-là même qui sont censés y vivre (3).

Il en est, enfin, de même pour ce que l'on peut nommer l'idéologie. Et ce au sens strict du terme, c'est-à-dire l'ensemble des représentations au moyen desquelles une époque se raconte à elle-même. Ainsi, à l'encontre des mythologies, contes et légendes, structurellement pluriels de la prémodernité, on assiste à une homogénéisation croissante. On se souvient de ce que J.F. Lyotard a appelé les "grands récits de références". Ils ne sont pas légion. Et au-delà de quelques variations de peu d'importance, les systèmes d'explication du monde, élaborés dans la seconde moitié du XIXe siècle, tels le marxisme, le freudisme ou le fonctionnalisme, reposent tous sur une vision positiviste, finalisée, matérielle, de l'évolution humaine. Systèmes monistes, également, en ce qu'ils reposent sur un causalisme exclusif et excluant. Systèmes exclusifs, car la cause repérée est déterminante, "surdéterminante", hégémonique, unifiée. Systèmes excluants, car il n'y a point de salut hors du modèle explicatif, qu'une telle cause est censée fournir. Toutes choses qui engendrèrent un fidéisme rigoureux, avec son cortège de fanatismes, de dogmatismes, de scolastiques de tous poils, sans oublier, bien sûr, les intolérances, exclusions et autres excommunications que cela ne manque pas de générer.

Donc homogénéisation nationale, institutionnelle et idéologique. Ne serait ce que d'une manière cavalière, un mot cependant pour délimiter l'ordre épistémologique dans laquelle se meut celle-là. A l'image du mystère de la Trinité : un seul Dieu en trois personnes, on trouve une triade fondatrice : l'Individu, l'Histoire, la Raison.

Tordons, ici le cou à la doxa voyant dans l'individu, et dans l'individualisme les caractéristiques de notre époque. Nombreux sont les travaux de philosophes, historiens, anthropologues, ainsi ceux de Louis Dumont, qui ont bien montré que c'est par l'invention de l'individu que s'inaugura la "postmédiévalité". Le libre arbitre introduit par la Réforme, Descartes et son ego cogitant, le sujet autonome des Lumières, voilà, à côté de bien d'autres, les grandes étapes faisant de l'individu le maître et possesseur de lui-même et de la nature. La formule emblématique de Corneille, dans Cinna, résume à merveille, une telle philosophie : "je suis maître de moi, comme de l'univers...", résumé, en peu de mots, de la dialectique entre l'économie de soi et l'économie du monde, grâce à laquelle la modernité allait connaître le développement spectaculaire que l'on sait. Autant les dieux l'avaient été pour les époques antérieures, autant c'est bien l'Individu qui devient "l'axis mundi" autour duquel tout va et peut s'articuler.

Pivot justifiant, servant de point fixe à l'inéluctable évolution d'une Histoire finalisée. Voilà bien la deuxième idée-force de la triade épistémologique moderne, l'historiographie événementielle laisse la place à l'Histoire triomphante, la grande marche royale du Progrès, et autre cheminement vers l'Esprit absolu, grâce auxquels l'humanité allait réaliser sa réconciliation avec elle-même. Les scenarii peuvent varier quelque peu, le but reste le même : évoluer du plus barbare des obscurantismes vers le plus civilisé des accomplissements. La politique, l'éducation, l'économie en font foi, l'existence tant individuelle que collective n'a de sens que si elle se projette. En toutes choses il s'agit de trouver l'art et la manière d'ajuster, par tactique et stratégie, ses moyens au but que l'on s'est fixé. Le projet (la projection) est bien "l'ultima ratio" de toute vie qui sans cela serait, proprement, insensée : n'ayant pas de sens, elle est sans signification.

Ce qui donne sens et signification, justement, déesse mère de notre trinité, c'est la Raison qui "justifie" l'Individu maître du monde, et l'Histoire où son action peut se déployer. Précisons, cependant, que la raison moderne n'est qu'une forme de la rationalité humaine. Pour reprendre une thématique propre à l'École de Francfort, c'est une "raison instrumentale", une "Zweckrationalität", pour laquelle ne vaut que ce qui est finalisé, que ce qui peut se manipuler, être utilisé, rentrer dans un ordre utilitaire, voire "ustensilaire". Raison abstraite de la technostructure qui entend ,de l'extérieur, combler les manques de l'individu, corriger les défauts sociaux, en un mot parfaire ce qu'il y d'encore inachevé dans l'humaine nature. Ce n'est pas pour rien que la Révolution Française célèbre la "Déesse Raison". De son côté Marx souligne que chaque société ne se pose que les problèmes qu'elle peut résoudre. Il y a au fondement du rationalisme moderne un optimisme ne manquant pas de grandeur. En tout cas il permit le développement scientifique et technologique qui, pour le meilleur et pour le pire, nous amène à l'orée du troisième millénaire.

C'est en ayant cela à l'esprit que l'on peut comprendre l'état naissant de ce qu'il est convenu d'appeler la postmodernité. Le détour n'est pas inutile, car rien ne naît "ex nihilo". Ce que P. Sorokin disait de la saturation des oeuvres culturelles peut s'appliquer à notre propos. Il n'y a pas de débuts ou de fins abrupts. Les divers éléments composant une entité donnée, ne pouvant plus, par usure, incompatibilité, fatigue etc...., demeurer conjoints, ils vont, de diverses manières, entrer dans une autre composition et, ainsi, favoriser la naissance d'une autre entité. C'est ce processus qui amena l'émergence de la "postmédiévalité", que l'on appela ensuite modernité. C'est cela, également, qui, avant qu'on lui trouve un nom adéquat, préside à l'élaboration de la postmodernité. Saturation - recomposition. Peut-être est-ce là la seule loi que l'on puisse repérer dans le cours chaotique des histoires humaines !
Quant à la recomposition postmoderne que peut-elle être ? Il est, certes, toujours bien délicat de "touiller" dans les marmites du futur. Il est, cependant, possible de donner quelques indications, de rassembler quelques indices, et ce afin d'indiquer des grandes tendances. D'autant, ainsi que cela a été dit, que l'on voit revenir, légèrement modifié ce que l'on avait cru dépassé. Pour être plus précis, il ne s'agit pas là d'un "éternel retour" du même, mais, ainsi que l'indiquait en son temps le philosophe Nicolas de Cuse une croissance prenant la forme de la spirale. Pour le dire plus nettement encore, si une définition, provisoire, de la postmodernité devait être donnée , ce pourrait être : "la synergie de phénomènes archaïques et du développement technologique".

C'est cela la spirale. Étant entendu qu'une telle définition n'est pas élaborée à partir d'un schéma préétabli, ou en fonction de présupposés théoriques, quelque peu abstraits. Elle est issue, au contraire, de simples constatations empiriques que tout un chacun peut faire dans sa vie affective, professionnelle, citoyenne, pour peu qu'il sache être lucide, et ne pas être prisonnier des divers a priori qui sont, trop souvent, monnaie courante dans le monde intellectuel. Ce qui est. Et, au plus près de leur proximité étymologique et sémantique, il est bon, parfois, que par "humilité" nous sachions revenir à cet "humus" dont est pétri ce qui est "humain".

C'est ainsi, que pour reprendre les grands thèmes explicatifs de la postmédiévalité (modernité) : état - nation, institution, système idéologique, on peut constater, pour ce qui concerne la postmodernité, le retour au local, l'importance de la tribu et le bricolage mythologique.
Tout d'abord le local. Premier indice de l'hétérogénéisation galopante parcourant nos sociétés. Que ce soit d'une manière sanglante, ainsi que cela apparaît dans l'ex empire de l'Est, que ce soit dans les paisibles mais fermes revendications d'autonomie ou de souveraineté, ou encore dans les politiques de décentralisation, un tel "localisme" est une des marques majeures de l'époque. Il est intéressant, à cet égard, de noter le retour en force, dans les divers discours sociaux, de termes tels que "pays", "territoire", "espace", toutes choses renvoyant à un sentiment d'appartenance renforcé, au partage émotionnel. En bref, au fait que le lieu fait lien. Un lien, donc, qui n'est pas abstrait, théorique, rationnel. Un lien qui ne s'est pas constitué à partir d'un idéal lointain, mais, bien au contraire, se fonde, organiquement, sur la commune possession de valeurs enracinées : langue, coutumes, cuisine, postures corporelles. Toutes choses quotidiennes, concrètes, alliant en un paradoxe, qui n'est pas qu'apparent, le matériel et le spirituel d'un peuple. Il y a lieu de réfléchir là-dessus : un tel matérialisme spirituel, vécu localement, est cela même qui va, de plus en plus, prendre la place du politique en ses diverses modulations.

Enracinement dynamique étant cause et effet de la fragmentation institutionnelle. En effet, les diverses institutions sociales, devenues de plus en plus abstraites et désincarnées, ne semblent plus en prise avec l'exigence réaffirmée de proximité. D'où l'émergence d'un néo-tribalisme postmoderne reposant sur le, toujours et à nouveau, besoin de solidarité et de protection caractérisant tout ensemble social. Dans les jungles de pierre que sont les mégapoles contemporaines, la tribu joue le rôle qui était le sien dans la jungle stricto sensu.

Ainsi, il est frappant de voir que les diverses institutions ne sont plus ni contestées ni défendues. Elles sont tout simplement "mitées", et servent de niches à des micro-entités fondées sur le choix et l'affinité. Affinités électives que l'on retrouve au sein des partis, des universités, syndicats et autres organisations formelles, et fonctionnant selon les règles de solidarité d'une franc-maçonnerie généralisée. Et ce, bien sûr, pour le meilleur et pour le pire. Tribus religieuses, sexuelles, culturelles, sportives, musicales, leur nombre est infini, leur structure est identique : entraide, partage du sentiment, ambiance affectuelle. Et l'on peut supposer qu'une telle fragmentation de la vie sociale soit appelée à se développer d'une manière exponentielle, constituant ainsi une nébuleuse insaisissable n'ayant ni centre précis, ni périphéries discernables. Ce qui engendre une socialité fondée sur la concaténation de marginalités dont aucune n'est plus importante qu'une autre.

C'est une telle structure sociale (mais est-ce encore du social dont il s'agit ?) qui induit ce que l'on peut appeler le bricolage mythologique. Il n'est, peut être, pas opportun de parler de la fin des idéologies. Par contre il est possible de constater leur transfiguration. Elles prennent une autre figure. En la matière celle de petits récits spécifiques, propres, bien sûr, à la tribu qui en est détentrice. Les "grands récits de référence" se particularisent, s'incarnent, se limitent à la dimension d'un territoire donné. D'où les pratiques langagières juvéniles, le retour des dialectes locaux, la recrudescence des divers syncrétismes philosophes ou religieux (dont le "New Age" donne un exemple flagrant), sans oublier les "récits" sociologiques, politiques, psychanalytiques liés aux sectes du même nom, et qui tous, vont se constituer à partir du discours fondateur d'un héros éponyme dont il faut garantir la pureté.

La vérité absolue ,qu'il faut atteindre, se fragmente en vérités partielles qu'il convient de vivre. Ce qui dessine bien les contours de la structure mythologique. Chaque territoire, réel ou symbolique, sécrète en quelque sorte son mode de représentation et sa pratique langagière "Cujus regio cujus religio". D'où la babélisation potentielle que l'on emploie, communément, à dénier en invoquant le spectre de la globalisation. En fait, il y a bien des uniformisations mondiales : économiques, musicales, consommatoires, mais il faut s'interroger sur leur véritable prégnance. Et se demander si la véritable efficace n'est pas à chercher du côté des mythes tribaux et de leur aspect existentiel. La communication en réseaux, dont Internet est une bonne illustration, forcerait ainsi, à repenser en ce sens, pour la postmodernité, "l'universel concret" de la philosophie hégélienne.

Si l'on s'accorde, à titre d'hypothèse, sur un local tribal générant des petites mythologies, quel pourrait être son substrat épistémologique ? Empiriquement, il semble que l'Individu, l'Histoire et la Raison laissent, peu ou prou, la place à la fusion affectuelle s'incarnant au présent autour d'images communielles.

Le terme d'individu, ai-je dit, ne semble plus de mise. En tout cas dans son sens strict. Peut-être faudrait-il parler, pour la postmodernité d'une personne ("persona") jouant des rôles divers au sein des tribus auxquelles elle adhère. L'identité se fragilise. Les identifications multiples, par contre, se multiplient.

Les grands rassemblements musicaux, sportifs, consommatoires en font foi. Dans chacun de ces cas il s'agit de se perdre dans l'autre. "Dépense", au sens de G. Bataille, comme recherche de la fusion. Tout un chacun n'existe que dans et par le regard de l'autre. Et ce, que l'autre soit celui de la tribu affinitaire, que ce soit l'altérité de la nature, ou le grand Autre qu'est la déité. Fusions, confusions de divers ordres qui ne sont pas sans rappeler le mythe dionysiaque. Il s'agit là d'un processus qui est rien moins qu'exceptionnel, mais qui renvoie, au contraire, à la simple réalité quotidienne. Nombreux sont les phénomènes de la vie courante qui sont, sans cela, incompréhensibles. Dans tous les domaines le "devenir mode" du monde est à l'ordre du jour. Et les "lois de l'imitation", proposées, d'une manière inactuelle, par Gabriel Tarde semblent être la règle actuellement.

En bref ce n'est plus l'autonomie : je suis ma propre loi, qui prévaut, mais bien l'hétéronomie : ma loi c'est l'autre.

Peut-être est-ce là le changement paradigmatique le plus important. Il va de pair avec cette inversion du temps qui fait que c'est moins l'Histoire linéaire qui importe que les histoires humaines. "Einsteinisation" du temps, a-t-on pu dire. C'est-à-dire que le temps se contracte en espace. En bref, ce qui va prédominer est bien un présent que je vis avec d'autres en un lieu donné. De quelque manière qu'on puisse le nommer, un tel "présentéisme" va contaminer les représentations et pratiques sociales, en particulier juvéniles. C'est un "carpe diem", d'antique mémoire, traduisant bien un hédonisme diffus. La jouissance n'est plus reportée à quelques hypothétiques "lendemains qui chantent", elle n'est plus espérée dans un paradis à venir, mais bien vécue, tant bien que mal, au présent.

En ce sens le présent postmoderne rejoint la philosophie du "kairos" qui mit l'accent sur les occasions et les bonnes opportunités. L'existence n'étant, en quelque sorte, qu'une suite d'instants éternels qu'il convient de vivre, au mieux, ici et maintenant. Peut-être faut-il rappeler, ici, une distinction d'importance. Celle du drame et du tragique. Autant le drame, en son sens étymologique, évolue, est tendu vers une solution possible, toutes choses que l'on retrouve dans le bourgeoisisme moderne, autant le tragique est "aporique", c'est-à-dire ne recherche pas, n'espère pas des solutions, des résolutions. On peut même dire qu'il repose sur la tension des éléments hétérogènes. Suite logique du processus dialectique, ce drame aboutit à la synthèse, alors que le tragique, pour reprendre un néologisme utilisé tout à la fois par S. Lupasco et par G. Durand repose, essentiellement, sur le "contradictoriel". C'est-à-dire un contradictoire vécu en tant que tel. Autre manière de dire un présent accepté pour ce qu'il est, et ne se projetant pas dans quelque avenir que ce soit. Quoiqu'il en soit, la saturation du projet, la méfiance vis à vis d'une Histoire finalisée, s'emploient à chercher le sens dans l'acte même et non plus dans un but lointain et idéal. C'est ainsi que la postmodernité ne fera plus créance, totalement, au progressisme, en ce qu'il a d'inéluctable, mais accordera beaucoup plus d'importance à une sagesse "progressive" cherchant la réalisation de soi et l'épanouissement personnel dans l'instant et le présent vécus dans toute leur intensité.

Dernier point, enfin, du substrat épistémologique postmoderne, c'est l'importance que va prendre l'image dans la constitution du sujet et dans celle de la société. Là encore on ne peut être qu'allusif, et renvoyer aux analyses qui ont abordé en tant que tel ce problème. Il suffit de rappeler que, dans la foulée de la tradition judéo-chrétienne, la modernité a été, essentiellement, iconoclaste. Tout comme, dans la tradition biblique, l'icône ou l'idole ne permettait pas d'adorer le vrai Dieu, "en esprit et en vérité", l'image ou l'imaginaire, de Descartes à Sartre, entravaient le bon fonctionnement de la raison. Souvenons-nous ici, de l'expression philosophique devenue proverbe populaire, et qui fait de l'imagination la "folle du logis". Stigmatisation qui marqua, profondément, nos modes de pensée, et toute notre sensibilité théorique.

Or qu'observe-t-on de nos jours sinon le retour en force de cette image niée ou déniée ? Image publicitaire, image télévisuelle, image virtuelle. Rien n'est indemne. "Image de marque" intellectuelle, religieuse, politique, industrielle, etc., tout et toutes choses doivent se donner à voir, se mettre en spectacle. On peut dire, dans une optique weberienne, que l'on peut comprendre le réel à partir de l'irréel (ou de ce qui est réputé tel). Il se trouve que, durant la modernité, le développement technologique avait, durablement, désenchanté le monde. On peut dire que, pour ce qui concerne la postmodernité naissante, c'est la technologie qui favorise un réel désenchantement du monde.

Afin de bien accentuer un tel phénomène on peut parler de la (re)naissance d'un "monde imaginal". C'est-à-dire d'une manière d'être et de penser traversée, entièrement, par l'image, l'imaginaire, le symbolique, l'immatériel. L'image comme "mésocosme", c'est-à-dire comme milieu, comme vecteur, comme élément primordial du lien social.

De quelque manière dont cet "imaginal" puisse s'exprimer : virtuel, ludique, onirique, il va être là, présent et prégnant, il ne sera plus cantonné dans la vie privée et individuelle, mais sera élément constitutif d'un être-ensemble fondamental. C'est tout cela qui peut faire dire que le social s'élargit en socialité en intégrant, d'une manière holistique, des paramètres humains que le rationalisme moderne avait laissé de côté. L'imaginal est, ainsi, une autre manière de rendre attentif à la société complexe, à la solidarité organique qui s'amorce, à la "correspondance", dans le sens baudelairien, entre tous les éléments de l'environnement social et naturel.

L'époque est, peut-être, plus attentive à l'impermanence des choses les plus établies. Ce qui est certain, c'est que l'émergence, de valeurs archaïques que l'on avait cru, totalement, dépassées, doit nous rendre attentif au fait que si les civilisations sont mortelles, la vie, quant à elle, curieusement, perdure. Ainsi, en n'accordant pas à ce terme un statut conceptuel par trop rigide, la postmodernité naissante nous rappelle que la modernité fut une "postmédiévalité", c'est-à-dire qu'elle permit une nouvelle composition de l'être-ensemble.

Devenir spiralesque du monde ! Quand cesse l'évidence d'une idée sur laquelle s'était fondée une civilisation donnée, une autre constellation prend naissance intégrant certains éléments de ce qui a été, et redonnant vie à certains autres qui avaient été déniés.

C'est en ayant ce schéma à l'esprit que l'on peut, d'une manière non judicative, non normative, épiphaniser les grandes caractéristiques de l'épistémé postmoderne. Ce que M. Foucault a, bien, fait pour la modernité reste à faire pour l'époque qui s'annonce. Il s'agit là d'un défi d'envergure nécessitant une posture intellectuelle audacieuse. Défi à relever si l'on ne veut pas que la pensée soit marginalisée. D'autant, ainsi que le rapportait Victor Hugo, en une autre époque, "rien n'arrête une idée dont le temps est venu".

M. Maffesoli
Professeur à la Sorbonne


Bibliographie
Y. Boisvert , l'Analyse Postmoderniste, l'Harmattan, 1997
L. Dumont , Essais sur l'individualisme, Le Seuil, 1983
G. Durand, Les Structures anthropologiques de l'imaginaire, Bordas, 1960.
Beaux arts et archétypes, PUF, 1986.
E. Morin, Pour entrer dans le XXIe siècle.
S. Moscovici, Hommes sauvages, hommes domestiques, Bourgeois, 1974.
S. Moscovici La Machine à faire les dieux, fayard, 1990.

D'une manière immodeste, je renvoie à mes propres livres qui développent et approfondissent les idées proposées dans cet article.

M. Maffesoli, L'Ombre de Dionysos (1982), Le Livre de Poche, 1991.
Le Temps des tribus (1988), Le Livre de Poche, 1991.
Au Creux des apparences, pour une éthique de l'esthétique (1990), Le Livre de Poche, 1993.
La Transfiguration du politique (1992), Le Livre de Poche, 1995.
La Contemplation du monde (1993), Le Livre de Poche, 1996.


NOTES

1 Cf. Z. Bauman. Intimations of Postmodernity, London, Routledge. 1992, et Modernity and Ambivalence, Cambridge, Polity. 1993.
2 Cf. à ce propos l'excellent livre de M. Fournier, Marcel Mauss, Paris, Fayard, 1994, p352-353.
3 Cf. ici mon analyse, M. Maffesoli, La Violence totalitaire (1979), Paris, Méridiens Klincksieck, 1994. Sur l'inversion des "solidarités" Cf. p210


Les thématiques analysées dans ces textes sont traités en extenso dans mes LIVRES

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