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«A conversation with Michel Foucault» («Conversation
avec Michel Foucault» ; entretien avec J. K. Simon ; trad.
F. Durand-Bogaert), Partisan Review, vol. 38, no 2, avril-juin 1971,
pp. 192-201.
Dits Ecrits Tome II Texte n°89
- On dit de vous, monsieur Foucault, que vous avez inventé
une nouvelle manière d'étudier les événements.
Vous avez formulé une archéologie du savoir, des sciences
humaines, objectivant les documents littéraires et non littéraires
d'une éPoque et les traitant comme des archives. De plus,
vous vous intéressez à la politique de notre temps.
Comment vivez-vous votre science ? Comment l'appliquez-vous à
ce qui se passe aujourd'hui ? En d'autres termes, comment démasquez-vous
le discours actuel ? Comment percevez-vous les changements qui s'opèrent
aujourd'hui ?
- D'abord, je ne suis pas du tout sûr d'avoir inventé
une nouvelle méthode, comme vous le dites si aimablement
; ce que je fais n'est pas différent de ce qui se fait aujourd'hui,
dans beaucoup d'autres pays - aux États-Unis, en Angleterre,
en France, en Allemagne.
Je ne prétends pas à l'originalité. Il est
vrai, cependant, que j'ai traité, en priorité, des
phénomènes du passé : le système d'exclusion
et l'emprisonnement des fous dans la civilisation européenne
du XVIe au XIXe siècle, la constitution de la science et
de la pratique médicales au début du XIXe siècle,
l'organisation des sciences humaines aux XVIIIe et XIXe siècles.
Mais si je me suis intéressé - profondément
intéressé, en fait - à ces phénomènes,
c'est parce que j'y ai vu des manières de penser et de se
comporter qui sont encore les nôtres.
J'essaie de mettre en évidence, en me fondant sur leur constitution
et leur formation historique, des systèmes qui sont encore
les nôtres aujourd'hui, et à l'intérieur desquels
nous nous trouvons piégés. Il s'agit, au fond, de
présenter une critique de notre temps, fondée sur
des analyses rétrospectives.
- Concernant ce qui se passe, un peu partout, dans l'enseignement
suPérieur, pensez-vous que nous sommes tous, et vous aussi,
prisonniers d'un certain type de système ?
- La manière dont les sociétés transmettent
le savoir est déterminée par un système complexe
: c'est un système qui n'a pas encore été pleinement
analysé, mais qui, me semble-t-il, est en train de voler
en éclats - davantage, d'ailleurs, sous l'influence d'un
mouvement révolutionnaire que sous l'effet d'une simple critique
théorique ou spéculative. À cet égard,
il y a une différence notable entre les fous et les malades,
d'une part, et les étudiants, d'autre part ; notre société
rend difficile aux fous, qui sont enfermés, ou aux malades,
qui sont hospitalisés, d'accomplir leur propre révolution
; aussi est-ce de l'extérieur, au moyen d'une technique de
démolition critique, qu'il nous faut contester ces systèmes
d'exclusion des fous et des malades. Le système universitaire,
quant à lui, peut être contesté par les étudiants
eux-mêmes. À ce stade, les critiques émanant
de l'extérieur, des théoriciens, des historiens ou
des archivistes ne suffisent plus. Et les étudiants deviennent
leurs propres archivistes.
- Il Y a quelques années, on a publié ici un document
intitulé Portrait de l'étudiant en nègre. Outre
le rapport maître-esclave, peut-on établir un parallèle
entre l'étudiant comme figure de l'exclusion et le fou ?
Dans sa volonté de maintenir sa rationalité et sa
cohésion, la société définit-elle et
instaure-t-elle d'autres parias ?
- C'est une question qui va loin, et à laquelle il est difficile
de répondre. En tout cas, elle m'intéresse grandement,
parce que, pour l'essentiel, elle va dans le même sens que
mon travail. Jusqu'à présent, il me semble que les
historiens de notre société, de notre civilisation
ont surtout cherché à pénétrer le secret
intime de notre civilisation, son esprit, la manière dont
elle constitue son identité, les choses auxquelles elle accorde
de la valeur. En revanche, l'on a beaucoup moins étudié
ce que notre civilisation rejette. Il m'a paru intéressant
d'essayer de comprendre notre société et notre civilisation
à travers leurs systèmes d'exclusion, de rejet, de
refus, à travers ce dont elles ne veulent pas, leurs limites,
l'obligation dans laquelle elles sont de supprimer un certain nombre
de choses, de gens, de processus, ce qu'elles doivent laisser sombrer
dans l'oubli, leur système de répression-suppression.
Je sais bien que de nombreux penseurs - ne serait-ce que depuis
Freud - se sont penchés sur ce problème. Mais je pense
que, outre la suppression de la sexualité, il y a d'autres
formes d'exclusion qui n'ont pas été analysées.
Il y a l' exclusion des fous ; il y a, jusqu'à un certain
point, cette forme d'exclusion par laquelle nous court-circuitons
ceux qui sont malades et les réintégrons dans une
sorte de circuit marginal, le circuit médical. Et puis, il
y al' étudiant : d'une certaine manière, il est, lui
aussi, pris dans un circuit qui possède une double fonction.
D'abord, une fonction d'exclusion. L'étudiant est mis à
l'écart de la société, relégué
sur un campus. En même temps qu'on l'exclut, on lui transmet
un savoir de type traditionnel, démodé, académique,
un savoir qui n'a aucun rapport direct avec les besoins et les problèmes
du monde d'aujourd'hui. Cette exclusion est renforcée par
l'organisation, autour de l'étudiant, de mécanismes
sociaux fictifs, artificiels, d'une nature quasi théâtrale
(les rapports hiérarchiques, les exercices universitaires,
le tribunal des examinateurs, tout le rituel de l'évaluation).
Enfin, l'étudiant se voit offrir une sorte de vie récréative
- une distraction, un amusement, une liberté qui, là
encore, n'ont rien à voir avec la vie réelle ; c'est
cette société artificielle, théâtrale,
cette société de carton-pâte qu'on construit
autour de l'étudiant ; moyennant quoi, les jeunes gens de
dix-huit à vingt-cinq ans sont, pour ainsi dire, neutralisés
par et pour la société, rendus fiables, impuissants,
castrés, politiquement et socialement. C'est là la
première fonction de l'Université : mettre les étudiants
hors circulation. Sa seconde fonction, cependant, est une fonction
d'intégration. Une fois qu'un étudiant a passé
six ou sept années de sa vie dans cette société
artificielle, il devient assimilable : la société
peut le consommer. Insidieusement, il a reçu les valeurs
de cette société. Il a reçu des modèles
de conduite socialement désirables, des formes d'ambition,
des éléments d'un comportement politique, de sorte
que ce rituel d'exclusion finit par prendre la forme d'une inclusion
et d'une récupération, ou d'une réabsorption.
En ce sens, l'Université, sans aucun doute, est assez peu
différente des systèmes par lesquels, dans les sociétés
dites primitives, les jeunes gens sont tenus à l'écart
du village pendant leur adolescence, et soumis à des rites
d'initiation qui les isolent et les privent de tout contact avec
la société réelle, active. Une fois cette période
écoulée, ils peuvent être entièrement
récupérés ou réassimilés.
- Ainsi, il vous serait possible d'appliquer à l'Université
le type d'étude que vous avez consacrée aux hôpitaux
? Mais le système universitaire ne s'est-il pas quelque peu
modifié ? Par exemple, n'y a-t-il pas, dans l'histoire récente
et pour des raisons diverses, des exclusions qui sont le fait des
exclus eux-mêmes ?
- Ce que je viens de dire ne constitue, à l'évidence,
qu'une description très sommaire. Elle demanderait à
être précisée, car le mode d'exclusion des étudiants,
au XIXe siècle, était certainement différent
de ce qu'il est aujourd'hui. Au XIXe siècle, l'enseignement
supérieur était exclusivement réservé
aux enfants de la bourgeoisie, ou à cette frange de la petite
bourgeoisie dont le niveau supérieur avait besoin pour son
industrie, son développement scientifique, ses métiers
techniques... Les universités d'aujourd'hui accueillent davantage
d'étudiants issus des groupes plus pauvres de la petite bourgeoisie.
Nous avons donc, à l'intérieur de l'Université,
des conflits explosifs entre, d'une part, une haute bourgeoisie
qui a un besoin croissant de techniciens, d'ingénieurs (d'une
manière générale, un besoin de plus en plus
grand de science et de savoir) et, de l'autre, une petite bourgeoisie
qui, à mesure que la haute bourgeoisie croît, se trouve,
socialement et politiquement, de plus en plus prolétarisée,
puisque son développement dépend de la technologie
et de la science, c'est-à-dire des contributions qu'y apportent
des étudiants et des chercheurs issus de cette petite bourgeoisie.
Le résultat, c'est que la haute bourgeoisie recrute et inscrit,
dans ses universités, des gens qui sont en voie de prolétarisation,
et qui donc arrivent à l'Université porteurs d'un
potentiel révolutionnaire : l'ennemi est dans ses murs.
C'est ainsi que le statut de l'Université devient problématique.
La haute bourgeoisie doit veiller à ce que l'Université
continue à être un lieu d'exclusion, dans lequel les
étudiants sont coupés de leur milieu réel,
c'est-à-dire d'un milieu qui se prolétarise. Et, par
ailleurs, les universités doivent assurer un nombre toujours
croissant de rituels d'inclusion à l'intérieur d'un
système de normes capitalistes. On a donc un renforcement
de la vieille Université traditionnelle, avec sa double fonction
de théâtralisation et d'initiation. Mais à peine
les étudiants sont-ils entrés dans le système
qu'ils comprennent qu'on est en train de se jouer d'eux, que quelqu'un
essaie de les dresser contre leurs origines et leur milieu véritable
; il en résulte une prise de conscience politique, et c'est
l'explosion révolutionnaire.
- Toute considération esthétique mise à part,
voyez-vous un parallèle entre ce qui se passe à l'Université
et la pièce de Peter Weiss Marat-Sade * - je pense aussi
à un producteur-metteur en scène qui voulait monter
une pièce dans laquelle les acteurs, des malades mentaux,
essaient de retourner la pièce contre les spectateurs ?
* Weiss (P.), Die Verfolgung und Ermordung Jean-Paul Marats, dargestellt
durch die Schauspielergruppe des Hospizes zu Charenton unter Anleitung
des Herrn de Sade. Drama in zwei Akten, Berlin, Rütten und
Loening, 1965 (La Persécution et l'Assassinat de Jean-Paul
Marat, représentés par le groupe théâtral
de l'hospice de Charenton, sous la direction de Monsieur de Sade.
Drame en deux actes, trad. J. Baudrillard, Paris, Éd. du
Seuil, 1965).
- C'est une référence très intéressante.
Je crois que cette pièce dit ce qui se passe aujourd'hui
bien mieux que la plupart des essais théoriques. Lorsque
Sade était pensionnaire à Charenton, il voulait que
ses pièces soient jouées par des pensionnaires. Dans
l'esprit de Sade, ces pièces étaient censées
contester son enfermement ; ce qui s'est passé, en fait,
c'est que les pensionnaires qui jouaient ces pièces ont dénoncé
non seulement le système d'enfermement, mais aussi le système
d'oppression, les valeurs que Sade leur imposait en leur faisant
jouer ses pièces. À certains égards, Sade est
comme le professeur d'aujourd'hui, le professeur libéral
qui dit à ses étudiants : «Alors, pourquoi ne
contestez-vous pas toutes les valeurs bourgeoises qu'on veut vous
imposer ?», et les étudiants, poussant à bout
le théâtre du libéralisme universitaire, finissent
par contester le professeur lui-même.
- C'est très précisément ce que je voulais
vous demander à propos du rapport entre le corps enseignant
et les étudiants : les professeurs ne sont-ils pas aussi,
d'une certaine manière, exclus ? Après tout, les professeurs
et les administrateurs font aussi partie de la communauté
universitaire, au même titre que les étudiants. On
pourrait dire, bien entendu, que les administrateurs ne sont que
les représentants de la société, mais, dans
la plupart des cas, ce sont des professeurs qui assument une fonction
administrative, de manière souvent provisoire. Y a-t-il des
différences entre le corps enseignant et les étudiants
?
- Je ne connais pas assez bien le système américain
pour vous donner ne serait-ce qu'un début de réponse.
En France, un professeur d'université est un fonctionnaire
et, en tant que tel, il appartient à l'appareil d'État.
Quelles que puissent être ses opinions personnelles, un professeur,
par son statut de fonctionnaire, perpétue le système
de transmission du savoir qu'exige le gouvernement, c'est-à-dire
la classe bourgeoise, dont les intérêts sont représentés
par le gouvernement. Les choses sont sans doute différentes
aux États-Unis, où l'enseignement supérieur
est un marché libre. J'ignore si l'universitaire américain
est davantage menacé, exploité, ou s'il est mieux
disposé à accepter les valeurs qui lui sont imposées.
La position de professeur est presque intenable, de nos jours, comme
l'est sans doute celle de la petite bourgeoisie : les professeurs
ne sont-ils pas le produit le plus frappant de cette classe qui,
au XIXe siècle, en France, au moins, a réussi à
se faire déléguer, par la haute bourgeoisie, le droit
d'exercer le pouvoir ? Il y a eu une république dite «des
professeurs», et la IIIe République a recruté
ses cadres politiques parmi les représentants de la fonction
enseignante, ou dans des professions du même type - parmi
les médecins, les avocats... Maintenant que le cadre de la
République est entièrement différent, la petite
bourgeoisie, en France, perd tout contrôle de l'appareil d'État.
D'où le sentiment d'affliction qui pèse sur la petite
bourgeoisie et, en même temps, son hésitation entre
deux tentations : celle de rejoindre les étudiants et leur
lutte révolutionnaire, et celle de reconquérir le
pouvoir, de séduire, une fois encore, cette haute bourgeoisie
qui ne veut plus l'assumer, sauf sur un plan technique.
- Avant de venir à Buffalo, vous enseigniez à Vincennes,
une université d'avant-garde dont certains disent qu'elle
est en plein chaos, luttant pour s'adapter au processus que vous
venez de décrire. Vous avez dit que la position de professeur
devenait intenable ; de ce point de vue, avez-vous eu le sentiment,
en passant de Vincennes à Buffalo, que vous vous trouviez
dans un pays étranger, exotique ?
- Lorsque je suis arrivé à Buffalo, j'ai eu l'impression
de me retrouver à Vincennes ; malgré certaines différences
relativement superficielles dans le comportement, l'habillement,
les gestes et le discours, il m'a semblé qu'une même
lutte s'était engagée en France et aux États-Unis.
Je crois cependant que, en ce qui concerne la tactique et la stratégie
politique, les étudiants américains sont dans une
position très différente de celle de leurs homologues
français. Les étudiants français, en fait,
ont affaire à une classe ouvrière importante et organisée
qui, par le biais de ses syndicats et de ses organisations politiques,
clame sa fidélité au marxisme : il est possible que
les ouvriers français soient prêts à écouter
les étudiants et à comprendre leur lutte, mais, en
même temps, les étudiants français doivent combattre
l'influence conservatrice du parti communiste et de la C. G. T.
La situation des étudiants américains se présente
de manière très différente : il me semble qu'aux
États-Unis la classe ouvrière est peut-être
moins prompte à adopter la cause des étudiants. Il
doit être difficile, pour un étudiant américain,
de militer avec les ouvriers. Mais, d'un autre côté,
l'avantage ici est qu'il n'y a pas de grandes forces conservatrices
comme le parti communiste et la C.G.T. En interdisant et en poursuivant
le parti communiste pendant tant d'années, je pense que le
gouvernement américain a, en un sens, rendu un service à
la cause révolutionnaire : il a maintenu la possibilité
de liens entre les étudiants et les ouvriers. Naturellement,
il y a aussi, en Amérique, la tension spécifique que
représente le problème racial ; c'est un problème
que nous connaissons aussi, en France, mais à un degré
moindre (il ne faut pas oublier qu'il y a, en France, une population
non négligeable d'ouvriers africains - algériens et
noirs -, qui constitue, numériquement, un sous-prolétariat
important).
- Le chauvinisme s'est-il intensifié en France, ces dernières
années ? A-t-on constaté un refus croissant de tout
ce qui vient de l'extérieur ? L'Amérique, on le sait,
est un melting-pot : cela fait-il une différence ?
- Eh bien, il me semble que, dans les cercles intellectuels au
moins, on ne rencontre pas en Amérique l'insupportable chauvinisme
qui caractérise la France. Il ne faut pas oublier que nous
sommes un petit pays, pris entre ces deux grands modèles
que sont, d'une part, les États-Unis et, d'autre part, l'Union
soviétique. Longtemps, nous avons dû nous battre contre
ces deux modèles. C'est le parti communiste qui a proposé,
puis imposé, le modèle russe, et la lutte contre l'influence
conservatrice du Parti a entraîné une sorte de refus
systématique du modèle soviétique ; par ailleurs,
une certaine bourgeoisie libérale liée aux intérêts
américains n'a jamais cessé de mettre en avant le
modèle américain, contre lequel il était nécessaire
aussi de lutter. C'est à partir de ce moment-là, je
pense, que les mécanismes du chauvinisme se sont mis en place
dans la gauche française. Ce sont des mécanismes qui
ne sont pas toujours conscients ; ils se manifestent par un jeu
d'exclusion, de refus et d'oubli. La littérature américaine,
par exemple, est très peu lue en France ; la philosophie,
l'histoire et la critique américaines, quant à elles,
ne sont pas lues du tout. Il faut attendre très longtemps
pour que les livres américains soient traduits en français.
Nous ne devons par permettre que la lutte contre l'influence et
les relations économiques avec les États-Unis affecte
nos rapports avec les intellectuels américains. Notre nationalisme
doit être sélectif. Je crois qu'un petit pays comme
la France ne peut éviter un certain nationalisme dans sa
politique et son économie, s'il veut préserver un
degré d'indépendance ; mais, d'autre part, nous devons
comprendre qu'une lutte qui, aujourd'hui, est idéologique
mais qui, un jour, deviendra ouvertement révolutionnaire
est en train de poindre dans tous les coins du monde. Nous devons
renoncer au chauvinisme culturel.
- C'est votre premier voyage en Amérique, la première
fois que vous enseignez dans une université américaine.
Pour ce qui est de l'échange culturel dont vous venez de
parler, quelle va être l'influence sur vous de ces deux mois
passés ici ?
- Mon problème, essentiellement, est de définir les
systèmes implicites dont nous sommes prisonniers ; j'aimerais
comprendre le système de limites et d'exclusion que nous
pratiquons sans le savoir ; je voudrais rendre apparent l'inconscient
culturel. Et donc, plus je voyage, plus je m'éloigne de mes
centres de gravité naturels et habituels, plus j'augmente
mes chances de comprendre les fondements sur lesquels, manifestement,
je prends appui. De ce point de vue, n'importe quel voyage - je
ne parle pas, bien sûr, d'un voyage touristique ni même
de prospection -, n'importe quel mouvement qui m'éloigne
de mon cadre originel de référence est fécond.
Il est toujours bon pour moi de changer de langue et de pays. Un
exemple simple : à New York, j'ai été frappé,
comme le serait n'importe quel étranger, par le contraste
immédiat entre certains beaux quartiers et la pauvreté,
la misère même qui les entourent à droite et
à gauche, au nord et au sud. Je sais bien que le même
contraste existe en Europe, et que vous-mêmes, lorsque vous
venez en Europe, êtes certainement choqués par la grande
misère qui règne dans les quartiers pauvres de Paris,
de Hambourg, de Londres, peu importe d'où. À force
de vivre en Europe pendant toutes ces années, j'avais perdu
la notion de ce contraste et fini par croire que le niveau de vie
de l'ensemble de la population s'était élevé
; je n'étais pas loin d'imaginer que le prolétariat
était devenu la classe moyenne, que les pauvres avaient quasi
disparu, et que donc le conflit social, le conflit entre les classes
arrivait à son terme. Mais, en voyant New York, en percevant
à nouveau, et de manière soudaine, ce contraste frappant
qui existe partout, mais qui s'était effacé derrière
les formes familières qu'il prend pour moi, j'ai eu une sorte
de seconde révélation : le conflit des classes existe
toujours, il existe de manière plus aiguë.
- Je voudrais revenir à l'enseignement lui-même. Vous
avez dit, tout à l' heure, que la position de professeur
vous paraissait intenable, et pourtant vous êtes un professeur
talentueux. Vous réussissez à capter l'attention de
votre public pendant deux heures d'affilée - et il faut une
attention soutenue pour suivre votre pensée pas à
pas -, tout cela en dépit du fait que la conférence,
en tant que mode de transmission d'un savoir, paraît aussi
désuète que peut l'être la position de professeur
en général. Vous m'avez dit aussi que ce que vous
détestez le plus est la personne qui, non contente de jouer
le rôle d'un tyran, est assez habile pour cacher son despotisme
et son paternalisme. Je vois là un parallèle entre
vos idées politiques, votre forme de critique et votre point
de vue pédagogique. Dans tous ces domaines, qu'ils soient
politiques ou Pédagogiques, vous cherchez à démasquer
le système, la grille.
Malgré cela, paradoxalement, vous préférez
n'avoir que quelques étudiants. Vos idées, si je peux
m'exprimer ainsi, sont peu accessibles - du moins directement -
à ceux, nombreux, qui ne possèdent pas le bagage pour
pénétrer la densité de vos livres. De plus,
vous tenez à une certaine procédure (ce en quoi vous
avez raison), à une méthode par laquelle vous imposez
votre point de vue de manière énergique et exclusive
; vous dites : «Je vais imposer cette grille.» Mais,
alors, comment vous défendez-vous de l'accusation d'élitisme
- concept Pédagogique qui repose sur le vieux rapport maître-disciple
et qui exige que votre méthode soit acceptée, que
ce soit vous qui imposiez un système ? Vous dites que l'
Homme est mort, qu'il n'y a plus qu'une masse d'hommes ; comment
pouvez-vous à la fois croire à cette multiplicité
et porter toute votre attention sur une seule définition,
je ne dirai pas de l'homme, mais d'un système que vous cherchez
à imposer ?
- Eh bien, oui, c'est très aimable à vous de dire
que je suis un bon professeur, mais je ne le crois pas vraiment.
J'éprouve, comme tous mes collègues, je suppose, un
certain embarras lorsque se pose à moi le problème
de définir une méthode d'enseignement. Et je crois
que vous avez mis l'accent sur le point essentiel : il faut se méfier
de ce que vous autres Américains appelez le «libéralisme»,
et qui, en France, porte le nom de «réformisme».
Le réformisme, en fin de compte, est un traitement des symptômes
: il s'agit de gommer les conséquences tout en faisant valoir
le système auquel on appartient, même si cela veut
dire qu'on doit le dissimuler. En France, on a violemment critiqué
le système des conférences : le professeur arrive,
reste derrière son bureau pendant une heure, dit ce qu'il
a à dire, et l'étudiant n'a pas la possibilité
de discuter. Les réformistes préfèrent la formule
du séminaire, en ce qu'elle respecte la liberté :
le professeur cesse d'imposer ses idées et l'étudiant
a le droit de parler. C'est vrai... Mais ne pensez-vous pas qu'un
professeur qui prend la responsabilité d'étudiants
au début de l'année, les fait travailler en petits
groupes, les invite à entrer dans son propre travail, partage
avec eux ses problèmes et ses méthodes, ne pensez-vous
pas que, dans une telle formule, les étudiants sont encore
plus déformés à la fin du séminaire
que s'ils avaient simplement suivi une série de conférences
? Ne vont-ils pas considérer comme acquis, naturel, évident
et absolument vrai ce qui, après tout, n'est que le système,
le code, la grille de leur professeur ? Ne courent-ils pas le risque
que le professeur leur impose ses idées de manière
beaucoup plus insidieuse ? Je ne veux pas défendre la conférence
à tout prix, mais je me demande si elle n'a pas, à
vrai dire, une sorte d'honnêteté brute, pourvu qu'elle
précise ce qu'elle est : non pas la proclamation d'une vérité,
mais la présentation, au stade expérimental, d'un
travail qui a ses hypothèses, ses méthodes, et qui
donc laisse le champ libre à la critique et aux objections
: l'étudiant est libre de révéler ses maladresses.
Naturellement, les séminaires et les groupes de travail sont
nécessaires, mais plus, je crois, pour éprouver des
méthodes que pour permettre l'exercice de la liberté.
Lorsque je fais une conférence un peu dogmatique, je me
dis : je suis payé pour apporter aux étudiants une
certaine forme et un certain contenu de savoir ; je dois fabriquer
ma conférence ou mon cours un peu comme on fabriquerait une
chaussure, ni plus, ni moins. Je conçois un objet, j'essaie
de le fabriquer du mieux que je peux. Je me donne beaucoup de mal
(pas toujours, sans doute, mais souvent), j'apporte cet objet dans
la salle de conférences, je le montre et, ensuite, je laisse
le public libre d'en faire l'usage qui lui plaît. Je me considère
plus comme un artisan fabriquant un objet et l'offrant à
la consommation que comme un maître faisant travailler ses
esclaves.
J'ai, une fois, fait une conférence pour un syndicat - c'était
la C.G.T. Je devais être, comme on dit, «très
simple» ; mais je me suis vite aperçu que la simplicité
requise ne portait pas sur des idées générales
ou des problèmes élémentaires ; elle allait
dans le sens d'un vocabulaire aussi exempt que possible d'ambiguïtés
; une certaine précision dans les définitions, une
certaine exactitude du raisonnement. À partir de là,
même un public «non initié» peut parfaitement
accepter et comprendre des choses «difficiles» ; un
certain souci technique me semble être la garantie du sérieux
et du caractère non lyrique du sujet.
- Et comment voyez-vous la tutelle de l'Université dans
le cas, par exemple, où vous ne voulez pas travailler et
êtes contraint de le faire, ou plutôt, lorsque vous
voulez faire un travail d'artisan et que l'on ne vous y autorise
pas ?
- Si j'empêche une grève d'étudiants de se
dérouler, ou si j'essaie simplement de la ralentir, alors
j'accorde mon soutien à cette haute bourgeoisie qui a besoin,
pour son développement économique, du savoir, de l'Université,
des professeurs et des étudiants ; par ce geste, je cautionne
le système capitaliste et son maintien du pouvoir contre
les forces prolétariennes et révolutionnaires. Je
ne considère pas, lorsque les étudiants se mettent
en grève, qu'ils m'empêchent de faire mon travail ;
je pense qu'ils luttent pour obtenir d'autres conditions de travail
intellectuel ; et, dans la mesure où, à tous égards
- intellectuellement et socialement -, les conditions présentes
de travail me paraissent insatisfaisantes, je considère que
les étudiants ont raison, que leur action me permet, à
long terme, de faire mieux mon travail, et non qu'elle m'empêche
de le faire maintenant.
- Tout en se posant en rebelles, les étudiants font preuve
d'un certain romantisme dans leur style ; ils adoptent souvent une
attitude figée, sentimentale, dont témoignent leur
manière de s' habiller et leurs conduites. Il me semble que
tout cela fait revivre l'individu, cet homme que, dans une certaine
mesure, vous vouliez tuer. Néanmoins, je constate que vous
prenez un grand plaisir à observer certains gestes et certaines
tenues extravagantes, et à vous en moquer Joyeusement. C'est
comme si vous vous trouviez toujours au milieu d'une représentation
de Marat-Sade, en quelque sorte, à rechercher vos grilles
et vos systèmes. Comment réussissez-vous à
ajuster votre méthode extrêmement rigoureuse et scientifique
- une méthode d'artisan -, votre archéologie savante
au style folklorique et théâtral qu'arborent les étudiants
?
- Il me semble que ce que les étudiants essaient de faire,
à travers ce qui, de prime abord, pourrait apparaître
comme un simple folklore et ce que j'essaie moi-même d'accomplir,
dans la poussière de mes livres, sont, fondamentalement,
une seule et même chose. La différence, c'est que les
étudiants le font avec imagination et humour, alors que je
le fais un peu à la manière d'une souris qui grignoterait
un morceau de fromage. Ce que j'essaie de faire, c'est comprendre
les systèmes implicites qui déterminent, sans que
nous en ayons conscience, nos conduites les plus familières.
J'essaie de leur assigner une origine, de mettre en évidence
leur formation, la contrainte qu'ils nous imposent. J'essaie donc
de prendre de la distance par rapport à ces systèmes
et de montrer de quelle manière il serait possible de leur
échapper. Mais que font les étudiants lorsqu'ils s'adressent
à un professeur sur un ton familier, ou lorsqu'ils arrivent
habillés en clochard, ou lorsqu'ils s'embrassent en classe
- que sais-je encore ? Que font-ils si ce n'est railler, en les
parodiant, un certain nombre d'éléments qui font partie
du système de vie bourgeois et que nous acceptons comme s'ils
étaient naturels, comme s'ils étaient l'expression
de la nature humaine ? S'il est «choquant» de s'embrasser
en classe, c'est parce que tout notre système d'éducation
implique la désexualisation de la jeunesse. Et par quel droit
notre société commande-t-elle aux étudiants
de s'habiller bourgeoisement, si ce n'est parce que l'éducation
est censée transmettre les modes de conduite de la société
bourgeoise ?
L'une des plus grandes déceptions que nous aient causées
le parti communiste et l'Union soviétique vient de ce qu'ils
ont repris à leur compte, dans sa quasi-totalité,
le système de valeurs de la bourgeoisie. On a l'impression
que le communisme, dans sa forme traditionnelle, souffre d'un traumatisme
de naissance : on dirait qu'il cherche à se réapproprier
le monde tel qu'il existait à l'époque où il
est né, le monde d'une bourgeoisie triomphante ; l'esthétique
communiste est celle du réalisme dans la manière du
XIXe siècle : Le Lac des cygnes, un tableau qui raconte une
histoire, le roman social. Le parti communiste accepte et perpétue
la plupart des valeurs bourgeoises (dans l'art, la famille, la sexualité,
dans la vie quotidienne, en général). Nous devons
nous libérer de ce conservatisme culturel, tout comme nous
devons nous libérer du conservatisme politique. Nous devons
démasquer nos rituels et les faire apparaître comme
ce qu'ils sont : des choses purement arbitraires, liées à
notre mode de vie bourgeois. Il est bon - et c'est cela, le vrai
théâtre - de les transcender sur le mode du jeu, sur
un mode ludique et ironique ; il est bon d'être sale et barbu,
de porter des cheveux longs, de ressembler à une fille lorsqu'on
est un garçon (et vice versa). Il faut mettre «en jeu»,
exhiber, transformer et renverser les systèmes qui nous ordonnent
paisiblement. C'est, quant à moi, ce que j'essaie de faire
dans mon travail.
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