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Les anormaux
Michel Foucault
Dits Ecrits Tome II Texte n°165

« Les anormaux», Annuaire du Collège de France, 75e année, Histoire des systèmes de pensée, année 1974-1975, 1975, pp. 335-339.

Dits Ecrits Tome II Texte n°165

La grande famille indéfinie et confuse des «anormaux», dont la peur hantera la fin du XIXe siècle, ne marque pas simplement une phase d'incertitude ou un épisode un peu malheureux dans l'histoire de la psychopathologie ; elle a été formée en corrélation avec tout un ensemble d'institutions de contrôle, toute une série de mécanismes de surveillance et de distribution ; et lorsqu'elle aura été presque entièrement recouverte par la catégorie de la «dégénérescence», elle donnera lieu à des élaborations théoriques dérisoires, mais à des effets durement réels.

Le groupe des anormaux s'est formé à partir de trois éléments dont la constitution n'a pas été exactement synchronique.

1) Le monstre humain. Vieille notion dont le cadre de référence est la loi. Notion juridique, donc, mais au sens large, puisqu'il s'agit non seulement des lois de la société, mais aussi des lois de la nature ; le champ d'apparition du monstre est un domaine juridico-biologique. Tour à tour, les figures de l'être mi-homme, mi-bête (valorisées surtout au Moyen Âge), des individualités doubles (valorisées surtout à la Renaissance), des hermaphrodites (qui ont soulevé tant de problèmes aux XVIIe et XVIIIe siècles) ont représenté cette double infraction ; ce qui fait qu'un monstre humain est un monstre, ce n'est pas seulement l'exception par rapport à la forme de l'espèce, c'est le trouble qu'il apporte aux régularités juridiques (qu'il s'agisse des lois du mariage, des canons du baptême ou des règles de la succession). Le monstre humain combine l'impossible et l'interdit. Il faut étudier dans cette perspective les grands procès d'hermaphrodites où se sont affrontés juristes et médecins depuis l'affaire de Rouen * (début du XVIIe siècle) jusqu'au procès d'Anne Grandjean ** (au milieu du siècle suivant) ; et aussi des ouvrages comme l'Embryologie sacrée *** de Cangiamila, publié et traduit au XVIIIe siècle.

À partir de là, on peut comprendre un certain nombre d'équivoques qui vont continuer à hanter l'analyse et le statut de l'homme anormal, même lorsqu'il aura réduit et confisqué les traits propres du monstre. Au premier rang de ces équivoques, un jeu jamais tout à fait contrôlé, entre l'exception de nature et l'infraction au droit. Elles cessent de se superposer sans cesser de jouer l'une par rapport à l'autre. L'écart «naturel» à la «nature» modifie les effets juridiques de la transgression, et, pourtant, ne les efface pas tout à fait ; il ne renvoie pas purement et simplement à la loi, mais il ne la suspend pas non plus ; il la piège, suscitant des effets, déclenchant des mécanismes, appelant des institutions parajudiciaires et marginalement médicales.

* Il s'agit de l'affaire de Marie Le Marcis, née en 1581, baptisée comme fille, qui prit par la suite les habits d'homme, le prénom de Marin, et entreprit des démarches en vue d'épouser une veuve, Jeanne Le Febvre. Arrêtée, elle est condamnée le 4 mai 1601 à mort pour «crime de sodomie». Le rapport du médecin Jacques Duval la sauva du bûcher. Elle fut condamnée à rester fille. Cf Duval (J .), Des hermaphrodites, Rouen, Geuffroy, 1612. Réponse au discours fait par le sieur Riolan, docteur en médecine, contre l'histoire de l'hermaphrodite de Rouen, Rouen, Courant, s.d.

** Anne Grandjean, née en 1732 à Grenoble, prit les habits d'homme et épousa Françoise Lambert à Chambéry, le 24 juin 1761. Dénoncée, elle est traduite devant la cour de Lyon, où elle est d'abord condamnée au carcan et au bannissement pour profanation du sacrement du mariage. Un arrêt de La Tournelle, le 10 janvier 1765, l'innocenta de cette accusation, mais lui ordonna de reprendre les habits de femme. Cf le mémoire de son avocat Me Vermeil, Mémoire pour Anne Grandjean, connu sous le nom de Jean-Baptiste Grandjean, accusé et appelant contre M. le Procureur général, accusateur, Lyon, 1765, in Champeaux (C.), Réflexions sur les hermaphrodites relativement à Anne Grandjean, qualifiée telle dans un mémoire de Me Vermeil, avocat au parlement, Lyon, Jacquenod, 1765.

*** Cangiamila (F.E.), Sacra Embryologia, sive De officio sacerdotum, medicorum et aliorum circa aeternam parvulorum in utero existentium salutem, Panormi, F. Valenza, 1758 (Embryologie sacrée, ou Traité du devoir des prêtres, des médecins et autres sur le salut éternel des enfants qui sont dans le ventre de leur mère, trad. J.A. Dinouart et A. Roux, Paris, 1766).

On a pu étudier dans ce sens l'évolution de l'expertise médico-légale en matière pénale, depuis l'acte «monstrueux» problématisé au début du XIXe siècle (avec les affaires Cornier, Léger, Papavoine *) jusqu'à l'apparition de cette notion d'individu «dangereux» -à laquelle il est impossible de donner un sens médical ou un statut juridique – et qui est pourtant la notion fondamentale des expertises contemporaines. En posant aujourd'hui au médecin la question proprement insensée : cet individu est-il dangereux ? (question qui contredit un droit pénal fondé sur la seule condamnation des actes et qui postule une appartenance de nature entre maladie et infraction), les tribunaux reconduisent, à travers des transformations qu'il s'agit d'analyser, les équivoques des vieux monstres séculaires.

2) L'individu à corriger. C'est un personnage plus récent que le monstre. Il est le corrélatif moins des impératifs de la loi et des formes canoniques de la nature que des techniques de dressage avec leurs exigences propres. L'apparition de l'« incorrigible» est contemporaine de la mise en place des techniques de discipline, à laquelle on assiste, pendant le XVIIe et le XVIIIe siècle -à l'armée, dans les écoles, dans les ateliers, puis, un peu plus tard, dans les familles elles-mêmes. Les nouvelles procédures de dressage du corps, du comportement, des aptitudes ouvrent le problème de ceux qui échappent à cette normativité qui n'est plus la souveraineté de la loi.

* Le 4 novembre 1825, Henriette Cornier tranche la tête de Fanny Belon, âgée de dix-neuf mois, dont elle a la garde. Ses avocats demandent à Charles Marc une consultation médico-légale. Cf Marc (C.), Consultation médicale pour Henriette Cornier, accusée d'homicide commis volontairement et avec préméditation (1826), in De la folie considérée dans ses rapports avec les questions médico-judiciaires, Paris, Baillière, 1840, t. II, pp. 71130.

Antoine Léger, vigneron de vingt-neuf ans, est traduit devant la cour d'assises de Versailles le 23 novembre 1824, pour attentat à la pudeur avec violence et homicide sur Jeanne Debully, âgée de douze ans et demi. Exposée d'abord dans le journal des débats du 24 novembre 1824, l'affaire est reprise par Étienne Georget dans son livre Examen des procès criminels des nommés Léger, Feldtmann, Lecouffe, jean-Pierre et Papavoine, dans lesquels l'aliénation mentale a été alléguée comme moyen de défense, Paris, Migneret, 1825, pp. 2-16.

Louis Auguste Papavoine, ex-commis de marine, âgé de quarante et un ans, est traduit le 23 février 1825 devant la cour d’assises de Paris pour homicide de deux jeunes enfants commis au bois de Vincennes. Ibid., pp. 39-65.

L'«interdiction» constituait la mesure judiciaire par laquelle un individu était partiellement au moins disqualifié comme sujet de droit. Ce cadre, juridique et négatif, va être en partie rempli, en partie remplacé par un ensemble de techniques et de procédés par quoi on entreprendra de dresser ceux qui résistent au dressage et de corriger les incorrigibles. Le «renfermement» pratiqué sur une large échelle à partir du XVIIe siècle peut apparaître comme une sorte de formule intermédiaire entre la procédure négative de l'interdiction judiciaire et les procédés positifs de redressement. L'enfermement exclut de fait et fonctionne hors des lois, mais il se donne comme justification la nécessité de corriger, d'améliorer, de conduire à résipiscence, de faire revenir à de «bons sentiments». À partir de cette forme confuse, mais historiquement décisive, il faut étudier l'apparition à des dates historiques précises des différentes institutions de redressement et des catégories d'individus auxquelles elles s'adressent. Naissances technico-institutionnelles de la cécité, de la surdi-mutité, des imbéciles, des retardés, des nerveux, des déséquilibrés.

Monstre banalisé et pâli, l'anormal du XIXe siècle est aussi un descendant de ces incorrigibles qui sont apparus dans les marges des techniques modernes de «dressement».

3) L'onaniste. Figure toute nouvelle au XVIIIe siècle. Il apparaît en corrélation avec les nouveaux rapports entre la sexualité et l'organisation familiale, avec la nouvelle position de l'enfant au milieu du groupe parental, avec la nouvelle importance accordée au corps et à la santé. Apparition du corps sexuel de l'enfant.

En fait, cette émergence a une longue préhistoire : le développement conjoint des techniques de direction de conscience (dans la nouvelle pastorale née de la Réforme et du concile de Trente) et des institutions d'éducation. De Gerson à Alphonse de Ligori, tout un quadrillage discursif du désir sexuel, du corps sensuel et du péché de mollities est assuré par l'obligation de l'aveu pénitentiaire et une pratique très codée des interrogatoires subtils. On peut dire schématiquement que le contrôle traditionnel des relations interdites (adultères, incestes, sodomie, bestialité) s'est doublé du contrôle de la «chair» dans les mouvements élémentaires de la concupiscence.

Mais, sur ce fond, la croisade contre la masturbation forme rupture. Elle débute avec fracas en Angleterre d'abord, vers les années 1710, avec la publication de l'Onania *, puis en Allemagne, avant de se déclencher en France, vers 1760, avec le livre de Tissot **. Sa raison d'être est énigmatique, mais ses effets, innombrables.

* Onania, or the Heinous Sin of Self Pollution, and All Its Frightful Consequences in Both Sexes, Considered With Spiritual and Physical Advice To Those Who Have Already Injured Themselves By This Abominable Practice, Londres, Crouch, 1710. Ouvrage attribué à Bekket.

** D'abord édité en 1758 à la suite de la Dissertatio de febribus biliosis, seu Historia epidemiae biliosae Lausannensis, le Tentamen de morbis ex manustupratione de Simon Tissot paraît dans une version revue et augmentée sous le titre L'Onanisme, ou Dissertation physique sur les maladies produites par la masturbation, Lausanne, Chapuis, 1760.

Les uns et les autres ne peuvent être déterminés qu'en prenant en considération quelques-uns des traits essentiels de cette campagne. Il serait insuffisant, en effet, de n'y voir -et cela dans une perspective proche de Reich qui a inspiré récemment les travaux de Van Ussel * - qu'un processus de répression lié aux nouvelles exigences de l'industrialisation : le corps productif contre le corps de plaisir. En fait, cette croisade ne prend pas, au moins au XVIIIe siècle, la forme d'une discipline sexuelle générale : elle s'adresse, de manière privilégiée, sinon exclusive, aux adolescents ou aux enfants, et plus précisément encore à ceux des familles riches ou aisées. Elle place la sexualité, ou du moins l'usage sexuel de son propre corps, à l'origine d'une série indéfinie de troubles physiques qui peuvent faire sentir leurs effets sous toutes les formes et à tous les âges de la vie. La puissance étiologique illimitée de la sexualité, au niveau du corps et des maladies, est l'un des thèmes les plus constants non seulement dans les textes de cette nouvelle morale médicale, mais aussi dans les ouvrages de pathologie les plus sérieux. Or, si l'enfant devient par là responsable de son propre corps et de sa propre vie, dans l'«abus» qu'il fait de sa sexualité, les parents sont dénoncés comme les véritables coupables : défaut de surveillance, négligence, et surtout ce manque d'intérêt pour leurs enfants, leur corps et leur conduite, qui les amène à les confier à des nourrices, à des domestiques, à des précepteurs, tous ces intermédiaires dénoncés régulièrement comme les initiateurs de la débauche (Freud reprendra là sa théorie première de la «séduction»). Ce qui se dessine à travers cette campagne, c'est l'impératif d'un nouveau rapport parents-enfants, plus largement une nouvelle économie des rapports intrafamiliaux : solidification et intensification des rapports père-mère-enfants (aux dépens des rapports multiples qui caractérisaient la «maisonnée» large), renversement du système des obligations familiales (qui allaient, autrefois, des enfants aux parents et qui, maintenant, tendent à faire de l'enfant l'objet premier et incessant des devoirs des parents, assignés en responsabilité morale et médicale jusqu'au fin fond de leur descendance), apparition du principe de santé comme loi fondamentale des liens familiaux, distribution de la cellule familiale autour du corps - et du corps sexuel – de l'enfant, organisation d'un lien physique immédiat, d'un corps à corps parents-enfants où se nouent de façon complexe le désir et le pouvoir, nécessité, enfin, d'un contrôle et d'une connaissance médicale externe pour arbitrer et régler ces nouveaux rapports entre la vigilance obligatoire des parents et le corps si fragile, irritable, excitable des enfants. La croisade contre la masturbation traduit l'aménagement de la famille restreinte (parents, enfants) comme un nouvel appareil de savoir-pouvoir. La mise en question de la sexualité de l'enfant, et de toutes les anomalies dont elle serait responsable, a été l'un des procédés de constitution de ce nouveau dispositif. La petite famille incestueuse qui caractérise nos sociétés, le minuscule espace familial sexuellement saturé où nous sommes élevés et où nous vivons s'est formé là.

* Ussel (J. Van), Sexualunterdrückung, Hambourg, Rowohlt Taschenbuch Verlag, 1970 (Histoire de la répression sexuelle, trad. C. Chevalot, Paris, Robert Laffont, 1972).

L'individu «anormal» que, depuis la fin du XIXe siècle, tant d'institutions, de discours et de savoirs prennent en compte dérive à la fois de l'exception juridico-naturelle du monstre, de la multitude des incorrigibles pris dans les appareils de redressement et de l'universel secret des sexualités enfantines. À vrai dire, les trois figures du monstre, de l'incorrigible et de l'onaniste ne vont pas exactement se confondre. Chacune s'inscrira dans des systèmes autonomes de référence scientifique : le monstre, dans une tératologie et une embryologie qui ont trouvé, avec Geoffroy Saint-Hilaire *, leur première grande cohérence scientifique ; l'incorrigible, dans une psychophysiologie des sensations, de la motricité et des aptitudes ; l'onaniste, dans une théorie de la sexualité qui s'élabore lentement à partir de la Psychopathia Sexualis de Kaan **.

Mais la spécificité de ces références ne doit pas faire oublier trois phénomènes essentiels, qui l'annulent en partie ou du moins la modifient : la construction d'une théorie générale de la «dégénérescence» qui, à partir du livre de Morel (1857) ***, va, pendant plus d'un demi-siècle, servir de cadre théorique, en même temps que de justification sociale et morale, à toutes les techniques de repérage, de classification et d'intervention sur les anormaux ; l'aménagement d'un réseau institutionnel complexe qui, aux confins de la médecine et de la justice, sert à la fois de structure d' «accueil» pour les anormaux et d'instrument pour la «défense» de la société ; enfin, le mouvement par lequel l' élément le plus récemment apparu dans l'histoire (le problème de la sexualité enfantine) va recouvrir les deux autres, pour devenir, au XXe siècle, le principe d'explication le plus fécond de toutes les anomalies.

* Geoffroy Saint-Hilaire (E.), La Philosophie anatomique, Paris, Rignoux, 1822, t. II et III : Des monstruosités humaines. Considérations générales sur les monstres, comprenant une théorie des phénomènes de la monstruosité, Paris, J. Tastu, 1826. Cf. aussi Geoffroy Saint-Hilaire (1.), Histoire générale et particulière des anomalies de l'organisation chez l'homme et les animaux, ou Traité de tératologie, Paris, Baillière, 1832-1837, 4 vol.

** Kaan (H.), Psychopathia Sexualis, Leipzig, Voss, 1844.

*** Morel (B.A.), Traité des dégénérescences physiques, intellectuelles et morales de l'espèce humaine et des causes qui produisent ces variétés maladives, Paris, Baillière, 1857.

L'Antiphysis, que l'épouvante du monstre portait jadis à la lumière d'un jour exceptionnel, c'est l'universelle sexualité des enfants qui la glisse maintenant sous les petites anomalies de tous les jours.

Depuis 1970, la série des cours a porté sur la lente formation d'un savoir et d'un pouvoir de normalisation à partir des procédures juridiques traditionnelles du châtiment. Le cours de l'année 19751976 terminera ce cycle par l'étude des mécanismes par lesquels, depuis la fin du XIXe siècle, on prétend «défendre la société».

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Le séminaire de cette année a été consacré à l'analyse des transformations de l'expertise psychiatrique en matière pénale depuis les grandes affaires de monstruosité criminelle (cas princeps : Henriette Cornier) jusqu'au diagnostic des délinquants «anormaux».