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«Michel Foucault on Attica» («À propos
de la prison d Attica» ; entretien avec J.K. Simon ; trad. F.
Durand-Bogaert), Telos, nos 19, printemps 1974, pp 154-161. (Entretien
traduit et mis en forme à partir d'une conversation enregistrée
sur bande magnétique après une visite à la
prison d'Attica, en avril 1972.)
Dits Ecrits Tome II Texte
n°137
- Nous avons tout récemment visité la prison d'Attica,
et je sais qu'en plus de vos travaux sur l'exclusion – l'exclusion
des malades, des fous, l'exclusion sous toutes ses formes -vous
vous intéressez, depuis un an, un an et demi, à la
réforme des prisons en France. J'aimerais connaître
vos réactions quant à cette visite, C'est la première
fois, je crois, que vous visitez une prison.
- Ma foi, oui, puisqu'en France on n'a pas le droit de visiter
les prisons. On ne peut entrer dans une prison que si l'on est soi-même
détenu, gardien ou avocat. De fait, je n'ai jamais appartenu
à aucune de ces trois catégories. La police ne m'a
jamais retenu plus de douze heures : je n'ai donc jamais eu l'occasion
de faire vraiment connaissance avec les prisons françaises.
C'est grâce à vous que j'ai pu, pour la première
fois, pénétrer dans une prison ; et il est certain
que, pour un Français, la visite d'Attica est une expérience
terrifiante. Bien que je ne sois jamais entré dans les prisons
françaises, j'en ai beaucoup entendu parler par des gens
qui y avaient séjourné, et je sais que ce sont des
lieux vétustes et décrépits, où les
prisonniers sont souvent entassés les uns sur les autres
dans des cellules d'une saleté repoussante.
Attica, à l'évidence, n'est pas du tout ce genre
de prison. Ce qui m'a frappé, peut-être avant tout,
à Attica, c'est l'entrée, cette espèce de forteresse
factice dans le style de Disneyland, où l'on a donné
aux miradors des allures de tours médiévales flanquées
de mâchicoulis. Et, derrière ce paysage plutôt
grotesque qui écrase tout le reste, on découvre qu'
Attica est une immense machine. C'est ce côté machine
qui est le plus saisissant – ces interminables couloirs bien
propres et bien chauffés qui imposent à ceux qui les
empruntent des trajectoires bien précises, calculées
de toute évidence pour être le plus efficace possible,
et en même temps le plus facile à surveiller, le plus
direct. Oui... et tout cela aboutit à d'immenses ateliers,
comme l'atelier de métallurgie, où tout est bien propre
et paraît proche de la perfection. Un ancien détenu
d'Attica, que j'ai rencontré avant-hier, m'a dit qu'en fait
ces fameux ateliers que l'on est si prompt à vous montrer
sont très dangereux, que de nombreux détenus y ont
été blessés. Mais, à première
vue, l'impression que l'on a est de visiter plus qu'une simple usine
– de visiter une machine, l'intérieur d'une machine.
Alors, naturellement, la question que l'on se pose est celle-ci
: que produit la machine ? À quoi sert cette installation
gigantesque et qu'est-ce qui en sort ? À l'époque
où l'on a conçu Auburn et la prison de Philadelphie,
qui ont servi de modèles (avec très peu de modifications
jusqu'à présent) aux grandes machines d'incarcération,
on croyait qu'effectivement la prison produisait quelque chose :
des hommes vertueux. Mais on sait aujourd'hui, et l'Administration
en est parfaitement consciente, que la prison ne produit rien de
ce genre. Qu'elle ne produit rien du tout. Qu'il s'agit uniquement
d'un extraordinaire tour de passe-passe, d'un mécanisme tout
à fait singulier d'élimination circulaire : la société
élimine en les envoyant en prison des gens que la prison
brise, écrase, élimine physiquement ; une fois ces
gens brisés, la prison les élimine en les libérant,
en les renvoyant dans la société ; là, leur
vie en prison, le traitement qu'il y ont subi, l'état dans
lequel ils en sont sortis, tout s'ingénie à faire
qu'immanquablement la société les élimine à
nouveau, les renvoyant en prison, laquelle, etc. Attica est une
machine à éliminer, une espèce d'énorme
estomac, un rein qui consomme, détruit, broie et puis rejette
- et qui consomme afin d'éliminer ce qui a déjà
été éliminé. Vous vous souvenez que,
lorsque nous avons visité Attica, on nous a parlé
des quatre ailes du bâtiment et des quatre couloirs, les quatre
grands couloirs A, B, Cet D. Eh bien, j'ai appris, toujours par
le même ancien détenu, qu'il en existait un cinquième,
dont on ne nous a pas parlé : le couloir E. Et savez-vous
ce qu'est ce couloir ?
- Non.
- C'est tout bonnement la machine de la machine ou plutôt
de l'élimination de l'élimination, de l'élimination
au second degré : l'aile psychiatrique. C'est là qu'on
envoie ceux qu'on ne réussit pas à intégrer
dans la machine et que la machine ne parvient pas à assimiler
selon ses normes ; ceux que son propre processus mécanique
est inapte à broyer, rendant un autre mécanisme nécessaire.
- Vous avez étudié le processus d'exclusion comme
une sorte de concept abstrait, et je sais que l'intérieur
des hôpitaux, comme celui d'un certain nombre d'institutions,
vous est familier, Avoir visité un endroit comme Attica -j'entends
vous y être physiquement trouvé -provoque-t-il un changement
affectif dans votre attitude à l'égard du processus
d'exclusion ? Ou la visite n'a-t-elle fait que renforcer vos idées
sur l'exclusion ?
- Non, elle les aurait plutôt ébranlées ; quoi
qu'il en soit, un problème s'est fait jour, qui est assez
différent de ceux sur lesquels j'ai réfléchi
précédemment ; il est possible que le changement n'ait
pas été entièrement déterminé
par la visite, mais elle l'a certainement précipité.
Jusqu'à présent, j'envisageais l'exclusion de la société
comme une sorte de fonction générale un peu abstraite,
et je me plaisais à penser cette fonction comme un élément,
pour ainsi dire, constitutif de la société -chaque
société ne pouvant fonctionner qu'à la condition
qu'un certain nombre de ses membres en soient exclus. La sociologie
traditionnelle, c'est-à-dire la sociologie de type durkheimien,
pose le problème de la manière suivante : comment
la société peut-elle créer une cohésion
entre les individus ? Quelle est la forme de rapport, de communication
symbolique ou affective qui s'établit entre les individus
? Quel est le système d'organisation qui permet à
la société de constituer une totalité ? Je
me suis, quant à moi, intéressé, en quelque
sorte, au problème inverse ou, si vous préférez,
à la réponse inverse : à travers quel système
d'exclusion, en éliminant qui, en créant quelle division,
à travers quel jeu de négation et de rejet la société
peut-elle commencer à fonctionner ?
Or c'est maintenant dans les termes contraires que je pose le problème
: la prison est une organisation trop complexe pour qu'on la réduise
à des fonctions purement négatives d'exclusion ; son
coût, son importance, le soin qu'on prend à l'administrer,
les justifications qu'on tente d'en donner, tout cela semble indiquer
qu'elle possède des fonctions positives. Le problème
devient alors de découvrir quel rôle la société
capitaliste fait jouer à son système pénal,
quel but est recherché, quels effets produisent toutes ces
procédures de châtiment et d'exclusion. Quelle place
elles occupent dans le processus économique, quelle importance
elles ont dans l'exercice et le maintien du pouvoir ; quel rôle
elles jouent dans le conflit des classes.
- Je me demandais précisément jusqu'à quel
point vous avez pu rester sensible au contexte politique lorsque
nous parcourions les couloirs d'Attica. J'étais, pour ma
part, tellement effaré par le côté purement
humain, par l'impression de souffrance latente et de répression
qu'il y avait des moments où - et c'est peut-être paradoxal-
j'oubliais complètement le contexte politique.
- Il m'est très difficile de vous répondre sur la
question de l'horreur humaine, et même en fait physique, qui
émane d'Attica. J'ai eu, je crois, la même impression
que vous ; seulement, je suis peut-être moins sensible que
vous, ou même un peu coriace. Lorsqu'un Français circule
dans ces longs couloirs qui, je le répète, frappent
par leur propreté, il a l'impression de pénétrer
dans une école privée ou religieuse un peu austère ;
après tout, les lycées et collèges du XIXe
siècle n'étaient guère plus avenants. Mais,
au fond, lorsque j'y repense, ce qui m'a paru le plus terrifant
à Attica, c'est cet étrange rapport entre le centre
et la périphérie. Je pense au double jeu de barreaux
: ceux qui séparent la prison de l'extérieur et ceux
qui, à l'intérieur de la prison, isolent chaque cellule
individuelle de sa voisine. Pour ce qui est des premiers, les barreaux
des grilles, je sais très bien par quel argument les théoriciens
de la prison les justifient : il faut protéger la société.
(On pourrait dire, bien entendu, que les dangers les plus grands
qui guettent la société ne sont pas représentés
par les voleurs de voitures, mais par les guerres, les famines,
l'exploitation, tous ceux qui les autorisent et les provoquent,
mais passons...). Une fois cette première série de
barreaux franchie, on pourrait imaginer trouver un endroit où
l'on réadapte les prisonniers à la vie communautaire,
au respect de la loi, à la pratique de la justice. Au lieu
de cela, que découvre-t-on ? Que l'endroit où les
détenus passent entre dix et douze heures par jour, l'endroit
où ils se considèrent chez eux est une épouvantable
cage à animal d'environ un mètre et demi sur deux,
entièrement fermée de barreaux d'un côté.
L'endroit où ils sont seuls, où ils dorment et où
ils lisent, où ils s'habillent et pourvoient à leurs
besoins est une cage pour animal sauvage. C'est là que réside
toute l'hypocrisie de la prison. On soupçonne le représentant
de l' Administration qui guide la visite de glousser intérieurement.
On l'entend presque se dire, et nous dire, quelque chose comme :
«Vous nous avez confié ces voleurs et ces meurtriers
parce que vous les considériez comme des bêtes sauvages ;
vous nous avez demandé d'en faire des moutons dociles, de
l'autre côté de ces barreaux qui vous protègent ;
mais il n'y a aucune raison pour que nous, gardiens, représentants
de la loi et de l'ordre, instruments de votre morale et de vos préjugés,
ne les considérions pas aussi, à votre invitation,
comme des bêtes sauvages. Nous sommes comme vous. Nous sommes
vous. Et, donc, dans cette cage où vous nous avez enfermés
avec eux, nous rétablissons entre eux et nous le rapport
d'exclusion et de pouvoir que la grande prison instaure entre eux
et vous. C'est vous qui nous les avez désignés comme
des bêtes sauvages ; à notre tour, nous leur transmettons
le message. Et lorsqu'ils l'auront bien appris derrière leurs
barreaux, nous vous les renverrons.»
C'est seulement par l'action collective, l'organisation politique,
la rébellion que les détenus pourront échapper
à ce système de dressage. Les prisons américaines
semblent, bien plus aisément que les prisons européennes,
pouvoir être un lieu d'action politique. Les prisons américaines,
en fait, jouent un double rôle : celui de lieu de châtiment,
comme il en existe maintenant depuis des siècles, et celui
de camp de concentration, comme il en existait en Europe pendant
la guerre, et en Afrique pendant la colonisation européenne
(en Algérie, par exemple, pendant la période où
les Français s'y trouvaient). Il ne faut pas oublier qu'il
y a, aux États-Unis, plus d'un million de prisonniers * pour
une population de deux cent vingt millions d'habitants, contre trente
mille en France, pour une population de cinquante millions d'habitants.
* Le Statistical Abstract of the United States édité
en 1978 donne 141 000 détenus dans les prisons fédérales
et des États en juin 1972, dont 58 900 Noirs. En fait, cette
catégorisation des détenus par race ne fut officiellement
prise en compte qu'en 1978, selon le Bureau of Justice Statistics
à Washington. Les données avancées par M Foucault
proviennent vraisemblablement de sa lecture de la presse des Black
Panthers. À la même époque, la population noire
représentait 11,27 % de la population américaine.
La proportion n'est pas du tout la même. Par ailleurs, aux
États-Unis, il doit y avoir un détenu sur trente ou
quarante qui est noir ; c'est là qu'on voit quelle fonction
d'élimination massive remplit la prison américaine.
Le système pénal, l'ensemble du système d'interdictions,
même mineures (comme l'abus d'alcool, l'excès de vitesse,
la consommation de haschisch), servent d'instruments et de prétextes
à cette pratique de concentration radicale. Il n'est guère
surprenant que la lutte politique pour la justice pénale
ait été poussée plus loin aux États-Unis
qu'en France.
- Parmi les questions que je me pose, il y a celle de savoir si,
dans le contexte de la société américaine,
on ne peut pas considérer la prison comme un symbole, un
microcosme de la société en général,
ou bien... Vous avez dit tout à l' heure que la prison ressemblait
aux écoles d'autrefois...
– En Europe, en Europe...
- Oui, en Europe, mais vous connaissez suffisamment l'Amérique
maintenant pour avoir vu tous ces no man's land, ces terrains vagues
en bordure des villes, dans les banlieues ; vous m'avez parlé,
en termes assez précis, des drugstores dans les aéroports,
de ces endroits qui ressemblent à nulle part. Et, bien entendu,
on trouve partout dans notre société des barreaux
comme ceux des prisons. L'écart est-il si grand entre le
centre d'une ville, un ghetto, par exemple, et l'intérieur
d'une prison qu'on ne puisse pas concevoir la prison comme un élément
normal de la société américaine ? Ou, au contraire,
la prison n'est-elle pas simplement une extension de cette société,
ce qui en figure, en quelque sorte, l'extrémité ?
- Je trouve votre question fort à propos, car c'est vrai
qu'Attica ressemble beaucoup à l'Amérique, du moins
à l'Amérique telle qu'elle apparaît aux yeux
d'un Européen un peu perdu et pas très débrouillard
comme moi – c'est-à-dire gigantesque, technologique,
un peu effrayante, avec cet aspect piranésien qui imprègne
la vision que beaucoup d'Européens ont de New York. C'est
vrai que ce que nous avons vu ressemble à la société
américaine, mais je ne crois pas qu'on puisse se contenter
de dire : «Oh oui, les prisons américaines sont l'image
de la société américaine, tout comme les prisons
européennes sont celles de la société européenne»,
car, poussée à bout, cette phrase veut dire que nous
sommes tous, au fond, en prison ; que dans la rue, à l'usine,
dans un dortoir, nous sommes aussi en prison. Il est exact de dire
que nous sommes pris dans un système de surveillance et de
punition continue. Mais la prison n'est pas seulement punitive ;
elle est aussi l'un des instruments du processus d'élimination.
La prison est l'élimination physique des gens qui en sortent,
qui en meurent -parfois directement, et presque toujours indirectement,
dans la mesure où ils ne peuvent plus trouver un emploi,
n'ont aucun moyen de subsistance, ne peuvent plus reconstituer une
famille. Et, à force de passer d'une prison à une
autre, d'un crime à un autre, ils finissent par être
vraiment éliminés physiquement.
- Alors, où commence-t-on à réformer les prisons
? Car, comme pour la guerre du Viêtnam, ceux qui cherchent
à réformer les prisons se leurrent peut-être
en ayant l'impression qu'ils éliminent la source du mal par
le seul fait qu'ils en font disparaître le symptôme
le plus visible. N'est-il pas illusoire d'espérer une réforme
depuis l'intérieur même des prisons ? Les prisons ne
sont-elles pas un élément de la structure sociale
tel que rien ne peut réussir qui part de là ?
- Le groupe que nous avons constitué en France n'est pas
d'abord et principalement concerné par la réforme
des prisons. Je crois même que notre projet est assez radicalement
différent. En France - je sais qu'en Amérique, à
cause de l'armée, la situation est un peu différente
-, le système pénal et d'emprisonnement porte d'une
façon préférentielle et insistante sur une
certaine frange de la population qui n'est vraiment pas intégrée
à la classe ouvrière, pas contrôlée,
dans une certaine mesure, par les grands syndicats. On nous a souvent
dit - les représentants de certaines organisations politiques
-que le problème des prisons n'entrait pas dans le cadre
de la lutte prolétarienne. Il y a plusieurs raisons à
cela. La première est que la fraction de la classe ouvrière
qui a constamment affaire à la police et à la justice
est, pour une bonne part, constituée de gens qui sont en
dehors de l'usine. Que leur chômage soit volontaire ou involontaire,
leur forme d'opposition à la société bourgeoise
ne s'exprime pas au travers de manifestations, de luttes politiquement
organisées ou de pressions professionnelles et économiques
comme les grèves. La deuxième raison est que la bourgeoisie
utilise souvent cette catégorie de la population contre les
travailleurs : elle en fait, à l'occasion, une force de travail
temporaire, ou même y recrute pour la police. La troisième
raison est que le prolétariat est, en ce qui concerne la
morale et la légalité, le vol et le crime, totalement
imprégné de l'idéologie bourgeoise.
Nous sommes donc, à l'heure actuelle, dans une situation
où différentes catégories de gens cherchent
à surmonter des conflits et des oppositions que le système
capitaliste a établis et maintenus entre eux ; où les
luttes qui ont lieu à l'intérieur des usines sont
plus liées qu'elles ne l'étaient dans le passé
aux luttes qui prennent place à l'extérieur des usines
(concernant le logement, le problème de la qualité
de la vie) ; où l'on reconnaît que le combat idéologique
général est une partie intégrante de la lutte
politique. Pour toutes ces raisons, l'isolement de cette fraction
de la classe ouvrière, qui, à l'origine, était
sous la domination de la pression de la police, est en train de
s'effacer lentement. Sa réintégration au sein des
luttes politiques est l'objectif premier de notre groupe.
- Je pense, à cet égard, à l'histoire que
vous nous avez racontée à propos de Genet et de la
distinction qui existait entre certaines catégories de prisonniers.,.
Ce genre de choses est-il mieux reconnu aujourd'hui par le prolétariat,
qu'il soit français ou américain ?
- Vous faites référence, de toute évidence,
à ce que Genet m'a un jour raconté à propos
des prisons. Pendant la guerre, Genet était prisonnier à
la Santé ; un jour, il devait être transféré
au Palais de justice pour recevoir sa condamnation ; or, à
l'époque, la coutume voulait que l'on attachât les
prisonniers deux par deux par des menottes pour les conduire au
Palais de justice ; au moment où on allait attacher Genet
à un autre détenu, ce détenu demanda : «Qui
est ce type avec qui vous m'attachez ?», et le gardien répondit
:«Un voleur.» Alors, l'autre détenu se raidit
et dit : «Je refuse. Je suis un prisonnier politique, je suis
communiste et je refuse qu'on m'attache avec un voleur.» Genet
m'a confié que, depuis ce jour, il a, à l'égard
de toutes les formes de mouvements et d'action politiques qui ont
été organisés en France non seulement de la
méfiance, mais aussi un certain mépris...
- Je me demande jusqu'à quel point, depuis cette époque,
ceux qui sont impliqués dans des affaires politiques ont
pris conscience de l'absence de différenciation entre les
différentes catégories de prisonniers ? S'ils ont
envisagé la possibilité que ces autres prisonniers,
victimes de problèmes sociaux qui sont à l'origine
de leur propre lutte, ne soient pas des prisonniers politiques au
sens propre du mot, et cependant demeurent plus profondément
prisonniers politiquement qu'ils ne le sont eux-mêmes ?
- Je crois qu'il s'est opéré, au cours du XIXe siècle,
ce que l'on pourrait appeler une mutation historique. Il est quasi
certain qu'en Europe, et plus particulièrement en France,
les mouvements ouvriers et leurs chefs de file ont été
contraints, afin d'échapper à la répression
policière sous sa forme la plus violente et la plus sauvage,
de marquer leur différence d'avec l'ensemble de la population
criminelle. On s'évertuait à présenter ces
mouvements comme autant d'organisations de meurtriers, de tueurs
à gages, de voleurs, d'alcooliques. Il était donc
nécessaire pour eux de s'abriter de ces accusations et d'échapper
aux châtiments qui en résultaient ; de là, aussi,
vient l'obligation qu'ils ressentirent d'assumer, comme si elle
était la leur, la responsabilité de tout un système
de moralité issu en fait de la classe dirigeante, et d'accepter,
au bout du compte, la distinction bourgeoise entre vertu et vice,
le respect de la propriété d'autrui. Ils furent contraints
de recréer pour eux-mêmes une sorte de puritanisme
moral, qui, en même temps qu'une condition nécessaire
à leur survie, représentait un instrument utile dans
leur lutte. Cette espèce de rigorisme moral leur est resté
comme l'un des fondements de l'idéologie quotidienne du prolétariat,
et il est certain que, jusqu'à une date récente, le
prolétariat et ses leaders syndicaux ou politiques ont continué
à approuver la discrimination entre prisonniers de droit
commun et prisonniers politiques. Et, après tout, il ne faut
pas oublier toutes les luttes, tous les efforts qui furent nécessaires
au XIXe siècle pour que les représentants des travailleurs
ne soient plus traités comme des escrocs.
C'est depuis peu en France, depuis l'époque où l'on
a emprisonné certains maoïstes, que le changement s'est
opéré. Lorsque les maoïstes se sont retrouvés
en prison, ils ont commencé, il faut le dire, par réagir
un peu à la manière des groupes politiques traditionnels,
c'est-à-dire par des déclarations comme : «Nous
ne voulons pas être assimilés aux criminels de droit
commun, nous ne voulons pas que notre image se confonde avec la
leur dans l'opinion des gens, et nous demandons à être
traités comme des prisonniers politiques, qui ont les droits
des prisonniers politiques.» C'était là, je
pense, une erreur politique qui a été assez vite perçue ;
des discussions ont été entamées sur le sujet,
et c'est à ce moment-là que nous avons fondé
notre groupe ; les maoïstes ont vite compris qu'en fin de compte
l'élimination, par la prison, des prisonniers de droit commun
faisait partie du système d'élimination politique
dont ils étaient eux-mêmes les victimes. Si l'on fait
la distinction, si l'on accepte la différence entre droit
politique et droit commun, cela signifie que, fondamentalement,
on reconnaît la morale et la loi bourgeoises en ce qui concerne
le respect de la propriété d'autrui, le respect des
valeurs traditionnelles. Dans sa définition la plus large,
la révolution culturelle implique que, au moins dans une
société comme la nôtre, on ne fasse plus de
différence entre les criminels de droit commun et les criminels
politiques. Le droit, c'est la politique : c'est bien, au fond,
la bourgeoisie qui, pour des raisons politiques et sur la base de
son pouvoir politique, a défini les principes de ce qu'on
appelle le droit.
- Les maoïstes n'ont donc pas seulement compris l'erreur politique
qu'ils avaient commise -je veux dire, en donnant au public l'impression
qu'ils se classaient à part, qu'ils entendaient continuer
à être une élite en prison ; ils ont aussi appris
quelque chose qui concerne la politique au sens plus large.
- C'est juste. Je crois qu'à cette occasion leur compréhension
des choses s'est beaucoup affinée, qu'ils ont découvert
qu'au fond tant l'ensemble du système pénal que l'ensemble
du système moral étaient les produits d'un rapport
de pouvoir instauré par la bourgeoisie, et constituaient
les outils de l'exercice et du maintien de ce pouvoir.
- Je repense, en vous écoutant, à une scène
du film La Bataille d'Alger. C'est simplement un exemple parmi d'autres,
mais on observe, de la part des révolutionnaires, un certain
ascétisme qui les conduit à refuser de s'adonner à
la drogue, à considérer la prostitution avec dégoût.
Je pense à ce film où les héros sont présentés
comme des êtres très purs, et où l'un d'entre
eux refuse de suivre une prostituée. C'est une attitude qui,
d'ailleurs, aujourd'hui encore, semble être courante en Algérie.
Dans quelle mesure cet ascétisme dont font preuve certains
révolutionnaires qui veulent rester purs (et qui est vraisemblablement
le produit d'une éducation bourgeoise) peut-il être
un trait qui empêche le vrai révolutionnaire de réussir
à se faire accepter au sein d'un mouvement populaire ?
- On peut dire, en réponse à votre première
question, que le rigorisme du révolutionnaire est certainement
la marque de ses origines bourgeoises, ou, à tout le moins,
d'une affinité culturelle et idéologique avec la bourgeoisie.
Je pense néanmoins qu'il convient de rattacher cela à
un processus historique. Jusqu'au début du XIXe siècle,
il me semble, et même pendant la Révolution française,
les soulèvements populaires se faisaient sous l'impulsion
commune non seulement des paysans, des petits artisans et des premiers
ouvriers, mais aussi de cette catégorie d'éléments
agités, mal intégrés à la société,
qu'étaient, par exemple, les bandits de grand chemin, les
contrebandiers... bref, tous ceux que le système juridique
en vigueur, la loi de l'État avaient rejetés. Au XIXe
siècle, au cours des luttes politiques qui permirent au prolétariat
de se faire reconnaître en tant que pouvoir ayant des exigences
bien précises, et aussi, malgré tout, d'échapper
à l'élimination et à la contrainte violentes,
l'obligation se fit jour, pour ce prolétariat, de marquer
sa différence d'avec cette autre population agitée.
Lorsque le syndicalisme ouvrier se constitua, il dut, afin de se
faire reconnaître, se dissocier de tous les groupes séditieux
et de tous ceux qui refusaient l'ordre juridique : nous ne sommes
pas des meurtriers, nous n'attaquons ni le peuple ni la production ;
si nous cessons la production, ce n'est pas dans un élan
de destruction totale, mais à cause d'exigences bien particulières.
La moralité familiale, qui n'avait absolument pas cours dans
les couches populaires à la fin du XVIIIe siècle,
devint, au début du XIXe, l'un des moyens dont le prolétariat
usa pour, en quelque sorte, faire admettre sa respectabilité.
La vertu populaire, le bon ouvrier, le bon père, le bon mari,
respectueux de l'ordre juridique : telle était l'image que,
depuis le XVIIIe siècle, la bourgeoisie laissait paraître
et imposait au prolétariat, afin de le détourner de
toute forme d'agitation ou d'insurrection violentes, de toute tentative
d'usurpation du pouvoir et de ses règles. Cette image, en
fait, le prolétariat la fit sienne et l'utilisa d'une manière
qui, bien souvent, servit ses luttes. Dans une certaine mesure,
cette moralité eut valeur de contrat de mariage entre le
prolétariat et la petite bourgeoisie pendant toute la seconde
moitié du XIXe siècle, de 1848 jusqu'à Zola
et Jaurès.
En ce qui concerne votre seconde question - savoir si le puritanisme
n'est pas un handicap pour le chef révolutionnaire -, je
répondrai que oui, en général, c'en est un.
On trouve aujourd'hui, dans nos sociétés - c'est là,
du moins, l'opinion de notre groupe -, de véritables forces
révolutionnaires qui sont constituées, précisément,
de toutes ces couches mal intégrées dans la société,
perpétuellement rejetées, et qui, à leur tour,
rejettent l'ordre moral bourgeois. Comment pouvons-nous nous associer
à eux dans la bataille politique si nous ne nous débarrassons
pas des préjugés moraux qui sont les nôtres
? Après tout, si l'on prend en compte le chômeur invétéré
qui déclare : «Moi, je préfère être
chômeur plutôt que travailler», si l'on prend
en compte les femmes, les prostituées, les homosexuels, les
drogués, il y a là une force de contestation de la
société que nous n'avons pas le droit, je pense, de
négliger dans la lutte politique.
- Si l'on suit la logique de votre pensée, on peut presque
dire que ceux qui travaillent à la réhabilitation
des prisonniers sont peut-être les ennemis les plus virulents
de la révolution. Dans ce cas -si vous me permettez de revenir
à ma première question -, ce type qui a guidé
notre visite d'Attica, et qui nous a donné l'impression d'être
un homme plein de bonnes intentions, tout à fait «correct»,
diriez-vous, bien que totalement dépourvu d'imagination,
- cet homme pourrait être l'ennemi le plus dangereux ?
- Je pense que ce que vous dites est tout à fait vrai. Je
ne souhaite pas approfondir, car vous avez fort bien posé
le problème. Cela dit, ce responsable des programmes culturels
qui nous a guidés à Attica, je crois qu'on peut dire
également qu'il est dangereux de manière immédiate.
L'un des anciens détenus d'Attica que j'ai rencontré
juste après notre visite m'a dit : «C'est l'un des
gardiens les plus pervers.»
Mais nous avons aussi rencontré des psychologues qui, manifestement,
étaient des gens très bien, très libéraux,
qui portaient sur les choses un regard assez juste. Toutefois, si,
pour eux, voler la propriété d'autrui, commettre un
hold-up dans une banque, se prostituer, tuer, coucher avec un homme
quand on en est un soi-même -, si tous ces actes sont autant
de problèmes psychologiques qu'ils doivent aider l'individu
à résoudre, n'est-ce pas le signe que, foncièrement,
ils sont les complices du système ? Ne cherchent-ils pas
à masquer le fait qu'en fin de compte commettre un délit,
commettre un crime, met en question, de manière fondamentale,
le fonctionnement de la société ? De manière
si fondamentale que nous oublions qu'il s'agit là d'un problème
social, que nous avons l'impression que c'est un problème
moral et que cela concerne les droits des individus...
Et vous avez bien vu de quelle manière on peut présenter
le problème. De sorte que je souscris entièrement
à ce que vous avez dit, et me demande si tout ce qui concerne
la réintégration, tout ce qui constitue une solution
psychologique ou individuelle au problème ne masque pas la
nature profondément politique et de l'élimination
de ces individus par la société et de leur contestation
de cette société. Toute cette lutte obscure est, je
crois, politique. Le crime est «un coup d'État qui
vient d'en bas». L'expression vient des Misérables.
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