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«Corso del 14 gennaio 1976» («Cours du 14 janvier
1976»), in Fontana (A.) et Pasquino (P.), éd., Microfisica
del potere : interventi politici, Turin, Einaudi, 1977, pp.179-194.
Dits Ecrits Tome III Texte n°194
Cette année, je voudrais commencer des recherches sur la guerre comme principe éventuel d'analyse des rapports de pouvoir : est-ce que c'est du côté du rapport belliqueux, du modèle de la guerre, du schéma de la lutte que l'on peut trouver un principe d'intelligibilité et d'analyse du pouvoir politique ? Je voudrais commencer avec, forcément, en contrepoint l'analyse des institutions militaires dans leur fonctionnement réel, historique dans nos sociétés, depuis le XVIe siècle jusqu'à nos jours.
Jusqu'à présent, pendant les cinq dernières années, en gros : les disciplines; dans les cinq années à venir, peut-être : la guerre, la lutte, l'armée. Je voudrais tout de même faire le point sur ce que j'ai essayé de dire au cours des années précédentes. Je voudrais faire le point à la fois parce que cela me fera gagner du temps pour mes recherches sur la guerre et que, éventuellement, cela peut servir de repères à ceux d'entre vous qui n'étaient pas là les années précédentes. En tout cas, j'aimerais faire le point, pour moi-même, sur ce que j'ai essayé de parcourir.
Ce que j'ai essayé de parcourir, depuis 1970-1971, c'était en gros, le «comment» du pouvoir. Étudier le «comment» du pouvoir, c'était essayer de saisir ses mécanismes entre deux limites : d'un côté, les règles de droit qui délimitent formellement le pouvoir, et d'un autre côté, l'autre limite serait les effets de vérité que ce pouvoir produit et qui, à leur tour, reconduisent le pouvoir. Donc, triangle : pouvoir-droit-vérité. Disons schématiquement ceci : il existe une question traditionnelle qui est celle, je crois, de la philosophie politique, et qu'on pourrait formuler ainsi : comment est-ce que le discours de la vérité ou, tout simplement, comment est-ce que la philosophie entendue comme le discours par excellence de la vérité peut fixer les limites de droit du pouvoir ? C'est la question traditionnelle. Or celle que je voudrais poser est une question d'en dessous, une question très factuelle par rapport à cette question traditionnelle, noble et philosophique. Mon problème serait en quelque sorte celui-ci : quelles sont les règles de droit que les relations de pouvoir mettent en oeuvre pour produire des discours de vérité ? Ou encore : quel est donc ce type de pouvoir qui est susceptible de produire des discours de vérité, qui sont, dans une société comme la nôtre, dotés d'effets si puissants ?
Je veux dire ceci : dans une société comme la nôtre -mais, après tout, dans n'importe quelle société -, des relations de pouvoir multiples traversent, caractérisent et constituent le corps social; elles ne peuvent pas se dissocier, ni s'établir, ni fonctionner sans une production, une accumulation, une circulation du discours vrai. Il n'y a pas d'exercice du pouvoir sans une certaine économie des discours de vérité fonctionnant dans, à partir de et à travers ce pouvoir. Nous sommes soumis à la production de la vérité et nous ne pouvons exercer le pouvoir que par la production de la vérité, cela sur un mode particulier, sans doute. C'est vrai de toute société, mais je crois que dans la nôtre ce rapport entre pouvoir, droit et vérité s'organise d'une façon très particulière.
Disons simplement pour marquer non pas le mécanisme même de la relation entre pouvoir, droit et vérité, mais l'intensité du rapport, que nous sommes astreints à produire la vérité par le pouvoir qui exige cette vérité et qui en a besoin pour fonctionner; nous avons à dire la vérité, nous sommes condamnés à avouer la vérité ou à la trouver. Le pouvoir ne cesse de questionner, de nous questionner; il ne cesse d'enquêter, d'enregistrer; il institutionnalise la recherche de la vérité, il la professionnalise, il la récompense; nous avons à produire la vérité comme, après tout, nous avons à produire des richesses, et nous avons à produire la vérité pour pouvoir produire des richesses. Et, d'un autre côté, nous sommes également soumis à la vérité, en ce sens que la vérité fait loi; c'est le discours vrai qui, pour une part au moins, décide; il véhicule lui-même des effets de pouvoir. Après tout, nous sommes jugés, condamnés, classés, contraints à des tâches, voués à une certaine manière de vivre ou à une certaine manière de mourir en fonction de discours vrais, qui portent avec eux des effets spécifiques de pouvoir. Donc : règles de droit, mécanismes de pouvoir, effets de vérité, ou encore : règles de pouvoir et pouvoir des discours vrais, c'est à peu près ce qui a été le domaine général du parcours que j'ai voulu tracer, parcours que j'ai mené, je le sais bien, d'une manière très partielle et avec beaucoup de zigzags.
Sur ce parcours, je voudrais maintenant dire quelques mots. Qu'est-ce qui m'a guidé comme principe général, et quelles ont été les consignes impératives ou les précautions de méthode que j'ai voulu prendre ? Un principe général en ce qui concerne les rapports du droit et du pouvoir : il me semble qu'il y a un fait qu'il ne faut pas oublier, c'est que, dans les sociétés occidentales, et cela depuis le Moyen Âge, il me semble que l'élaboration de la pensée juridique s'est faite essentiellement autour du pouvoir royal. C'est à la demande du pouvoir royal, c'est également à son profit, c'est pour lui servir d'instrument ou de justification que s'est élaboré l'édifice juridique; le droit en Occident est un droit de commande royale. Tout le monde connaît, bien sûr, le rôle fameux, célèbre, ressassé des juristes dans l'organisation du pouvoir royal; il ne faut pas oublier que la réactivation du droit romain au milieu du Moyen Âge, qui a été le grand phénomène autour et à partir duquel s'est reconstitué l'édifice juridique dissocié après la chute de l'Empire romain, a été l'un des instruments techniques constitutifs du pouvoir monarchique, autoritaire, administratif et, finalement, absolu. Formation, donc, d'un édifice juridique autour du personnage royal, à la demande même et au profit du pouvoir royal. Lorsque, dans les siècles suivants, cet édifice juridique aura échappé au contrôle royal, lorsqu'il sera retourné contre le pouvoir royal, seront toujours en question les limites du pouvoir, la question concernant les prérogatives du souverain. Autrement dit, je crois que le personnage central dans tout l'édifice juridique occidental, c'est le roi; c'est du roi qu'il est question, c'est du roi, de ses droits, de son pouvoir, des limites éventuelles de son pouvoir, c'est de cela qu'il est fondamentalement question dans le système général ou, en tout cas, dans l'organisation du système juridique occidental. Que les juristes aient été les serviteurs du roi, qu'ils aient été ses adversaires, c'est de toute façon toujours du pouvoir royal qu'il est question dans ces grands édifices de la pensée et du savoir juridiques.
Et du pouvoir royal, il est question de deux manières : soit pour montrer en quelle armature juridique s'investissait le pouvoir royal, comment le monarque était effectivement le corps vivant de la souveraineté, comment son pouvoir, même absolu, était exactement adéquat à un droit fondamental; soit, au contraire, pour montrer comment il fallait limiter ce pouvoir souverain, à quelles règles de droit il devait se soumettre, selon et à l'intérieur de quelles limites il devait exercer son pouvoir pour que ce pouvoir conserve sa légitimité.
Dire que le problème de la souveraineté est le problème central du droit dans les sociétés occidentales, cela veut dire que le discours et la technique du droit ont eu essentiellement pour fonction de dissoudre à l'intérieur du pouvoir le fait de la domination, pour faire apparaître, à la place de cette domination que l'on voulait réduire ou masquer, deux choses : d'une part, les droits légitimes de la souveraineté et, deuxièmement, l'obligation légale de l'obéissance. Le système du droit est finalement l'éviction du fait de la domination et de ses conséquences.
Dans les années précédentes, en parlant des
différentes petites choses que j'ai évoquées,
au fond, j'ai voulu inverser cette direction générale
de l'analyse, qui est celle, je crois, du discours du droit tout
entier depuis le Moyen Âge. J'ai essayé de faire l'inverse,
c'est-à-dire de laisser au contraire valoir comme un fait,
aussi bien dans son secret que dans sa brutalité, le fait
de la domination; et puis de montrer à partir de là
non seulement comment le droit est d'une manière générale
l'instrument de cette domination - cela va de soi -, mais aussi
comment, jusqu'où et sous quelle forme le droit et quand
je dis le droit, je ne pense pas simplement à la loi, mais
à l'ensemble des appareils, institutions, règlements,
articles de loi véhicule et met en oeuvre des rapports qui
ne sont pas des rapports de souveraineté, mais des rapports
de domination - et par domination, je ne veux pas dire le fait massif
d'une domination globale de l'un sur les autres ou d'un groupe sur
un autre, mais les multiples formes de domination qui peuvent s'exercer
à l'intérieur de la société. Non pas
donc le roi dans sa position centrale, mais des sujets dans leurs
relations réciproques; non pas la souveraineté dans
son édifice unique, mais les assujettissements multiples
qui ont lieu et qui fonctionnent à l'intérieur du
corps social.
Le système du droit et le champ judiciaire sont le véhicule permanent de rapports de domination, de techniques d'assujettissements polymorphes. Le droit, il faut le voir, je crois, non du côté d'une légitimité à fixer, mais du côté des procédures d'assujettissement qu'il met en oeuvre. Donc, la question, pour moi, c'est de court-circuiter ou d'éviter ce problème, central pour le droit, de la souveraineté et de l'obéissance des individus soumis à cette souveraineté, et de faire apparaître, à la place de la souveraineté et de l'obéissance, le problème de la domination et de l'assujettissement. Cela étant la ligne générale de l'analyse, un certain nombre de précautions de méthode étaient requises pour essayer de suivre cette ligne générale qui tentait de biaiser avec la ligne générale de l'analyse juridique.
Précautions de méthode : celle-ci, entre autres : il ne s'agit pas d'analyser les formes réglées et légitimes du pouvoir en leur centre, dans ce que peuvent être ses mécanismes généraux ou ses effets d'ensemble, il s'agit, au contraire, de saisir le pouvoir à ses extrémités, dans ses derniers linéaments, là où il devient capillaire. C'est-à-dire prendre le pouvoir dans ses formes et ses institutions les plus régionales, les plus locales, là où le pouvoir, débordant les règles de droit qui l'organisent et le délimitent, se prolonge au-delà de ces règles, s'investit dans des institutions, prend corps dans des techniques
et se donne des instruments d'intervention matériels, éventuellement même violents. Exemple, si vous voulez : plutôt que de chercher où et comment dans la souveraineté telle qu'elle est présentée par la philosophie, soit du droit monarchique, soit du droit démocratique, comment se fonde le droit de punir, j'ai essayé de voir comment, effectivement, la punition, le pouvoir de punir prenaient corps dans un certain nombre d'institutions locales, régionales, matérielles, que ce soit le supplice ou que ce soit l'emprisonnement, et cela dans le monde à la fois institutionnel, physique, réglementaire et violent des appareils effectifs de la punition. Autrement dit, saisir le pouvoir du côté de l'extrémité de moins en moins juridique de son exercice. C'était la première consigne donnée.
Deuxième consigne : il ne s'agissait pas d'analyser le pouvoir
au niveau de l'intention ou de la décision, de chercher à
la prendre du côté intérieur, de poser la question,
je crois labyrinthique, qui consiste à demander : qui donc
a le pouvoir ? qu'est-ce qu'il a dans la tête ? qu'est-ce
qu'il cherche, celui qui a le pouvoir ? Mais d'étudier le
pouvoir au contraire du côté où son intention,
si intention il y a, est entièrement investie à l'intérieur
de pratiques réelles; d'étudier le pouvoir en quelque
sorte du côté de sa face externe, là où
il est en relation directe et immédiate avec ce qu'on peut
appeler, très provisoirement, son objet, sa cible, son champ
d'application, là, autrement dit, où il s'implante
et produit ses effets réels. Donc, non pas : pourquoi est-ce
que certains veulent dominer ? qu'est-ce qu'ils cherchent ? quelle
est leur stratégie d'ensemble ? mais : comment est-ce que
les choses se passent au moment même, au niveau, au ras de
la procédure d'assujettissement ou dans ces processus continus
qui assujettissent les corps, dirigent les gestes, régissent
les comportements ? En d'autres termes, plutôt que de se demander
comment le souverain apparaît en haut, chercher à savoir
comment sont progressivement, réellement, matériellement
constitués les sujets à partir de la multiplicité
des corps, des forces, des énergies, des matières,
des désirs, des pensées; saisir l'instance matérielle
de l'assujettissement en tant que constitution des sujets. Cela
serait, si vous voulez, exactement le contraire de ce que Hobbes
avait voulu faire dans le Léviathan *, et, je crois, les
juristes, lorsqu'ils formulent le problème de savoir comment,
à partir de la multiplicité des individus et des volontés,
peut se former une volonté ou un corps uniques, mais animés
par une âme qui serait la souveraineté. Souvenez-vous
du schéma du Léviathan :
dans ce schéma, le Léviathan, en tant qu'homme fabriqué,
n'est pas autre chose que la coagulation d'un certain nombre d'invidividualités
séparées, qui se trouvent réunies par un certain
nombre d'éléments constitutifs de l'État; mais,
à la tête de l'État, il existe quelque chose
qui le constitue comme tel, et ce quelque chose, c'est la souveraineté,
la souveraineté dont Hobbes dit qu'elle est précisément
l'âme du Léviathan. Or, plutôt que de poser le
problème de l'âme centrale, je crois qu'il faudrait
essayer - ce que j'ai essayé de faire - d'étudier
les corps périphériques et multiples, ces corps constitués
comme sujets par les effets de pouvoir.
* Hobbes (T.), Léviathan. Traité de la matière, de la forme et du pouvoir de la République ecclésiastique et civile, Londres, Grooke, 1651.
Troisième précaution de méthode : ne pas prendre le pouvoir comme un phénomène de domination massive et homogène; domination massive et homogène d'un individu sur les autres, d'un groupe sur les autres, d'une classe sur les autres. Bref, avoir à l'esprit que le pouvoir, sauf à le considérer de très haut et de très loin, ce n'est pas quelque chose qui se partage entre ceux qui l'ont et le détiennent explicitement, et puis ceux qui ne l'ont pas et qui le subissent. Le pouvoir, je crois, doit être analysé comme quelque chose qui circule, ou, plutôt, comme quelque chose qui ne fonctionne qu'en chaîne; il n'est jamais localisé ici ou là, il n'est jamais entre les mains de certains, il n'est jamais approprié comme une richesse ou un bien. Le pouvoir fonctionne, le pouvoir s'exerce en réseau et, sur ce réseau, non seulement les individus circulent, mais ils sont toujours en position de subir et aussi d'exercer ce pouvoir; ils ne sont jamais la cible inerte ou consentante du pouvoir, ils en sont toujours les relais. Autrement dit, le pouvoir transite par les individus, il ne s'applique pas à eux.
Il ne faut donc pas, je crois, concevoir l'individu comme une sorte de noyau élémentaire, atome primitif, matière multiple et muette sur laquelle viendrait s'appliquer, contre laquelle viendrait frapper le pouvoir, qui soumettrait les individus ou les briserait. En fait, ce qui fait qu'un corps, des gestes, des discours, des désirs sont identifiés et constitués comme individus, c'est précisément cela l'un des effets premiers du pouvoir; c'est-à-dire que l'individu n'est pas le vis-à-vis du pouvoir, il en est, je crois, l'un des effets premiers. L'individu est un effet du pouvoir et il est en même temps, dans la mesure même où il est un effet, un relais : le pouvoir transite par l'individu qu'il a constitué.
Quatrième conséquence au niveau des précautions de méthode : quand je dis : «Le pouvoir, ça forme réseau, ça s'exerce, ça circule», c'est peut-être vrai jusqu'à un certain point; on peut dire également : «Nous avons tous du fascisme dans la tête», et, plus fondamentalement encore : «Nous avons tous du pouvoir dans le corps»; et le pouvoir, dans une certaine mesure au moins, transite ou transhume par notre corps. Tout cela, en effet, peut être dit; mais je ne crois pas qu'il faille à partir de là en conclure que le pouvoir serait, si vous voulez, la chose du monde la mieux partagée, la plus partagée, bien que, jusqu'à un certain point, il le soit. Ce n'est pas une sorte de distribution démocratique ou anarchique du pouvoir à travers les corps. Je veux dire ceci : il me semble que -ce serait la quatrième précaution de méthode -, l'important, c'est qu'il ne faut pas faire une sorte de déduction du pouvoir qui partirait du centre et qui essaierait de voir jusqu'où il se prolonge par le bas, dans quelle mesure il se reproduit, il se reconduit jusqu'aux éléments les plus atomistiques de la société.
Je crois qu'il faut, au contraire -c'est une précaution de méthode à suivre -, faire une analyse ascendante du pouvoir; c'est-à-dire partir des mécanismes infinitésimaux, qui ont leur propre histoire, leur propre trajet, leur propre technique et tactique, et puis voir comment ces mécanismes de pouvoir, qui ont donc leur solidité et, en quelque sorte, leur technologie propre, ont été et sont encore investis, colonisés, utilisés, infléchis, transformés, déplacés, étendus par des mécanismes de plus en plus généraux et des formes de domination globale. Ce n'est pas la domination globale qui se pluralise et se répercute jusqu'en bas; je crois qu'il faut analyser la manière dont, aux niveaux les plus bas, les phénomènes, les techniques, les procédures de pouvoir jouent, qu'il faut montrer comment ces procédures, bien sûr, se déplacent, s'étendent, se modifient, mais, surtout, comment elles sont investies, annexées par des phénomènes globaux, et comment des pouvoirs généraux ou des profits d'économie peuvent se glisser dans le jeu de ces technologies, à la fois relativement autonomes et infinitésimales, de pouvoir.
Un exemple, pour que cela soit plus clair : la folie. On pourrait
dire ceci, et ce serait l'analyse descendante dont il faut se méfier
: la bourgeoisie est devenue, à partir de la fin du XVIe
et au XVIIe siècle, la classe dominante. Cela étant
dit, comment peut-on en déduire l'internement des fous ?
La déduction, vous la ferez toujours; elle est toujours facile,
et c'est précisément ce que je lui reprocherai. Il
est, en effet, facile de montrer comment le fou étant précisément
celui qui est inutile dans la production industrielle, on est obligé
de s'en débarrasser. On pourrait faire la même chose,
si vous voulez, non plus à propos du fou, mais à propos
de la sexualité infantile. C'est ce qu'ont fait un certain
nombre de gens - jusqu'à un certain point Wilhelm Reich *;
Reimut Reiche **, certainement -qui ont dit : à partir de
la domination de la classe bourgeoise, comment peut-on comprendre
la répression de la sexualité infantile ? Eh bien,
tout simplement, le corps humain étant devenu essentiellement
force productive à partir des XVIIe et XVIIIe siècles,
toutes les formes de dépense qui étaient irréductibles
à ces rapports, à la constitution des forces productives,
toutes les formes de dépense ainsi manifestées dans
leur inutilité ont été bannies, exclues, réprimées.
Ces déductions-là sont toujours possibles; elles sont
à la fois vraies et fausses; elles sont essentiellement trop
faciles, parce qu'on pourrait exactement faire le contraire et montrer
comment, précisément à partir du principe que
la bourgeoisie est devenue une classe dominante, les contrôles
de sexualité, et de la sexualité infantile particulièrement,
ne sont pas souhaitables; qu'on aurait besoin, au contraire, d'un
apprentissage, d'un dressage sexuels, d'une précocité
sexuelle, dans la mesure où il s'agit, après tout,
de reconstituer par la sexualité une force de travail dont
on sait bien que l'on considérait, au début du XIXe
siècle au moins, que son statut optimal serait d'être
infinie, que plus il y aurait de forces de travail, plus le système
de la production capitaliste pourrait fonctionner à plein
et au plus juste.
* Reich (W.), Der Einbruch der Sexualmoral, Berlin, 1932 (L'Irruption
de la morale sexuelle. Étude des origines du caractère
compulsif de la morale sexuelle, trad. P. Kamnitzer, Paris, Payot,
1972).
** Reiche (R.), Sexualitat und Klassenkampf, Francfort, Verlag
Neue Kritik, 1969 (Sexualité et Lutte de classes. Défense
contre la désublimation répressive, trad. C. Parrenin
et F. Rutten, Paris, Maspero, coll. «Cahiers libres»,
nos 203-204, 1971).
Je crois que n'importe quoi peut se déduire du phénomène
général de la domination de la classe bourgeoise.
Il me semble qu'il faut faire l'inverse, c'est-à-dire voir
comment historiquement, en partant du bas, les mécanismes
de contrôle ont pu jouer en ce qui concerne l'exclusion de
la folie, la répression, l'interdiction de la sexualité,
comment, au niveau effectif de la famille, de l'entourage immédiat,
des cellules ou des niveaux les plus bas de la société,
ces phénomènes de répression ou d'exclusion
ont eu leurs instruments, leur logique, ont répondu à
un certain nombre de besoins. Il faut montrer quels en ont été
les agents, et chercher ces agents non pas du tout du côté
de la bourgeoisie en général, mais des agents réels
qui ont pu être l'entourage immédiat, la famille, les
parents, les médecins, le plus bas degré de la police;
et comment ces mécanismes de pouvoir, à un moment
donné, dans une conjoncture précise, et moyennant
un certain nombre de transformations, ont commencé à
devenir économiquement profitables et politiquement utiles.
On arriverait, je crois, à montrer facilement, - enfin, c'est
ce que j'ai voulu faire autrefois -que, au fond, ce dont la bourgeoisie
a eu besoin, ce en quoi finalement le système a trouvé
son intérêt, ce n'est pas en ce que les fous soient
exclus ou que la masturbation des enfants soit surveillée
et interdite -encore une fois, le système bourgeois peut
parfaitement supporter le contraire -, mais, en revanche, là
où il a trouvé son intérêt et où
effectivement il s'est investi, c'est dans la technique, la procédure
même de l'exclusion. Ce sont les mécanismes de l'exclusion,
c'est l'appareillage de surveillance, c'est la médicalisation
de la folie, de la délinquance, de la sexualité, c'est
tout cela, c'est-à-dire la micromécanique du pouvoir,
qui a constitué, représenté à partir
d'un certain moment un intérêt pour la bourgeoisie,
et c'est à cela que la bourgeoisie s'est intéressée.
Disons encore : les notions de «bourgeoisie» et d'«intérêt de la bourgeoisie» sont vraisemblablement sans contenu réel au moins pour les problèmes que nous venons de voir maintenant. Il n'y a pas eu la bourgeoisie qui a pensé que la folie devait être exclue ou que la sexualité enfantine devait être réprimée, mais à partir d'un certain moment et pour des raisons qu'il faut étudier, les mécanismes d'exclusion de la folie, les mécanismes de surveillance de la sexualité enfantine ont dégagé un certain profit économique, une certaine utilité politique et, du coup, se sont trouvés tout naturellement colonisés et soutenus par des mécanismes globaux et, finalement, par le système de l'État tout entier. C'est en partant de ces techniques de pouvoir et en montrant les profits économiques ou les utilités politiques qui en dérivent, c'est à partir de là que l'on peut comprendre comment effectivement ces mécanismes finissent par faire partie de l'ensemble. Autrement dit, la bourgeoisie se moque totalement des fous, mais les procédures d'exclusion des fous ont dégagé, à partir du XIXe siècle, et selon certaines transformations, un profit politique, éventuellement même une certaine utilité économique qui ont solidifié le système et l'ont fait fonctionner dans l'ensemble. La bourgeoisie ne s'intéresse pas aux fous, mais au pouvoir qui porte sur les fous; la bourgeoisie ne s'intéresse pas à la sexualité de l'enfant, mais au système de pouvoir qui contrôle la sexualité de l'enfant; la bourgeoisie se moque des délinquants, de leur punition ou de leur réinsertion, qui n'a économiquement pas beaucoup d'intérêt; en revanche, de l'ensemble des mécanismes par lesquels le délinquant est contrôlé, suivi, puni, réformé, il se dégage pour la bourgeoisie un intérêt qui fonctionne à l'intérieur du système économico-politique plus général. Voilà la quatrième précaution de méthode que je voulais suivre.
Cinquième précaution. Il se peut bien que les grandes machineries de pouvoir se soient accompagnées de production d'idéologies; il y a eu sans doute, par exemple, une idéologie de l'éducation, il y a eu une idéologie du pouvoir monarchique, une idéologie de la démocratie parlementaire, mais, à la base, au point d'aboutissement des réseaux de pouvoir, ce qui se forme, je ne crois pas que ce soient des idéologies. C'est beaucoup moins et, je crois, beaucoup plus : ce sont des instruments effectifs de formation et de cumul du savoir, ce sont des méthodes d'observation, des techniques d'enregistrement, des procédures d'investigation et de recherche, ce sont des appareils de vérification. C'est-à-dire que je crois que le pouvoir, quand il s'exerce dans ses mécanismes fins, ne peut pas le faire sans la formation, l'organisation et la mise en circulation d'un savoir ou, plutôt, d'appareils de savoir qui ne sont pas des accompagnements ou des édifices idéologiques.
Pour résumer ces cinq précautions de méthode, je dirais ceci : plutôt que d'orienter la recherche sur le pouvoir du côté de l'édifice juridique de la souveraineté, du côté des appareils d'État, du côté des idéologies qui l'accompagnent, je crois qu'il faut orienter l'analyse du côté de la domination et non pas de la souveraineté, du côté des opérateurs matériels, des formes d'assujettissement, du côté des connexions et utilisations des systèmes locaux de cet assujettissement, du côté, enfin, des dispositifs de savoir.
En somme, il faut se débarrasser du modèle du Léviathan, de ce modèle d'un homme artificiel, à la fois automate fabriqué et unitaire, qui envelopperait tous les individus réels, et dont les citoyens seraient le corps, mais dont l'âme serait la souveraineté. Il faut étudier le pouvoir hors du modèle du Léviathan, hors du champ délimité par la souveraineté juridique et l'institution de l'État, il s'agit de l'analyser à partir des techniques et des tactiques de domination. La ligne méthodique qu'il faut suivre, et que j'ai essayé de suivre dans ces différentes recherches que j'ai faites les années précédentes à propos du pouvoir psychiatrique, de la sexualité des enfants, du système punitif.
Or, en parcourant ce domaine et en prenant ces précautions de méthode, je crois qu'apparaît un fait historique massif, qui va enfin nous introduire un peu au problème dont je voudrais parler à partir d'aujourd'hui. Ce fait historique massif est celui-ci : la théorie juridico-politique de la souveraineté, dont il faut, se déprendre si on veut analyser le pouvoir, date du Moyen-Âge; elle date de la réactivation du droit romain et elle s'est constituée autour du problème de la monarchie et du monarque. Et je crois que, historiquement, cette théorie de la souveraineté, -qui est le grand piège dans lequel on risque de tomber quand on veut analyser le pouvoir -a joué quatre rôles.
D'abord, elle s'est référée à un mécanisme de pouvoir effectif qui était celui de la monarchie féodale. Deuxièmement, elle a servi d'instrument et aussi de justification pour la constitution des grandes monarchies administratives. Ensuite, à partir du XVIE et surtout du XVIIe siècle, au moment des guerres de Religion, la théorie de la souveraineté a été une arme qui a circulé dans un camp et dans l'autre, qui a été utilisée dans un sens ou dans l'autre, soit pour limiter, soit, au contraire, pour renforcer le pouvoir royal; vous la trouvez du côté des catholiques monarchistes ou des protestants antimonarchistes; vous la trouvez du côté des protestants monarchistes et plus ou moins libéraux, vous la trouvez aussi du côté des catholiques partisans du changement de dynastie. Vous trouvez cette théorie de la souveraineté qui joue entre les mains des aristocrates ou entre celles des parlementaires, du côté des représentants du pouvoir royal ou du côté des derniers féodaux; bref, elle a été le grand instrument de la lutte politique et théorique autour des systèmes de pouvoir du XVIE et du XVIIe siècle. Enfin, au XVIIIe siècle, c'est toujours cette même théorie de la souveraineté, réactivée du droit romain, que vous allez trouver, disons en gros chez Rousseau et ses contemporains, avec un autre rôle : il s'agit à ce moment-là de construire, contre les monarchies administratives, autoritaires ou absolues, un modèle alternatif, celui des démocraties parlementaires; c'est ce rôle-là qu'elle joue encore au moment de la Révolution.
Il me semble que, si l'on suit ces quatre rôles, on s'aperçoit que tant qu'a duré la société de type féodal, les problèmes que traitait la théorie de la souveraineté, ceux auxquels elle se référait couvraient effectivement la mécanique générale du pouvoir, la manière dont il s'exerçait, depuis les niveaux les plus élevés jusqu'aux niveaux les plus bas. Autrement dit, le rapport de souveraineté, qu'il soit entendu d'une façon large ou étroite, couvrait en somme la totalité du corps social; et, effectivement, la manière dont le pouvoir s'exerçait pouvait bien être transcrite, pour l'essentiel en tout cas, en termes de relation souverain-sujet.
Or, aux XVIIe et XVIIIe siècles, il s'est produit un phénomène important : l'apparition -il faudrait dire l'invention -d'une nouvelle mécanique de pouvoir qui a des procédures bien particulières, des instruments tout nouveaux, un appareillage très différent et qui, je crois, est absolument incompatible avec les rapports de souveraineté. Cette nouvelle mécanique de pouvoir, c'est une mécanique qui porte d'abord sur les corps ou sur ce qu'ils font plutôt que sur la terre et ses produits; c'est un mécanisme de pouvoir qui permet d'extraire des corps du travail et du temps plutôt que des biens et de la richesse; c'est un type de pouvoir qui s'exerce continûment par surveillance, et non pas de façon discontinue par des systèmes de redevances ou d'obligations chroniques; c'est un type de pouvoir qui suppose un quadrillage serré de coercitions matérielles et définit une nouvelle économie de pouvoir dont le principe est qu'on doit être à même de faire croître à la fois les forces assujetties et la force et l'efficacité de ce qui les assujettit.
Il me semble que ce type-là de pouvoir s'oppose exactement terme à terme à la mécanique de pouvoir que décrivait ou que cherchait à transcrire la théorie de la souveraineté. La théorie de la souveraineté est liée à une forme de pouvoir qui s'exerce sur la terre et les produits de la terre beaucoup plus que sur les corps et ce qu'ils font; la théorie de la souveraineté concerne le déplacement et l'appropriation par le pouvoir non pas du temps et du travail, mais des biens et de la richesse; la théorie de la souveraineté, c'est ce qui permet de transcrire en termes juridiques des obligations chroniques et discontinues de redevances, ce n'est pas ce qui permet de coder une surveillance continue; c'est une théorie qui permet de fonder le pouvoir autour et à partir de l'existence physique du souverain et non pas du tout autour et à partir des systèmes continus et permanents de surveillance. La théorie de la souveraineté, c'est, si vous voulez, ce qui permet de fonder le pouvoir absolu dans la dépense absolue de pouvoir, et non pas du tout de calculer le pouvoir avec le minimum de dépense et le maximum d'efficacité.
Ce nouveau type de pouvoir qui n'est plus du tout transcriptible dans les termes de la souveraineté, c'est, je crois, l'une des grandes inventions de la société bourgeoise; il a été l'un des instruments fondamentaux de la mise en place du capitalisme industriel et du type de société qui lui est corrélatif. Ce pouvoir non souverain, étranger donc à la forme de la souveraineté, c'est le pouvoir disciplinaire, indescriptible, injustifiable dans les termes de la théorie de la souveraineté, et qui aurait dû normalement amener la disparition même de ce grand édifice juridique de la théorie de la souveraineté. Or, de fait, la théorie de la souveraineté a continué non seulement à exister, si vous voulez, comme idéologie du droit, mais elle a continué à organiser les codes juridiques que l'Europe du XIXe siècle s'est donnés à partir, en gros, des codes napoléoniens. pourquoi la théorie de la souveraineté a-t-elle ainsi persisté comme idéologie et comme principe organisateur des grands codes juridiques ?
Je crois qu'il ya à cela deux raisons. D'une part, la théorie de la souveraineté a été, au XVIIIe et au XIXe siècle encore, un instrument critique permanent contre la monarchie et contre tous les obstacles qui pouvaient s'opposer au développement de la société disciplinaire. Mais, d'autre part, la théorie de la souveraineté et l'organisation d'un code juridique centré sur elle ont permis de superposer aux mécanismes de la discipline un système de droit qui en masquait les procédés, qui effaçait ce qu'il pouvait y avoir de domination et de techniques de domination dans la discipline, et, enfin, qui garantissait à chacun qu'il exerçait, à travers la souveraineté de l'État, ses propres droits souverains. Autrement dit, les systèmes juridiques, que ce soit des théories ou que ce soit des codes, ont permis une démocratisation de la souveraineté, la mise en place d'un droit public articulé sur la souveraineté collective, au moment même et dans la mesure où cette démocratisation de la souveraineté se trouvait lestée en profondeur par les mécanismes de la coercition disciplinaire. On pourrait dire ceci : dès lors que les contraintes disciplinaires devaient à la fois s'exercer comme mécanismes de domination, mais devaient être cachées comme exercice effectif du pouvoir, il fallait bien que soit donnée dans l'appareil juridique et réactivée dans les codes judiciaires la théorie de la souveraineté.
On a donc dans les sociétés modernes, à partir du XIXe siècle et jusqu'à nos jours, d'une part, une législation, un discours, une organisation du droit public articulés autour du principe de la souveraineté du corps social et de la délégation par chacun de sa souveraineté à l'État, et puis on a en même temps un quadrillage serré de coercitions disciplinaires qui assure de fait la cohésion de ce même corps social. Or ce quadrillage ne peut en aucun cas se transcrire dans ce droit, qui en est pourtant l'accompagnement nécessaire.
Un droit de la souveraineté et un quadrillage des disciplines, c'est entre ces deux limites, je crois, que se joue l'exercice du pouvoir; mais ces deux limites sont telles, et elles sont si hétérogènes, qu'on ne peut jamais rabattre l'une sur l'autre. Le pouvoir s'exerce dans les sociétés modernes à travers, à partir et dans le jeu même de cette hétérogénéité entre un droit public de la souveraineté et une mécanique polymorphe de la discipline. Cela ne veut pas dire que vous avez, d'une part, un système de droit bavard et explicite qui serait celui de la souveraineté, et puis des disciplines obscures et muettes qui travailleraient en profondeur, dans l'ombre, et qui constitueraient le sous-sol silencieux de la grande mécanique du pouvoir; en fait, les disciplines ont leur propre discours; elles sont elles-mêmes, et pour les raisons que je vous disais tout à l'heure, créatrices d'appareils de savoir, de savoir et de champs multiples de connaissance. Les disciplines sont extraordinairement inventives dans l'ordre de ces appareils à former du savoir et elles sont porteuses d'un discours, mais d'un discours qui ne peut pas être le discours du droit, le discours juridique.
Le discours de la discipline est étranger à celui de la loi; il est étranger à celui de la règle comme effet de la volonté souveraine. Les disciplines vont donc porter un discours qui sera celui de la règle, mais non pas de la règle juridique dérivée de la souveraineté; elles porteront un discours de la règle naturelle, c'est-à-dire de la norme. Elles définiront un code qui sera celui, non pas de la loi, mais de la normalisation, et elles se référeront nécessairement à un horizon théorique qui ne sera pas l'édifice du droit mais le champ des sciences humaines, et leur jurisprudence sera celle d'un savoir clinique.
En somme, ce que j'ai voulu montrer, au cours de ces dernières années, ce n'est pas du tout comment sur le front d'avancée des sciences exactes, petit à petit, le domaine incertain, difficile, brouillé de la conduite humaine a été annexé à la science; ce n'est pas par un progrès de la rationalité des sciences exactes que se sont constituées peu à peu les sciences humaines. Je crois que le processus qui a rendu fondamentalement possible le discours des sciences humaines, c'est la juxtaposition, l'affrontement de deux mécanismes et de deux types de discours absolument hétérogènes : d'un côté, l'organisation du droit autour de la souveraineté et, de l'autre côté, la mécanique des coercitions exercées par les disciplines. Que, de nos jours, le pouvoir s'exerce à la fois à travers ce droit et ces techniques, que ces techniques de la discipline, que ces discours nés de la discipline envahissent le droit, que les procédés de la normalisation colonisent de plus en plus les procédures de la loi, c'est, je crois, ce qui peut expliquer le fonctionnement global de ce que j'appellerai une «société de normalisation».
Je veux dire plus précisément ceci : je crois que la normalisation, les normalisations disciplinaires viennent buter de plus en plus contre le système juridique de la souveraineté et que, de plus en plus nettement, apparaît l'incompatibilité des unes et de l'autre; de plus en plus est nécessaire une sorte de discours arbitre, une sorte de pouvoir et de savoir que sa sacralisation scientifique rendrait neutre. C'est précisément du côté de l'extension de la médecine que l'on voit en quelque sorte, je ne veux pas dire se combiner, mais s'échanger ou s'affronter perpétuellement la mécanique de la discipline et le principe du droit. Le développement de la médecine, la médicalisation générale du comportement, des conduites, des discours, des désirs, tout cela se fait sur le front où viennent se rencontrer les deux nappes hétérogènes de la discipline et de la souveraineté.
C'est pourquoi, contre les usurpations de la mécanique disciplinaire, contre cette montée d'un pouvoir qui est lié au savoir scientifique, nous nous trouvons actuellement dans une situation telle que le seul recours existant, apparemment solide, que nous ayons, c'est précisément le recours ou le retour à un droit organisé autour de la souveraineté, articulé sur ce vieux principe. Ce qui fait que, concrètement, lorsque contre les disciplines et contre tous les effets de savoir et de pouvoir qui leur sont liés on veut objecter quelque chose, que fait-on pratiquement ? Que font le syndicat de la magistrature ou d'autres institutions comme celle-là ? Que fait-on, sinon précisément invoquer ce droit, ce fameux droit formel et bourgeois, qui est en réalité le droit de la souveraineté ? Et je crois qu'on est là dans une espèce de goulot d'étranglement, qu'on ne peut pas continuer à fonctionner indéfiniment de cette manière-là; ce n'est pas en recourant à la souveraineté contre la discipline qu'on pourra limiter les effets mêmes du pouvoir disciplinaire.
En fait, souveraineté et discipline, droit de la souveraineté et mécanique disciplinaire sont deux pièces absolument constitutives des mécanismes généraux de pouvoir dans notre société. À dire vrai, pour lutter contre les disciplines ou plutôt contre le pouvoir disciplinaire, dans la recherche d'un pouvoir non disciplinaire, ce vers quoi il faudrait aller, ce n'est pas vers l'ancien droit de la souveraineté; ce serait dans la direction d'un nouveau droit qui serait antidisciplinaire, mais qui serait en même temps affranchi du principe de la souveraineté.
Et c'est là que l'on rejoint la notion de «répression», dont je vous parlerai peut-être la prochaine fois, à moins que j'en aie un peu assez de ressasser des choses déjà dites et que je passe tout de suite à des choses concernant la guerre. La notion de «répression» qui, je crois justement, a le double inconvénient dans l'usage qu'on en fait, d'une part, de se référer obscurément à une certaine théorie de la souveraineté, qui serait la théorie des droits souverains de l'individu, et de mettre en jeu toute une référence psychologique empruntée aux sciences humaines, c'est-à-dire aux discours et aux pratiques qui relèvent du domaine disciplinaire. Je crois que la notion de «répression» est encore une notion juridico-disciplinaire, quel que soit l'usage critique que l'on veut en faire; et, dans cette mesure-là, l'usage critique de la notion de «répression» se trouve vicié, gâté au départ par la double référence à la souveraineté et à la normalisation qu'elle implique.
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