"Nouveau millénaire, Défis libertaires"
Licence
"GNU / FDL"
attribution
pas de modification
pas d'usage commercial
Copyleft 2001 /2014

Moteur de recherche
interne avec Google
« Préface » à My Secret Life
Michel Foucault
Dits Ecrits Tome III Texte n°188

Préface à My Secret Life, Paris, Les Formes du secret, 1977, pp. 1-3.

Dits Ecrits Tome III Texte n°188

C'est une bonne idée de présenter aux lecteurs français quelques extraits de My Secret Life. L'idéal, je le sais bien, serait de leur donner accès à ces onze volumes, imprimés mais jamais publiés, dont trois exemplaires seulement sont aujourd'hui repérés à travers le monde. Il aurait été bon, du moins, de leur offrir quelque chose comme les sept cents pages - un «abrégé» non expurgé - que Grove Press a publiées il y a une dizaine d'années (1964). Cela n'a pas été possible - économiquement. Dommage.

L'intérêt du texte, en effet, est bien dans cette immense nappe verbale : tapisserie presque sans fin que ce victorien - pas même maudit puisque strictement inconnu - a brodée le jour pour raconter ses nuits. Sans doute y avait-il au fond de cela une vieille tradition spirituelle que les pays protestants (c'est-à-dire sans confesseurs) ont mieux entretenue peut-être que les catholiques : tenir par écrit le journal de sa vie, faire sur une page blanche son examen de conscience. Samuel Pepys avait déjà montré qu'on pouvait y raconter d'étranges mystères. Mais l'auteur de My Secret Life n'y confie que la part de sa vie qu'il consacra au sexe - et il faut dire qu'il la lui consacra entièrement. Une vie-sexe, une sexistence comme n'aurait certainement pas dit J.-P. Brisset ; mais aussi bien un livre qui est d'autant mieux fait pour raconter ce sexe que, pour sa part, ce sexe n'était si avidement recherché que pour être multiplié, intensifié dans le plaisir de l'écrire. G. Legman identifie l'anonyme avec Henry Spencer Ashbee, collectionneur de livres érotiques et bibliographe (sous le pseudonyme de Pisanus Fraxi); il est satisfaisant d'imaginer en effet les livres envahir, peu à peu, la maison, les murs, les rayons, les escaliers, les consoles, les divans, la chambre et le lit enfin dépeuplé de cet incorrigible, dont le cadavre aurait été découvert, longtemps après, par quelque revendeur de bouquins, sous des feuilles éparses, rongé de mots, ouvert sur un grouillement de lettres. Mais je serais aussi content d'apprendre qu'il n'avait lu aucun livre, qu'il ne savait même pas ce que c'était (comme le sien le montre bien), qu'il méprisait l'écriture ou que du moins il n'y prêtait pas attention, et que de toutes ces phrases alignées il ne faisait qu'un usage instrumental, physiologique, excitateur, strictement corporel, qu'il se les préparait avant l'amour, qu'il les humait pendant et qu'après il allait les chercher au fond de sa mémoire à la manière d'un parfum. Comme nous autres, qui sommes plus savants en chimie et plus respectueux de l'écriture, nous nous servons du nitrate d'amyle. Peu importe.

Steven Marcus a insisté, et il a eu mille fois raison, sur le fait que l'auteur de My Secret Life était le contemporain, à peine plus jeune, de la reine Victoria *. Je voudrais seulement souligner qu'il était aussi, mais pas de beaucoup, l'aîné de Freud. Il vaudrait la peine peut-être de comparer ce qu'ils disent. Non pas du tout pour déterminer qui était le plus hardi, le plus libre, le plus novateur, ce serait ridicule et absurde, non pas pour se servir de l'un comme grille d'intelligibilité pour l'autre, mais afin de déterminer lequel dit quoi : ce qui, des infinies descriptions de My Secret Life, de ces anatomies méticuleuses, de ces mouvements, de ces progressions, de ces contacts, de ces impressions, de ces surfaces et écoulements, de tous ces paysages du corps aux dimensions d'un jardin japonais, ne peut en aucun cas passer du lit au divan, du bordel à la consultation, et devenir pertinent pour une psychanalyse. Et, en retour, il faudrait chercher quels sont les sens et profondeurs qui ne peuvent en aucun cas voir le jour dans ce texte de l'Anglais pourtant aux aguets, furieusement expérimental, insatiable de savoir son plaisir et de se plaire à ce savoir. Comme la main droite et la gauche, ces deux discours ne peuvent pas se superposer. Suffirait-il de retourner l'un d'eux ? Ce n'est pas sûr.

* Marcus (S.), The Other Victorians. A Study of Sexuality and pornography in MidNineteenth Century England, New York, Basic Books, 1966.