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La politique est la continuation de la guerre par d'autres moyens
Michel Foucault
Dits Ecrits Tome II texte n°148

«La politique est la continuation de la guerre par d'autres moyens» (entretien avec B-H. Lévy), L'Imprévu, no l, 27 janvier 1975, p 16.

Dits Ecrits Tome II texte n°148

- La crise *, un mot qui vous fait rêver ?

* La situation internationale créée par les chocs pétroliers (quintuplement du prix du brut de l'O.P.E.P. à partir d'octobre 1973) a été décrite par les marxistes comme crise structurelle du capitalisme et par les libéraux comme crise de la démocratie (cf. S. Huntington, The Crisis of Democracy, New York, New York University Press, 1975). M. Foucault récuse la portée épistémologique de la notion de crise empruntée au champ médical grec tout autant que celle de la notion de contradiction, l’une et l'autre renvoyant à l'idée de totalité. Il travaillait alors à une «analytique positive» en termes de technologie Pour resituer le débat en France sur la crise entre 1974 et 1979, on peut lire Le Nouvel Ordre intérieur (Paris, Alain Moreau, 1980), actes d'un colloque tenu en mars 1979 à l'université de Vincennes.

- Ce n'est qu'un mot qui marque l'incapacité des intellectuels à capter leur présent ou à l'escalader ! Voilà, c'est tout !

- Ce n'est pas un mot qui vous inquiète ?

- Absolument pas ! Ce qui me fait rire, c'est qu'il y a encore des gens qui l'emploient. Je crois qu'il faut prendre conscience qu'une fois encore la crise est une sorte d'accompagnement théorique que se donnent les politiciens, les économistes, les philosophes et quelques autres encore pour donner statut à un présent pour lequel ils n'ont pas d’instruments d'analyse. Si vous voulez, la crise, c'est le perpétuel présent. Il n'y a jamais eu un moment de l'histoire occidentale moderne qui n'ait eu la conscience très grave d'une crise éprouvée vivement, jusque dans le corps des gens.

- Cette crise, on semble vouloir la conjurer en lui donnant un qualificatif : crise de l'énergie,

- On assiste, en effet, à une transformation des rapports de forces. Mais, par cette notion de crise, on parle d'autre chose que simplement de cette transformation. On vise la pointe d'intensité dans l'histoire, on vise la coupure entre deux périodes radicalement différentes dans cette histoire, on nomme l'échéance d'un long processus qui vient à éclater. À partir du moment où l'on emploie le mot crise, on parle évidemment d'une rupture. On se donne aussi la conscience que tout commence. Mais il y a aussi quelque chose de très enraciné dans le vieux millénarisme occidental, c'est le second matin. Il y a eu un premier matin de la religion, de la pensée ;  mais ce matin-là n'était pas le bon, l'aurore était grise, le jour était pénible et le soir était froid. Mais voilà la seconde aurore, le matin recommence.

- Comment expliquez-vous qu'en ce moment on ne puisse porter aucun diagnostic, faire aucune prévision, en bref, que l'intelligence semble se casser la figure ?

- C'est tout de même lié au statut de l'intellectuel dans le fonctionnement du pouvoir de nos sociétés. Il est toujours marginal, à côté. Il est à une certaine distance, parfois infime, parfois immense, qui fait que ce qu'il écrit ne peut être que descriptif. Après tout, il n'y a qu'un langage qui soit au présent, c'est celui de l'ordre, de la consigne.

- L'ordre ne se trompe jamais, ne peut jamais se tromper.

- Non, bien sûr. Il peut commettre des erreurs stratégiques, mais il ne se trompe pas. La seule forme véritablement actuelle du discours, c'est l'impératif, c'est-à-dire le langage du pouvoir. Et, à partir du moment où l'intellectuel fonctionne en marge, il ne peut penser le présent qu'en tant que crise.

- Mais cette crise, c'est aussi un ensemble de faits concrets : les exercices de débarquement des marines sur les côtes de la Méditerranée, par exemple.

- Je crois que ce n'est pas exactement le problème. J'aurais tort de dire que ça a toujours existé, mais je crois que, dans la notion de crise, ce qui a relancé le débat, c'est la contradiction : qu'un certain processus est arrivé, en se développant, à un point de contradiction tel qu'il ne peut plus continuer. La contradiction n'est là qu'une image. L'avancée même de l'un des adversaires le met en péril. Et, plus il avance, plus il donne prise à son adversaire au moment même où il le bouscule. Si l'on a bien dans l'esprit que ce n'est pas la guerre qui est la continuation de la politique, mais la politique qui est la continuation de la guerre par d'autres moyens, l'idée que la contradiction devient telle que ça ne peut plus continuer est une idée qu'il faut abandonner. Concrètement, la crise de l'énergie est un excellent exemple : à partir du moment où l'avance stratégique de l'Occident ne reposait que sur le pillage du tiers monde, il était clair que cet Occident accroissait sa dépendance. Dans cette mesure, la crise est tout le temps là.

- Mais comment réagissez-vous lorsque vous entendez parler de cette crise ?

- Lorsque j'en entends parler d'une façon journalistique, je ne ris pas. Mais lorsque j'en entends parler d'une façon sérieuse, philosophique, là je commence à en rire. Car c'est le journaliste qui a le rôle sérieux, c'est lui qui la fait fonctionner de jour en jour, d'heure en heure.