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« Le discours de Toul »
Michel Foucault
Dits Ecrits Tome II Texte n°99


«Le discours de Toul», Le Nouvel Observateur, no 372,27 décembre 1971-2 janvier 1972, p. 15.

Dits Ecrits Tome II Texte n°99

Le Dr Édith Rose, psychiatre de la prison centrale de Toul, a déposé devant l'inspecteur général de l'administration pénitentiaire, après les mutineries qui ont saccagé cette centrale entre le 9 et le 13 décembre 1971, Elle a envoyé également son rapport au président de la République, au garde des Sceaux, au président de l'Ordre des médecins, «La société et ceux qui la dirigent doivent être informés de la manière dont on la protège», déclare-t-elle, Le 16 décembre, M. Foucault lit ce rapport lors d'une conférence de presse à Toul, Il achète avec des amis, dont Simone Signoret, une page du Monde pour le publier intégralement, avant la parution du rapport d'enquête officiel, La prise de parole du Dr Rose est exactement pour M. Foucault celle d'un «intellectuel spécifique», Le Dr Rose fut révoqué de l'administration pénitentiaire.

À Toul, le jeudi de l'autre semaine, la psychiatre de la prison a parlé, Ce qu'elle a dit ? Bien des choses qu'on savait déjà d'un savoir vague et maintenant familier : des hommes, pendant des jours, pieds et poings liés sur un lit ; des tentatives de suicide presque toutes les nuits ; l'alternance régulière des punitions et des calmants, mitard-piqûres, cachot-Valium (ô tranquillisante morale !), des voleurs de voitures qu'on transforme à vingt ans en délinquants à vie.

Mais écoutez un peu comment elle dit cela. Elle ne dit pas : la contention est une vieille habitude qui relève à la fois de la prison et de l'asile ; le personnel pénitentiaire n'a pas su s'en débarrasser. Elle ne dit pas : trop peu de crédits, donc, trop peu de personnel, donc, trop peu de surveillance, donc, brutalités et arbitraire. Elle ne s'en prend pas aux structures, à leur misère, Elle dit : «Tel jour, à tel endroit, j'étais là et j'ai vu ; à tel moment, un tel m'a dit... et je l'ai entendu ; j'ai fait telle demande ; voici ce qui me fut répondu par le directeur et j'en porte témoignage sous la foi du serment.» Écoutez bien le tremblement de cette voix qui n'hésite plus ; c'est une voix singulière et qu'on n'avait jamais entendue aux abords de la prison,

Nos institutions feignent de se rebiffer lorsque, de l'intérieur, on les critique ; mais elles s'en accommodent ; elles en vivent ; c'est à la fois leur coquetterie et leur fard. Mais ce qu'elles ne tolèrent pas, c'est que quelqu'un leur tourne soudain le dos et se mette à hurler vers l'intérieur : «Voici ce que je viens de voir ici, maintenant, voici ce qui se passe. Voici l'événement.»

Souvenez-vous de la guerre d'Algérie. Une chose était de dire que l'armée en était venue à pratiquer la torture (sans doute, il était interdit de l'imprimer, mais ça se savait, ça se disait), Tout autre chose était de se lever, comme des hommes l'ont fait, pour crier : «Le capitaine X a torturé Y ; il est sorti tant de cadavres de tel commissariat,» Ceux qui prenaient ce risque mettaient leur vie en jeu.

Je n'imagine pas que la vie du Dr Rose soit en danger. Mais j'entends déjà la campagne de dénigrement et de malveillance, Ils diront :
1) ce n'est pas important, ce sont des anecdotes, de «simples faits» ;
2) c'est de la dénonciation, c'est immoral ;
3) de toute façon, c'est le travail des journalistes, ce n'est pas le vôtre.

Eh bien, faites un peu attention à ce que raconte le Dr Rose.

Dans les simples faits qu'elle expose, qu'est-ce qui se dissimule ou plutôt qui éclate ? La malhonnêteté d'untel ? Les irrégularités d'un autre ? À peine. Mais la violence des rapports de pouvoir.

Or la société prescrit avec soin de détourner les yeux de tous les événements qui trahissent les vrais rapports de pouvoir. L'Administration ne parle que par tableaux, statistiques et courbes ; les syndicats, en termes de conditions de travail, de budget, de crédits, de recrutement. Ici et là, on ne veut attaquer le mal qu' «à la racine», c' est-à-dire là où personne ne le voit ni ne l'éprouve -loin de l' événement, loin des forces qui s'affrontent et de l'acte de domination. Or voilà que la psychiatre de Toul a parlé. Elle a bousculé le jeu et franchi le grand tabou. Elle qui était dans un système de pouvoir, au lieu d'en critiquer le fonctionnement, elle a dénoncé ce qui s'y passait, ce qui venait de s'y passer, tel jour, en tel endroit, dans telles circonstances.

Plus que scandale, stupeur. Autour de cette voix, un certain silence. Une hésitation gênée. Il fallait remettre tout cela en place. Il fallait que l'information normale reprenne ses droits : que ceux qui sont chargés de dire l'événement le disent ; que ceux qui peuvent faire la critique le fassent. Tout ce qu'a dit le Dr Rose a donc été «redistribué» dans les journaux : dans certains articles, les faits eux-mêmes comme s'ils étaient des informations anonymes, des résultats d'enquête ; ailleurs, soigneusement cités entre guillemets, les passages où le docteur évoquait les défauts de l'institution, la psychosociologie des détenus, la situation des gardiens, etc.

Mais cette voix qui dit «je» ? Cette femme qui, après tout, ne serait-ce que par son savoir, était«du» pouvoir, «dans» le pouvoir, cette femme qui a eu le courage unique de dire : «Je viens de voir, je viens d'entendre» ? Cette mélopée tout au long du texte : «Je le jure, je l'atteste, j'accepte la confrontation» ? C'est tout cela qui a été soufflé. Et c'est cela, pourtant, que je voudrais qu'on lise et reconnaisse ou plutôt que, pour la première fois, on connaisse. Le «discours de Toul» sera peut-être un événement important dans l'histoire de l'institution pénitentiaire et psychiatrique.

Un mot encore. Les commissaires désignés par M. Pleven ont entendu l'autre jour le Dr Rose. Ils ont fait sur elle les pressions les plus vives. Comme si le but de ces hommes n'était pas de savoir la vérité, mais d'effacer ce qui avait été dit. On l'a questionnée : «Vous jurez que les détenus en contention n'étaient pas détachés au moment des repas. L'avez-vous vu ?» Et le R. P. Rousset a insisté plusieurs fois : «C'est très grave, madame, pour un médecin de jurer quand on n'a pas vu.»

Or le Dr Rose avait attesté non qu'elle avait vu, mais qu'elle savait. Elle savait car un gardien avait dit : «Dans certains cas, on leur détachait une main» ; un autre lui avait précisé, à propos de ces repas à la cuiller : «Ça nous faisait perdre notre temps» ; et l'infirmière devant témoins : «En tout cas, on les détachait pour qu'ils fassent leurs besoins.» Mais le révérend père, lui, estimait qu'il aurait fallu voir, qu'on ne pouvait pas affirmer comme ça, en l'air ; il y est revenu plusieurs fois, lourdement, presque menaçant.

J'ai prié le Dr Rose de demander à ce révérend père, s'il avait vu, de ses yeux vu, l'homme pieds et mains cloués, entre les deux larrons.