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«Le poster de l'ennemi public no 1», Le Matin, no 6,
7 mars 1977, p. II. (Sur J. Mesrine, L'Instinct de mort, Paris,
Jean-Claude Lattès, 1979.)
Dits Ecrits Tome III Texte n°199
Le 2 mars 1977, une perquisition a eu lieu au siège des éditions Jean-Claude Lattès visant à rechercher dans quelles conditions le manuscrit de L'Instinct de mort, attribué à Jacques Mesrine, a pu sortir de la prison de la Santé.
Il paraît que Mesrine existe. Ce n'est pas L'Instinct de mort qui m'en convaincra. Ce texte risque de lui coûter la tête ? On nous le dit, je ne le souhaite pas. En tout cas, il a déjà effacé son visage. Banalités, clichés, phrases toutes faites, la lame du couteau dans la nuit, les mâchoires serrées du tueur, le regard chaviré de la victime, la nuit qui tombe sur les toits de la prison : n'était la confiance qu'il faut faire à l'éditeur et à l'auteur, on croirait du rewriting pour supermarché. Mais peut-être est-ce un effet voulu.
Comme est voulue la grisaille du personnage représenté : on a une enfance heureuse et rose, on adore sa mère, on étouffe une mésange (seul remords qui vaut pour la vie), on sauve l'honneur d'une fille et on méprise les femmes, la société pourrie vous apprend la manière de tuer sans vous donner les moyens de vivre, on devient dur comme une lame, rapide comme un feu, juste comme un canon scié. Et quand on se fait prendre, on sable le champagne avec l'inspecteur, car on est entre hommes, entre «vrais». Quant à vous, gens de rien qui restez assis - et à travailler par-dessus le marché -, ces grandeurs vous dépassent, vous ne les comprendrez jamais.
Rendons-lui cette justice, avant l'autre : l'auteur s'est vêtu correctement, il a tout fait pour se rendre ressemblant, familier, ordinaire, conforme à ce qu'on attend ; on le croirait fabriqué par un accessoiriste scrupuleux. Un poster pour chambre de midinette. Mais ne nous moquons pas de lui, il n'a rien inventé. Tout cela lui est venu des romans, des journaux, des illustrés, puis des films qui, depuis cent cinquante ans, nous racontent à la petite semaine la saga monotone des grands criminels.
Il faudra bien se demander un jour comment peut marcher encore et toujours cette fiction plus usée qu'Un bon petit diable. Et comment elle peut déplacer tant d'argent et mobiliser tant de coeurs.
Aujourd'hui, le problème n'est pas là. Il est que ce poncif fasse scandale. Car enfin nous avons en face de nous le truand le plus modeste, le plus soucieux d'être pris pour n'importe quel autre : Guillety ou Jack l'Éventreur, Arsène Lupin ou Lacenaire. Et voilà qu'on crie : la télévision interroge avocats et criminologues ; la justice se donne le ridicule, l'odieux d'aller perquisitionner chez l'éditeur. Et pourtant, s'il y a un jour où ce truand a joué le jeu et obéi au Code, c'est bien quand il a écrit ce texte.
Pourquoi donc les autorités disent-elles : «Ce n'est pas de jeu ?» Parce qu'on aime bien se faire peur en se racontant des histoires de brigands, mais qu'on n'aime pas trop que ce soient les braqueurs qui les racontent eux-mêmes ? Peut-être. Mais ce n'est pas la seule raison. Car les mémoires de criminels sont un genre fort ancien et de fort bonne compagnie. La preuve : les policiers aiment bien leur répondre avec un clin d'oeil complice : Canler fait écho à Lacenaire, et l'inévitable commissaire dont j'ai oublié le nom est pour Mesrine la potiche symétrique de l'autre côté de la cheminée.
Or, que disent les autorités ? «Nous ne pouvons admettre que Mesrine parle ainsi avant son procès.» Scandale non du contenu (préfabriqué et vendu d'avance), mais du moment. Et, cependant, quoi de plus désirable pour la justice pénale qu'un criminel qui avoue ? Que de peines il épargne ! Mais encore faut-il que l'aveu ait lieu en due forme, à l'intérieur de la procédure. Produit par elle, utilisé par elle, publié au bon moment, il est en quelque sorte la signature du prévenu sur les pièces qui permettront de le condamner. C'est un acte de reddition. («Bravo ! Vous avez gagné, monsieur l'inspecteur»), c'est un quasi-contrat («J'accepte par avance ma punition, monsieur le juge») ; mais, de toute façon, il doit se dérouler dans le colloque singulier entre la justice et le justiciable.
On tolérera aisément que cet aveu soit adressé à l'opinion publique après condamnation, car c'est une manière de dire au bon peuple : «Vos juges qui m'ont sanctionné avaient raison.» Mais lancer ses aveux à la cantonade, par-dessus l'épaule du juge, quand on est un simple prévenu, c'est casser le jeu. Là est l'inadmissible.
Il ne faut pas oublier que cet appel en forme de confession publique va dans le droit-fil de la pénalité moderne (celle qui date de la Révolution française). On juge au nom du peuple qui est en droit de savoir. Le jury ne doit être rien d'autre que l'expression de la conscience collective ; il faut que le public soit en mesure de connaître ce qui est en débat. Ce qu'il y a d'intolérable dans le crime et de nécessaire dans la sanction, le corps social tout entier a à le reconnaître. Il se peut que le manuscrit de Mesrine soit sorti en dépit des règlements de la prison. Mais, en esprit et en équité, sa publication n'est pas condamnable.
Je dirais même qu'elle est utile. Elle bouscule ces jeux subtils de la publicité et du secret dont l'appareil judiciaire fait usage pour assurer son fonctionnement. Elle est une autre manière de poser cette question si souvent rencontrée ces derniers temps : dans une justice démocratique, quelle est la part du secret légitime ? Les juges qui ont le droit de punir et parfois de tuer, quel droit ont-ils de faire silence sur ce qui se passe chez eux et d'imposer le mutisme à ceux qu'ils jugent ? On discute souvent de l'obligation de réserve des magistrats. Mais il faut retourner le problème et le poser en termes généraux : nous avons à réexaminer aujourd'hui le droit au secret que s'est arrogé l'appareil judiciaire.
Et, à partir de là, revenant sur cette banalité du livre de Mesrine qui me faisait rire tout à l'heure, je me demande finalement si elle n'est pas elle-même un droit qu'il exerce, une sorte de défense légitime. Car, tant qu'il fut poursuivi ou lorsqu'il fut arrêté, quelle image les médias ont-ils donné de lui à l'opinion, donc aux jurés éventuels, sinon ces clichés et ces poncifs ? Mesrine ne fait que les renvoyer là d'où ils viennent. Il dit en somme : «À des fins qui me dépassent, on a bricolé à mon sujet une image faite de pièces et de morceaux usagés. On a dessiné le guignol de l'«ennemi public numéro un». Eh bien, soit, je le suis. Je ne contresigne pas seulement mes crimes, mais la caricature de criminel dont vous avez voulu les couvrir. Je ne vais pas pleurer, ni me débattre, ni faire valoir contre cette fable quelque pitoyable réalité. Je me conforme exactement à cette représentation dont, à travers les livres et les films, vous tirez argent, terreur et jouissance. Fini ce jeu double et vive le théâtre de la vérité ! Condamnez, si vous le voulez, mais dans un vrai tribunal et à une vraie peine, cette idole scintillante, irréelle et noire, dont les uns tirent profit, les autres plaisir, et tous une bonne raison de ne pas voir comment fonctionne la justice.»
Admirons la partie d'échecs que joue Mesrine et le «joli coup» qu'il vient de faire. Mais que ce livre habile ne nous empêche pas d'entendre de l'autre côté des murs des paroles plus graves.
N'oublions pas une chose : c'est le jour où les gens sont saturés de ce qui se passe du côté du crime qu'ils acceptent de ne pas savoir ce qui se passe du côté d'une justice qui se rend en leur nom.
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