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«Loucura, uma questâo de poder» («Folie, une question de pouvoir» ; propos recueillis par S.H. V. Rodrigues ; trad. P. W. Prado), Jornal do Brasil, 12 novembre 1974, p. 8.
Dits ecrits Tome II Texte n°141
Ce qui m'intéresse, c'est la manière dont la connaissance est liée aux formes institutionnelles, aux formes sociales et politiques - en somme : l'analyse des relations entre le savoir et le pouvoir.
- Pourquoi travaillez-vous sur ce domaine ?
- Je vais vous donner une raison que moi-même je n'accepterai pas et ne donnerais pas, s'il s'agissait d'une autre personne. Mais, comme on parle toujours mal de soi-même, je vais invoquer des raisons biographiques. J'ai fini mes études, puis j'ai vécu en Suède, en Pologne et en Allemagne, où, pour une série de raisons, j'ai toujours été étranger. Ensuite, je ne suis ni médecin ni profane ; je ne suis pas proprement un historien, mais je m'intéresse à l'histoire ; je ne suis pas vraiment un professeur, car, au Collège de France, on a seulement l'obligation de faire un certain nombre de conférences par an. Donc, il se peut que le fait d'avoir toujours vécu, disons, à la limite extérieure des relations entre savoir et pouvoir m'a mené à de telles préoccupations.
L'aspect apparemment le plus contradictoire du système pénal est la coexistence des prisons - dont l'inefficacité est plus que prouvée, car, en France au moins, on sait depuis plus de cent cinquante ans que tous ceux qui sortent de prison recommencent fatalement à commettre des délits - avec la psychopathologie criminelle, qui, par exemple, devrait fournir des instruments scientifiques pour la réinsertion du prisonnier, puisqu'elle analyse le phénomène de la délinquance.
J'ai essayé de montrer dans mon dernier travail * qu'il n'y a pas, à vrai dire, de contradiction entre le système apparemment archaïque des prisons et la criminologie moderne : au contraire, il y a entre les deux choses un ajustement, une espèce d'unité fonctionnelle.
Il est vrai que l'administration pénitentiaire n'a facilité en rien notre travail **. L'administration pénitentiaire, depuis cent cinquante ans, fournit les mêmes informations officielles, et il est interdit aux détenus de parler sur la prison. De sorte que nous avons été obligés de nous servir, disons, de canaux d'information non orthodoxes, par complicité avec certaines personnes qui nous disaient ce qui se passait dans les prisons, faits que nous communiquions immédiatement aux journaux. L'opinion publique était très désinformée sur le sujet, alors qu'en fait il y avait une tension si grande dans les prisons qu'il a commencé à y avoir des révoltes de détenus, au point que, pour la première fois dans l'histoire de la République française, un président, Valéry Giscard d'Estaing, s'est senti obligé d'entrer dans une prison et de serrer la main d'un détenu, comme c'est arrivé en juillet.
* Il s'agit de Surveiller et Punir, qui devait paraître en février 1975.
** Il s'agit ici du travail du G.I.P.
Il est certain que la psychanalyse a permis de faire une série de critiques à la pratique psychiatrique. Elle a permis de voir que l'internement n'était pas la meilleure forme thérapeutique. En tant qu'historien, et en prenant une certaine distance, il me semble que la psychanalyse n'est pas une coupure totale et radicale par rapport à la psychiatrie, et, comme j'ai essayé de le montrer dans l'une des conférences *, la psychiatrie du XIXe siècle a atteint une technique thérapeutique qui contient déjà ou prépare beaucoup d'éléments de la psychanalyse. De sorte que j'aimerais étudier, à l'avenir, dans quelle mesure la psychanalyse prolonge - ou rompt avec - le pouvoir psychiatrique, tel qu'il a été établi au siècle dernier.
* L'une des six conférences de M. Foucault données alors à l'université de l'État de Guanabara traitait de la réalité dans la cure psychiatrique au XIXe siècle, où il voyait se constituer ce que Freud appela inconscient et principe de réalité.
On ne peut pas oublier que la psychiatrie est, encore aujourd'hui, la principale forme d'intervention sur les malades mentaux. Des millions de personnes sont encore soumises à l'internement, au traitement par neuroleptiques, alors que les psychanalysés se trouvent dans une sphère très restreinte de personnes cultivées ou intellectualisées. Ainsi, la psychanalyse n'est pas arrivée à prendre l'espace de la psychiatrie, mais les deux coexistent dans la société d'aujourd'hui et il y a entre elles tout un système de division d'attributions et de consultations, et d'appui mutuel.
Cette coexistence n'a pas encore été analysée comme il faut, que je sache. Ce qui est évident, c'est que les positions prises par des psychiatres qui méprisent la psychanalyse ou par des psychanalystes qui considèrent la psychanalyse comme une pratique scientifique ne donnent pas lieu à une analyse historique ; ce sont des positions complètement antihistoriques. En outre, il y a entre la psychiatrie et la psychanalyse pures une série de formes thérapeutiques, comme la psychothérapie, la psychiatrie communautaire ; je pense qu'il serait important de faire une étude détaillée de toutes ces institutions de contrôle, d'orthopédie mentale.
La psychanalyse a vulgarisé l'idée que nous intériorisons la répression, mais je trouve que nous sommes encore bien plus investis par le contrôle social. Et l'étude des mécanismes de pouvoir, qui sont en train d'être utilisés à travers les sociétés, est une lacune des analyses historiques. On a déjà fait une analyse des processus économiques, une histoire des institutions, des législations et des régimes politiques, mais l'histoire de l'ensemble des petits pouvoirs qui s'imposent à nous, qui domestiquent notre corps, notre langage et nos habitudes, de tous les mécanismes de contrôle qui s'exercent sur les individus reste à faire.
Ce qui me semble caractéristique de la forme de contrôle actuelle est le fait qu'il est exercé sur chaque individu : un contrôle qui nous fabrique, en nous imposant une individualité, une identité. Chacun de nous a une biographie, un passé toujours documenté en un lieu quelconque, depuis un dossier scolaire jusqu'à une carte d'identité, un passeport. Il y a toujours un organisme administratif capable de dire à n'importe quel moment qui est chacun de nous, et l'État peut, quand il veut, parcourir tout notre passé.
Je crois qu'aujourd'hui l'individualité est complètement contrôlée par le pouvoir, et que nous sommes individualisés, au fond, par le pouvoir lui-même. Autrement dit, je ne pense nullement que l'individualisation s'oppose au pouvoir, mais, au contraire, je dirais que notre individualité, l'identité obligatoire de chacun est l'effet et un instrument du pouvoir, ce que ce dernier craint le plus : la force et la violence des groupes. Il essaie de la neutraliser par les techniques d'individualisation, qui commencent à être employées déjà au XVIIe siècle par la hiérarchisation dans les écoles ; au XVIIIe siècle, par le registre des signalements physiques et des changements d'adresse. Dans ce siècle aussi surgit dans les usines le personnage redouté du contremaître, pour contrôler le déroulement des opérations de travail. Il dit à chacun comment et quand faire quoi, et ce contrôle individuel du travail fait partie d'une technique qui est liée à la naissance de la division du travail et de la hiérarchisation, qui est aussi un instrument de contrôle individuel de ceux qui sont au plus bas de l'échelle par ceux qui sont en haut.
Au XIXe siècle, la discipline du pouvoir fonctionnait par un jeu de restrictions, par une morale d'épargne, dont la raison était la croyance que les plus petits salaires procuraient des profits et l'effet était une normalisation des habitudes des classes les plus basses, de la plus grande partie de la population. Aujourd'hui, il arrive le contraire, une exaltation de la consommation, qui a commencé à être utilisée comme tactique au moment où les économistes ont découvert le potentiel du marché interne : plus grande consommation, plus grands profits.
D'où l'importance du refus de la consommation par certaines couches sociales, par des personnes qui essaient d'échapper au contrôle de la discipline et qui sont, d'une certaine façon, marginales. La modification qui a eu lieu dans la morale de la vie quotidienne, au cours des dix dernières années, est due à des mouvements initiés par ce type de gens, et qui ont trouvé un écho dans toute la population. Il en va de même des mouvements contre la pollution, pour l'avortement...
Il est clair que tout, y compris ces modifications dont j'ai parlé, est destiné à être récupéré par le système, par le pouvoir ; mais, en même temps, il n'y a rien qui ne circule pas, qui ne soit constamment en train de passer d'un côté à l'autre. L'important est de saisir la réponse propre du système et de la récupérer de l'autre côté. Pour reprendre l'exemple de la morale de la sobriété imposée aux travailleurs du XIXe siècle : du moment qu'ils avaient une famille organisée rigidement, ils se sont mis à revendiquer habitation et droit à l'éducation pour leurs enfants. Autrement dit, la moralité imposée d'en haut devient une arme dans le sens inverse.
* Allusion à l'ouvrage en cours sur les dispositifs de punition.
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