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«Une mort inacceptable», préface à Cuau (B.)," L'Affaire Mirval ou Comment le récit abolit le crime", Paris, Les Presses d'aujourd'hui, 1976, pp. VII-XI
Dits ecrits Tome III
Texte n°166
Le 22 février 1974, Patrick Mirval, athlétique Antillais de vingt ans, meurt à la prison de Fleury-Mérogis. Suicide, déclare l'administration. Le juge Michau ouvre une instruction où seront consultés dix médecins légistes, Deux ans plus tard, le ministère de la Justice hésite toujours entre le non-lieu ou l'inculpation de surveillants pour tabassage. Les experts ont conclu que «l'état d'agitation de Mirval a joué un rôle déterminant dans cette mort par oedème asphyxique». Autre préfacier de L'Affaire Mirval, Pierre Vidal-Naquet, ancien animateur du comité Audin, constate ironiquement, au terme de l'expertise médico-légale : «Il ne reste plus qu'un fou.»
Parmi toutes les raisons d'apprécier votre texte, celle-ci d'abord. C'est le démontage de l'une des prouesses les plus familières de la justice, mais les plus mal connues. On a souvent dénoncé l'appareil judiciaire quand il validait des erreurs, quand il fabriquait des faux ou des mensonges, et qu'il se taisait sur ordre ou par complicité spontanée. On connaît moins bien la manière dont, petit à petit, au fil des jours et des documents, à travers les rapports, les témoignages, les indices, il fabrique de l' «inconnaissable» : quelques faits simples, évidents, apparemment impossibles à effacer, et puis, par recouvrements imperceptibles, par petits déplacements, déformations subreptices, le mystère s'épaissit. Dans les romans policiers, les énigmes sont faites pour être finalement résolues ; il y a toute une «littérature» judiciaire - et tout à fait quotidienne dans le cabinet de certains juges d'instruction - qui finit par bâtir une énigme insoluble. Ce qui fabrique du secret, c'est parfois la décision d'en haut, mais c'est le plus souvent à la base un subtil brouillage, particulièrement efficace lorsque le coupable, la police, le magistrat instructeur et le parquet sont complices. L'instruction, dans ce cas, a pour fonction de tout recouvrir par ce que les informaticiens appellent le «bruit» ; et lorsque viendra le moment de la décision finale ne parviendront plus à l'oreille habilement distraite du juge que des «bruits», des bruits fâcheux et sans preuves, imprudemment propagés par une partie civile qu'on dira hargneuse, et qu'il sera temps enfin de balayer par un non-lieu ou une relaxe bienvenus. L'État, la justice, l'administration ne fabriquent pas toujours du secret en confisquant la vérité ; ils savent dissoudre le réel dans le documentaire. Un bel exemple parmi toutes les techniques de pouvoir me semble en tout cas que votre livre peut nous servir de modèle. Il tient dans la même main les deux objectifs indispensables aux interventions de ce genre : démontrer et dénoncer, analyser et nommer. On a trop tendance à choisir une des deux voies : ou bien on démasque, on empoigne l'adversaire, on donne à l'ennemi un visage et un nom : solution de violence et de courage, hâtive parfois et plus symbolique qu'exacte. Ou bien on montre que nul n'est responsable, sauf la grande mécanique de l'État ou le pourrissement général de la société : ce sont les voies toujours sûres et souvent inutiles de la critique abstraite. Or vous montrez en détail comment la machinerie fonctionne avec des individus qui ont un nom, avec des petites lâchetés qui ont leur date et leurs auteurs, avec des désirs d'avancement, des complaisances, des peurs. La justice, il ne faut pas l'oublier, marche avec des juges ; et les juges, par l'intermédiaire de la justice, inscrivent leur petite médiocrité bien personnelle dans le corps, dans le temps, la liberté, la vie et la mort des autres. C'est l'envers de ce qu'on appelle les risques du métier. Telle est, par la vertu de l'appareil, la grandeur de ces hommes comme nous tous : ils parviennent à faire de grandes injustices anonymes avec de minuscules veuleries individualisées. Il faut démonter rationnellement les premières, mais en pointant soigneusement les secondes : les juges Michau doivent être appelés par leur nom.
Votre analyse montre concrètement ce que peut être la tâche aujourd'hui d'un intellectuel : tout simplement, le travail de la vérité. Beaucoup, depuis des années, se demandent avant de parler, ou plutôt cherchent à démontrer tout en parlant qu'ils ont l'idéologie «juste». Mais la vérité, ça existe, avec du pouvoir et des effets, avec des dangers aussi. Et plutôt que de se laisser prendre encore une fois aux débats sur l'idéologie, la théorie et la pratique, si la tâche politique de maintenant n'était pas de produire de la vérité, de l'objecter partout où c'est possible, d'en faire un point de résistance irréductible ? La vérité n'est jamais politiquement indifférente ou inutile - je n'en dirais pas autant de la théorie. Il y a bientôt vingt ans, Vidal-Naquet nous a montré ce que «pouvait» la vérité, dans cette affaire Audin * où lui-même risquait sa vie ; et le poids politique de cette vérité a été sans doute plus lourd dans les luttes d'alors que les pesantes théories. Songeons aussi à ce que fut le travail de la vérité mené récemment par Pierre Goldman ** et son avocat Georges Kiejman, dans une affaire qui elle aussi était «politique».
Et puis pardonnez cette dernière réflexion ; elle vous choquera sans doute puisqu'il s'agit de la mort d'un homme : dans votre démonstration sans lyrisme, dans votre attention presque muette qui laisse remonter à travers les documents, les citations, les dates, les allées et venues suivies à la trace, les choses insupportables et l'étranglement discret d'un homme au pied d'un ascenseur, il y a quelque chose de silencieux et de beau : cette mort d'un matin, qui a failli rester anonyme, demeurera, par vous, pour longtemps, inacceptable. Quelle que soit la décision de ceux qui nous jugent.
* Maurice Audin, mathématicien à la faculté
d'Alger, étranglé le 21 juin 1957, à Le-Biar,
par un officier du renseignement français, pour son aide
à l'indépendance algérienne.
** Goldman (P.), Souvenirs obscurs d'un juif polonais né
en France, Paris, Éd. du Seuil, 1975.
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