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Préface, in Debard (M.) et Hennig (J.-L.), Les Juges kaki, Paris, A. Moreau, 1977, pp. 7-10.
Dits Ecrits Tome III Texte n°191
Les Juges kaki est la chronique des audiences des huit tribunaux permanents des forces armées (T.P.F.A.) entre 1975 et 1977. La disparition des tribunaux militaires fonctionnant en temps de paix était depuis 1972 un enjeu politique.
Madeleine Debard a fondé en 1967 le Groupe Action et Résistance à la militarisation (G.R.A.M.) qui s'est fait connaître par une action contre la force de frappe atomique et une campagne en faveur de l'objection de conscience.
Jean-Luc Hennig, journaliste à Libération, a été exclu de l'enseignement après 1968.
Dits Ecrits Tome III Texte n°191
Quand les soldats rendent les honneurs, quand le président est en toge et les juges en uniforme, quand un public rare les attend debout dans une salle introuvable au fond d'une caserne, ça vaut la peine: la majesté de la justice fait son entrée dans le petit monde de la discipline indéfinie. Loi plus règlement : c'est l'ordre lui-même en sa perfection.
La justice militaire a traîné longtemps l'infamie de l'affaire Dreyfus. Peut-être en a-t-elle bénéficié : on la guettait surtout dans ses grands scandales et ses crimes séculaires. Mais sa routine quotidienne, quand elle a à juger le petit déserteur, celui qui chaparde, injurie son sergent ou bien oublie de rentrer de permission ? Détails sur lesquels, peut-être, il faudrait passer, si on veut ne pas perdre le fil de la vraie question.
Non, justement ; on l'y retrouve, ce fil, rouge et bien visible. Lisez toutes ces menues histoires. Pas une, quels qu'en soient le protagoniste ou les péripéties, qui ne tourne, de près ou de loin, autour de «la» question: accepter ou refuser l'ordre militaire, rejeter en bloc ou en partie les principes qu'il fait jouer. Pas un accusé qui ne serait prêt à dire finalement cette simple phrase par laquelle l'un d'entre eux, un jour, désarçonna les juges, les laissant bafouiller de colère : «Je n'aime pas l'armée.» Il y a bien peu de ces indisciplines qui ne touchent, d'un geste distrait souvent, comme si, par hasard, ou naïveté, elles l'effleuraient, à la rébellion.
Ne sont pas anecdotiques non plus ces traits qui marquent presque sans exception les comptes rendus d'audiences du T.P.F.A. : la hargne et la vulgarité des procureurs, la sottise des juges, leur chiennerie à tous. C'est qu'ils ont une fonction précise. Ils ne déparent pas la cérémonie. Au moment où la raideur des rites sert à hausser le pouvoir qui condamne, ils forment comme autant de contre-rites qui «réduisent» la question posée par celui qu'on va condamner. Il y a des lieux et des moments où le grotesque est indispensable au pouvoir ; il a besoin de s'humilier pour offenser. C'est pourquoi il ne faut rire qu'à moitié quand on entend la bonhomie bêtasse du président : «Vous êtes bon garçon, vous n'êtes pas bien intelligent, en somme vous n'êtes pas tout à fait comme tout le monde.» Ou bien : «Vos frères et vos soeurs sont normaux, vous avez hérité de mauvais chromosomes. Vous avez fait pipi au lit jusqu'à un âge avancé. Vous n'êtes donc pas normal, rapprochez-vous du Français moyen.» Autant dire en somme : «Entre vous qui n'êtes que ça et moi qui ne dis rien d'autre, vous n'allez pas nous faire croire qu'on peut poser la grande question du droit de l'armée à juger ceux qui la refusent.» En bafouant ceux qu'ils jugent, la grossièreté des magistrats amenuise, jusqu'au dérisoire, le problème de la justice qu'ils rendent.
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La force calme de l'État, on le sait, enveloppe sa violence; ses lois, l'illégalisme; ses règles, l'arbitraire. Tout un grouillement d'abus, d'excès, d'irrégularités forme non pas l'inévitable déviation, mais la vie essentielle et permanente de l' «État de droit». Le mauvais caractère du procureur ou l'indigestion du juge, la somnolence des jurés ne sont pas des accrocs à l'universalité de la loi, ils en assurent l'exercice réglé. Et ces jeux, avec tout ce qu'ils comportent d'incertitudes, d'aléas, de menaces et de pièges, organisent, non pas certes une terreur, mais un niveau moyen et courant de craintes - ce qu'on pourrait appeler un «État de peur» qui est l'envers vécu par les individus de l'État de droit.
Tel est alors le problème qu'il faut bien poser dans toute société qui fonctionne sur ce modèle : comment extraire cet illégalisme de la légalité qui l'abrite ? Comment arracher cette violence à la pénombre et à la familiarité qui les rendent presque invisibles ? Comment les faire ressortir parmi la grisaille des mécanismes généraux qui leur donnent l'air d'être inévitables, donc, en fin de compte, tolérables ?
On peut défier la violence cachée pour l'amener à sortir des formes réglées avec lesquelles elle fait corps. On peut la provoquer, appeler de sa part une réaction si forte qu'elle échappera à toute mesure, et se rendra inacceptable au point qu'en effet on ne pourra plus l'accepter. On peut exaspérer l'état de peur moyen et le porter au rouge. Stratégie de guerre par la «montée aux extrêmes». On peut aussi procéder à l'inverse : au lieu de rendre plus menaçants les mécanismes du pouvoir, abaisser le seuil à partir duquel on supporte ceux qui existent déjà, travailler à rendre plus irritables les épidermes et plus rétives les sensibilités, aiguiser l'intolérance aux faits de pouvoir et aux habitudes qui les assourdissent, les faire apparaître dans ce qu'ils ont de petit, de fragile, et par conséquent d'accessible ; modifier l'équilibre des peurs, non pas par une intensification qui terrifie, mais par une mesure de la réalité qui, au sens strict du terme, «encourage».
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Le livre de Mireille Debard et Jean-Luc Hennig suit, je crois, ce chemin. On y trouve toute une tactique de l'impatience et de la vérité, un art de faire surgir de l'ordinaire l'exorbitant, et de ce qu'on tolère d'habitude, la brutalité qui révolte ; on y trouve aussi une certaine économie de récit sans aucune des emphases qui méprisent le lecteur - bref, tout un style d'intervention politique qui a été fort important au cours de ces dernières années et qui n'a certainement pas épuisé ses possibilités. Christian Hennion en a donné récemment un exemple avec son livre sur les flagrants délits 1. Il s'agit de multiplier dans le tissu politique les «points de répulsion» et d'étendre la surface des dissidences possibles ; il s'agit, dans la bataille contre les institutions de pouvoir, d'utiliser ce que les tacticiens appelaient l' «ordre mince». On sait qu'il a remporté des victoires.
1. Hennion Christian, Chronique des flagrants délits (Stock, Paris, 1976).
Il faut lire également le livre remarquable de Bernard Rémy, journal de prison (Paris, 1977), l'un des ouvrages les plus forts sur l'empoisonnement militaire et à travers lui sur l'institution militaire dans son ensemble.
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