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«En guise de conclusion», Le Nouvel Observateur, no 435, 13-19 mars 1973, p. 92. (Sur Dr D.L. Rosenhan, «Je me suis fait passer pour fou», ibid., pp. 72-92.)
Dits Ecrits Tome II Texte n°120
Il existe dans notre société de redoutables machines : elles filtrent les hommes, trient les malades mentaux, les recueillent et les enferment : elles sont censées les restituer normaux. Question : font-elles leur travail ?
On sait bien que non, depuis le temps qu'on crie : «Tous les gens sont fous ; les fous sont aussi raisonnables que vous et moi ; et, d'ailleurs, la psychiatrie n'a jamais guéri personne.» Mais ces cris sont sans effet. Venus d'ailleurs et de loin, ils ne sont pas de nature à détraquer la machine.
Mettez-y plutôt un grain de sable. Faites l'expérience suivante : placez dans la machine des individus «normaux». Pas de feinte, pas de déguisement, pas de simulation. Qu'ils se conduisent comme tous les jours et comme dehors. Que va faire la machine ? Intelligemment, les détecter et les rejeter ? Non. Vaniteusement, prétendre qu'elle les a elle-même guéris, et que si les voilà normaux, c'est grâce à elle ? Non plus. La seule chose qu'elle peut dire, après des semaines de réflexion : «Ils doivent être en phase de rémission.»
La machine à trier est aveugle à ce qu'elle trie : la machine à transformer ignore le terme de la transformation. Bref, la machine psychiatrique, qui est bipolaire (normal-anormal), ne fait pas de différence entre les deux pôles.
L'expérience est simple, mais il fallait la tenter. C'est chose faite aux États-Unis. Voilà pour un petit prix Nobel de l'humour scientifique.
Il y a deux façons de pratiquer l'humour scientifique. Aller chercher dans un coin du savoir une petite bizarrerie, une zone d'ombre légère, qui ne gênait pas grand monde, et poser obstinément à tous la question : «Pouvez-vous m'expliquer ?», jusqu'au moment où on a le droit de dire : ils refusent de voir parce qu'ils devraient tout reprendre de zéro. Ainsi Freud est allé chercher le rêve... Humour de naïveté. Ou bien raconter quelque chose d'énorme, de quoi faire sauter la baraque, mais sans assaut violent, en se donnant au contraire des allures familières, en ayant l'air d'habiter sans inquiétude la maison qu'on mine et d'employer le langage qui s'y parle tous les jours. Humour de trahison.
Dans l'expérience racontée, les seuls qui n'aient pas été dupes, les seuls qui aient su reconnaître parmi les malades les infiltrés de la raison étaient eux-mêmes des malades. Preuve que l'«erreur» du personnel soignant n'était pas due aux seuls effets d'une perception induite. Et qu'il faut peut-être retourner nos plus vieilles croyances, en admettant que les fous (eux seuls) sont conscients de leur différence avec nous. Eux seuls en seraient maîtres ; d'où notre hâte à prendre contrôle sur eux et à leur imposer notre pouvoir.
Autre exemple. L'un des pseudo-malades raconte sa vie. Il a d'abord préféré sa mère, puis son père. Il lui arrive de se disputer avec sa femme et d'envoyer une paire de claques à ses enfants. Le psychiatre transcrit : «Ambivalence affective.» Or ce n'est pas là seulement une erreur d'échelle, un ridicule grossissement perceptif. Faire d'un sentiment qui change ou d'un mouvement de colère un symptôme de schizophrénie, c'est en même temps en faire une marque de folie. C'est établir un rapport de pouvoir qui permet d'isoler, d'enfermer, de suspendre les droits et d'interrompre la vie.
C'est aussi imposer un stigmate qui ne s'effacera pas : «Tu as été fou, tu seras donc, jusqu'à la fin de tes jours, celui qui a été fou.» Dans l'ordre de la maladie mentale, le symptôme ne se vérifie pas, il marque. D'ailleurs, les médecins de l'expérience racontée ici le disent eux-mêmes ; lorsqu'ils ont renvoyé à leur affectation d'origine les agents secrets de la normalité, ils ont précisé : «Schizophrènes en rémission.»
On le voit : ce ne sont pas des erreurs de perception ; ce sont des rapports de pouvoir qui se dénoncent tout au long de l'expérience. Rapport de pouvoir, le fait qu'on ne regarde pas les malades ; rapport de pouvoir, le fait que le médecin «écrit», tandis que le malade, lui, quand il prend son stylo, ne peut avoir qu'un «comportement d'écriture».
Et, d'ailleurs, il suffit d'imaginer ce qui se serait passé si les pseudo-patients n'avaient pas été au courant de l'expérience. S'ils avaient été placés à l'hôpital contre leur gré. Et si, au lieu de se conduire «normalement» - en somme, de simuler la normalité ou l'acceptation, la douceur, la coopération - , ils s'étaient conduits comme vous et moi, le jour où nous serions enfermés sans le vouloir. Pensez-vous qu'ils en seraient sortis au bout d'un mois ? Si écrire, là-bas, devient un «comportement d'écriture», que serait se mettre en colère ou donner un coup de gueule ?
Je ne sais quelle sera la fortune scientifique de cette expérience. Je pense seulement qu'il faut encourager à la généraliser et à la reprendre partout où c'est possible.
Partout où un pouvoir se cache sous les espèces du savoir, de la justice, de l'esthétique, de l'objectivité, de l'intérêt collectif, il faut placer une petite boîte noire, à la fois piège et révélateur, où le pouvoir s'inscrit à nu et se trouve pris à son propre jeu.
Je songe à une variante de l'expérience américaine : introduire secrètement dans une équipe de médecins psychiatres des gens d'un groupe social analogue - économistes, avocats, ingénieurs et qu'on aurait initiés en trois semaines au vocabulaire et aux techniques de base de la psychiatrie d'hôpital. Qui les reconnaîtrait ? On peut concevoir des pièges qui mordent et font crier : c'est l'histoire de ce patient qui, un beau jour, est arrivé chez son psychanalyste avec un magnétophone, a fermé soigneusement la porte et a dit : «À vous de parler, maintenant, à vous de répondre, j'enregistre», tant et si bien que le psychanalyste s'est mis à la fenêtre pour appeler la police. Il y aurait mille attrapes possibles à imaginer.
Je songe à un groupe d'avocats résolus se trompant systématiquement de clients ; ils plaident pour le procureur dont ils racontent avec soin les complaisances, les injustices, les servilités politiques, les fautes professionnelles, et ils demandent au tribunal de lui accorder les circonstances atténuantes, en raison de son enfance malheureuse, de la mésentente de ses parents et du retard marqué de son développement mental.
Tous les projets de cet ordre devront, bien sûr, rester secrets et être organisés - car ils exigent beaucoup de soins et beaucoup de moyens - par un bureau central des défis institutionnels. Sa tâche : mettre au point les pièges servant à traquer, sous ses milles formes, l'intolérable pouvoir qui nous surveille et nous contrôle.
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