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«Le discours ne doit pas être pris comme...», La Voix de son maître, 1976, pp. 9-10. (Dactylogramme sur La Voix de son maître, projet de film de G. Mordillat et N. Philibert, collaborateurs de R. Allio pour Moi, Pierre Rivière...)
Dits Ecrits Tome III Texte n°186
La Voix de son maître renvoie à l'idée que le discours ne doit pas être pris comme l'ensemble des choses qu'on dit, ni comme la manière de les dire. Il est tout autant dans ce qu'on ne dit pas, ou qui se marque par des gestes, des attitudes, des manières d'être, des schémas de comportement, des aménagements spatiaux. Le discours, c'est l'ensemble des significations contraintes et contraignantes qui passent à travers les rapports sociaux.
L'analyse politique du discours s'est faite surtout, jusqu'à présent, en termes dualistes : opposition d'un discours dominant et d'un discours dominé, avec entre eux la barrière de classes et des mécanismes dont le modèle est emprunté à la répression, à l'exclusion et au refoulement.
Il s'agit ici de montrer le discours comme un champ stratégique, où les éléments, les tactiques, les armes ne cessent de passer d'un camp à l'autre, de s'échanger entre les adversaires et de se retourner contre ceux-là mêmes qui les utilisent. C'est dans la mesure où il est commun que le discours peut devenir à la fois un lieu et un instrument d'affrontement.
Ce qui fait la différence et caractérise la bataille des discours, c'est la position qui est occupée par chacun des adversaires : ce qui lui permet d'utiliser avec des effets de domination un discours reçu par tous et retransmis de toutes parts. Ce n'est pas parce qu'on pense de manières différentes ou parce qu'on soutient des thèses contradictoires que les discours s'opposent. C'est d'abord parce que le discours est une arme de pouvoir, de contrôle, d'assujettissement, de qualification et de disqualification qu'il est l'enjeu d'une lutte fondamentale.
Discours bataille et non pas discours reflet. Plus précisément, il faut faire apparaître dans le discours des fonctions qui ne sont pas simplement celles de l'expression (d'un rapport de forces déjà constitué et stabilisé) ou de la reproduction (d'un système social préexistant). Le discours - le seul fait de parler, d'employer des mots, d'utiliser les mots des autres (quitte à les retourner), des mots que les autres comprennent et acceptent (et, éventuellement, retournent de leur côté) -, ce fait est en lui-même une force. Le discours est pour le rapport des forces non pas seulement une surface d'inscription, mais un opérateur.
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