"Nouveau millénaire, Défis libertaires"
Licence
"GNU / FDL"
attribution
pas de modification
pas d'usage commercial
Copyleft 2001 /2014

Moteur de recherche
interne avec Google
Aller à Madrid
Michel Foucault
Dits Ecrits Tome II Texte n°158

«Aller à Madrid» (propos recueillis par P. Benoît), Libération, no 358,24 septembre 1975, p. 7

Dits Ecrits Tome II Texte n°158


Le 22 septembre 1975, Costa-Gavras, Régis Debray, Michel Foucault, Jean Lacouture, le révérend père Laudouze, Claude Mauriac et Yves Montand étaient expulsés de Madrid au terme d'une conférence de presse où ils dénonçaient les tribunaux d'exception franquistes qui venaient de condamner au garrot onze militants politiques, dont deux femmes enceintes. Yves Montand avait lu un texte signé par Aragon, François Jacob, André Malraux, Pierre Mendès France et Jean-Paul Sartre. Ces propos ont été recueillis au retour de la délégation, lors d'une conférence de presse dans l'aéroport de Roissy.

Le pouvoir franquiste, a, dans ses modes d'action dépassé le stade qui appelait la simple protestation. Les pétitions n'ont aujourd'hui plus aucun sens, c'est pourquoi nous avons pensé l'atteindre physiquement en allant au coeur de Madrid, lire cette déclaration. Nous voulions nous faire entendre du peuple espagnol malgré la censure. Les informations transmises de bouche à oreille circulent avec une extraordinaire rapidité dans un pays fasciste.

[Arrivée lundi en fin de matinée, la délégation se rend à l'hôtel Torre, sur la place d'Espagne, pour y convoquer la presse. Vingt-cinq journalistes, en grande majorité des correspondants étrangers en poste à Madrid, sont présents vers dix-sept heures lorsque la conférence commence dans une salle de l'hôtel.]

Yves Montand a d'abord lu le texte signé par André Malraux et les quatre autres personnalités françaises. Des inspecteurs en civil sont intervenus vers la fin de la lecture dans un silence impressionnant. Les têtes de ces policiers avaient quelque chose de fantastique et la présence de Montand les gênait extrêmement : celui qui incarne dans de nombreux films l'image du «résistant» se trouvait brusquement en face de policiers qui la reconnaissaient. Cela donnait à cette scène une intensité politique extraordinaire. Ensuite, ce fut une armada policière incroyable. On en a compté jusqu'à cent cinquante. Après avoir regroupé à part les membres de la délégation, les journalistes présents furent embarqués menottes au poing, sous la pression des mitraillettes.

Je me suis levé, en me dirigeant vers la sortie, car je considère que le métier de flic est d'exercer une force physique. Celui qui s'oppose aux flics n'a donc pas à leur permettre l'hypocrisie de la masquer sous des ordres auxquels on aurait à obéir tout de suite. Il faut qu'ils aillent jusqu'au bout de ce qu'ils représentent.

[Fortement encadrés par la police armée, les sept membres de la délégation sont sortis un à un de l'hôtel, pour être conduits dans un car de police. Yves Montand est sorti le dernier.]

Il est arrivé en haut des marches de l 'hôtel, des policiers armés étaient disposés de part et d'autre de l'escalier ; en bas, la police avait fait le vide et leur car se trouvait beaucoup plus loin. Derrière les cars, plusieurs centaines de personnes regardaient la scène. C'était un peu la répétition de la scène de Z où le député de gauche Lambrakis est frappé à coups de matraque. Montand, très digne, la tête un peu en arrière, est descendu très lentement. C'est là que nous avons ressenti la présence du fascisme. Cette façon qu'ont les gens de regarder, sans voir, comme s'ils avaient vu cette scène des centaines de fois. Cette tristesse en même temps, avec sans doute la stupéfaction de voir une scène bien réelle qu'ils ont vécue des centaines de fois avec, comme acteur, le héros imaginaire qu'ils ont tous vu sur l'écran. Ils voyaient en film leur propre réalité politique. Et ce silence...

[Quant au sens qu'il donne à cette action, Michel Foucault insiste beaucoup sur le fait qu'il ne s'agit ni d'un «exemple», ni d'un «modèle».]

Nous voudrions surtout qu'à partir de là, chacun essaie d'imaginer ce qu'il peut faire pour sauver ces onze militants de la mort. Montand a par exemple suggéré à tous les gens qui ont été en Espagne ou qui y ont des amis, d'envoyer le document que nous avons lu à Madrid. Mais il peut y en avoir des centaines d'autres. L'initiative des dockers * aura sans doute beaucoup de répercussion.

* Les dockers d'Italie et de France refusaient de décharger les navires espagnols.

Ce que nous avons vu là-bas va bien au-delà de ce dont on dit souvent par abus de langage, «c'est du fascisme». C'est une forme supérieure de fascisme, à la fois très fine et très brutale, que nous avons vue à l'oeuvre. Ce fascisme avec sa pyramide d'ordre et de contre-ordre, cette mécanique... cette peur pour entretenir la peur. Et puis le regard de la population avec cette sympathie muette des gens qui ont vu la scène. Tout cela, c'est des stigmates évidents du fascisme supérieur...