|
«La vie des hommes infâmes», Les Cahiers du chemin,
no 29, 15 janvier 1977, pp. 12-29,
Dits Ecrits Tome III Texte n°198
L'exhumation des archives de l'enfermement de l'Hôpital général
et de la Bastille est un projet constant depuis l’Histoire
de la folie. Foucault y travaille et y fait travailler à
plusieurs reprises. D'anthologie -dont ce texte était l'introduction
- le projet devint collection en 1978, avec «Les Vies parallèles»
(Gallimard), où Foucault publie le mémoire d'Herculine
Barbin, puis, en 1979, Le Cercle amoureux d'Henri Legrand, d'après
des manuscrits cryptographiques conservés à la Bibliothèque
nationale, transcrits et présentés par Jean-Paul et
Paul-Ursin Dumont, Toutefois, en 1979, Foucault propose d'examiner
les manuscrits rassemblés pour l'anthologie à l'historienne
Arlette Farge, qui vient de publier Vivre dans la rue à Paris
au XVIIIe siècle (coll. «Archives», Julliard/Gallimard).
De cette collaboration naît Le Désordre des familles
(coll. «Archives», Julliard/Gallimard, 1982) consacré
aux lettres de cachet.
Ce n'est point un livre d'histoire. Le choix qu'on y trouvera n'a
pas eu de règle plus importante que mon goût, mon plaisir,
une émotion, le rire, la surprise, un certain effroi ou quelque
autre sentiment, dont j'aurais du mal peut-être à justifier
l'intensité maintenant qu'est passé le premier moment
de la découverte.
C'est une anthologie d'existences. Des vies de quelques lignes
ou de quelques pages, des malheurs et des aventures sans nombre,
ramassés en une poignée de mots. Vies brèves,
rencontrées au hasard des livres et des documents. Des exempla,
mais -à la différence de ceux que les sages recueillaient
au cours de leurs lectures -ce sont des exemples qui portent moins
de leçons à méditer que de brefs effets dont
la force s'éteint presque aussitôt. Le terme de «nouvelle»
me conviendrait assez pour les désigner, par la double référence
qu'il indique : à la rapidité du récit et à
la réalité des événements rapportés ;
car tel est dans ces textes le resserrement des choses dites qu'on
ne sait pas si l'intensité qui les traverse tient plus à
l'éclat des mots ou à la violence des faits qui se
bousculent en eux. Des vies singulières, devenues, par je
ne sais quels hasards, d'étranges poèmes, voilà
ce que j'ai voulu rassembler en une sorte d'herbier.
L'idée m'en est venue un jour, je crois bien, où
je lisais à la Bibliothèque nationale un registre
d'internement rédigé au tout début du XVIIIe
siècle. Il me semble même qu'elle m'est venue de la
lecture que j'ai faite des deux notices que voici.
Mathurin Milan, mis à l'hôpital de Charenton le 31
août 1707 : «Sa folie a toujours été de
se cacher à sa famille, de mener à la campagne une
vie obscure, d'avoir des procès, de prêter à
usure et à fonds perdu, de promener son pauvre esprit dans
des routes inconnues, et de se croire capable des plus grands emplois.»
Jean Antoine Touzard, mis au château de Bicêtre le
21 avril 1701 : «Récollet apostat, séditieux,
capable des plus grands crimes, sodomite, athée si l'on peut
l'être ; c'est un véritable monstre d'abomination qu'il
y aurait moins d'inconvénient d'étouffer que de laisser
libre.»
Je serais embarrassé de dire ce qu'au juste j'ai éprouvé
lorsque j'ai lu ces fragments et bien d'autres qui leur étaient
semblables. Sans doute l'une de ces impressions dont on dit qu'elles
sont «physiques» comme s'il pouvait y en avoir d'autres.
Et j'avoue que ces «nouvelles», surgissant soudain à
travers deux siècles et demi de silence, ont secoué
en moi plus de fibres que ce qu'on appelle d'ordinaire la littérature,
sans que je puisse dire aujourd'hui encore si m'a ému davantage
la beauté de ce style classique, drapé en quelques
phrases autour de personnages sans doute misérables, ou les
excès, le mélange d'obstination sombre et de scélératesse
de ces vies dont on sent, sous des mots lisses comme la pierre,
la déroute et l'acharnement.
Il y a longtemps, pour un livre, j'ai utilisé de pareils
documents. Si je l'ai fait alors, c'est sans doute à cause
de cette vibration que j'éprouve aujourd'hui encore lorsqu'il
m'arrive de rencontrer ces vies infimes devenues cendres dans les
quelques phrases qui les ont abattues. Le rêve aurait été
de restituer leur intensité dans une analyse. Faute du talent
nécessaire, j'ai donc longtemps remâché la seule
analyse ; pris les textes dans leur sécheresse ; cherché
quelle avait été leur raison d'être, à
quelles institutions ou à quelle pratique politique ils se
référaient ; entrepris de savoir pourquoi il avait
été soudain si important dans une société
comme la nôtre que soient «étouffés»
(comme on étouffe un cri, un feu ou un animal) un moine scandaleux
ou un usurier fantasque et inconséquent ; j'ai cherché
la raison pour laquelle on avait voulu empêcher avec tant
de zèle les pauvres esprits de se promener sur les routes
inconnues. Mais les intensités premières qui m'avaient
motivé restaient au-dehors. Et puisqu'il y avait risque qu'elles
ne passent point dans l'ordre des raisons, puisque mon discours
était incapable de les porter comme il aurait fallu, le mieux
n'était-il pas de les laisser dans la forme même qui
me les avait fait éprouver ?
De là l'idée de ce recueil, fait un peu selon l'occasion.
Recueil qui s'est composé sans hâte et sans but clairement
défini. Longtemps j'ai songé à le présenter
selon un ordre systématique, avec quelques rudiments d'explication
et de manière qu'il puisse manifester un minimum de signification
historique. J'y ai renoncé, pour des raisons sur lesquelles
je reviendrai tout à l'heure ; je me suis résolu à
rassembler tout simplement un certain nombre de textes, pour l'intensité
qu'ils me paraissaient avoir ; je les ai accompagnés de quelques
préliminaires ; et je les ai distribués de manière
à préserver – selon moi, le moins mal possible
-l'effet de chacun. Mon insuffisance m'a voué au lyrisme
frugal de la citation.
Ce livre ne fera donc pas l'affaire des historiens, moins encore
que les autres. Livre d'humeur et purement subjectif ? Je dirai
plutôt -mais cela revient peut-être au même -que
c'est un livre de convention et de jeu, le livre d'une petite manie
qui s'est donné son système. Je crois bien que le
poème de l'usurier fantasque ou celui du récollet
sodomite m'ont servi, de bout en bout, de modèle. C'est pour
retrouver quelque chose comme ces existences éclairs, comme
ces poèmes vies, que je me suis imposé un certain
nombre de règles simples :
- qu'il s'agisse de personnages ayant existé réellement
; - que ces existences aient été à la fois
obscures et infortunées ; - qu'elles soient racontées
en quelques pages ou mieux quelques phrases, aussi brèves
que possible ;
- que ces récits ne constituent pas simplement des anecdotes
étranges ou pathétiques, mais que d'une manière
ou d'une autre (parce que c'étaient des plaintes, des dénonciations,
des ordres ou des rapports) ils aient fait partie réellement
de l'histoire minuscule de ces existences, de leur malheur, de leur
rage ou de leur incertaine folie ; - et que du choc de ces mots
et de ces vies naisse pour nous encore un certain effet mêlé
de beauté et d'effroi.
Mais sur ces règles qui peuvent paraître arbitraires,
il faut que je m'explique un peu plus.
*
J'ai voulu qu'il s'agisse toujours d'existences réelles ;
qu'on puisse leur donner un lieu et une date ; que derrière
ces noms qui ne disent plus rien, derrière ces mots rapides
et qui peuvent bien la plupart du temps avoir été
faux, mensongers, injustes, outranciers, il y ait eu des hommes
qui ont vécu et qui sont morts, des souffrances, des méchancetés,
des jalousies, des vociférations. J'ai donc banni tout ce
qui pouvait être imagination ou littérature : aucun
des héros noirs que celles-ci ont pu inventer ne m'a paru
aussi intense que ces savetiers, ces soldats déserteurs,
ces marchandes à la toilette, ces tabellions, ces moines
vagabonds, tous enragés, scandaleux ou pitoyables ; et cela
du seul fait sans doute qu'on sait qu'ils ont existé. De
même j'ai banni tous les textes qui pouvaient être mémoires,
souvenirs, tableaux, tous ceux qui racontaient bien la réalité
mais en gardant à elle la distance du regard, de la mémoire,
de la curiosité ou de l'amusement. J'ai tenu à ce
que ces textes soient toujours dans un rapport ou plutôt dans
le plus grand nombre de rapports possibles à la réalité
: non seulement qu'ils s'y réfèrent, mais qu'ils y
opèrent ; u'ils soient une pièce dans la dramaturgie
du réel, qu'ils constituent l'instrument d'une vengeance,
l'arme d'une haine, un épisode dans une bataille, la gesticulation
d'un désespoir ou d'une jalousie, une supplication ou un
ordre. Je n'ai pas cherché à réunir des textes
qui seraient, mieux que d'autres, fidèles à la réalité,
qui mériteraient d'être retenus pour leur valeur représentative,
mais des textes qui ont joué un rôle dans ce réel
dont ils parlent, et qui en retour se trouvent, quelles que soient
leur inexactitude, leur emphase ou leur hypocrisie, traversés
par elle : des fragments de discours traînant les fragments
d'une réalité dont ils font partie. Ce n'est pas un
recueil de portraits qu'on lira ici : ce sont des pièges,
des armes, des cris, des gestes, des attitudes, des ruses, des intrigues
dont les mots ont été les instruments. Des vies réelles
ont été «jouées» dans ces quelques
phrases ; je ne veux pas dire par là qu'elles y ont été
figurées, mais que, de fait, leur liberté, leur malheur,
leur mort souvent, leur destin en tout cas y ont été,
pour une part au moins, décidés. Ces discours ont
réellement croisé des vies ; ces existences ont été
effectivement risquées et perdues dans ces mots.
J'ai voulu aussi que ces personnages soient eux-mêmes obscurs ;
que rien ne les ait prédisposés pour un éclat
quelconque, qu'ils n'aient été dotés d'aucune
de ces grandeurs qui sont établies et reconnues -celles de
la naissance, de la fortune, de la sainteté, de l'héroïsme
ou du génie ; qu'ils appartiennent à ces milliards
d'existences qui sont destinées à passer sans trace ;
qu'il y ait dans leurs malheurs, dans leurs passions, dans ces amours
et dans ces haines quelque chose de gris et d'ordinaire au regard
de ce qu'on estime d'habitude digne d'être raconté ;
que pourtant ils aient été traversés d'une
certaine ardeur, qu'ils aient été animés par
une violence, une énergie, un excès dans la méchanceté,
la vilenie, la bassesse, l'entêtement ou la malchance qui
leur donnait aux yeux de leur entourage, et à proportion
de sa médiocrité même, une sorte de grandeur
effrayante ou pitoyable. J'étais parti à la recherche
de ces sortes de particules dotées d'une énergie d'autant
plus grande qu'elles sont elles-mêmes plus petites et difficiles
à discerner.
Pour que quelque chose d'elles parvienne jusqu'à nous, il
a fallu pourtant qu'un faisceau de lumière, un instant au
moins, vienne les éclairer. Lumière qui vient d'ailleurs.
Ce qui les arrache à la nuit où elles auraient pu,
et peut-être toujours dû, rester, c'est la rencontre
avec le pouvoir : sans ce heurt, aucun mot sans doute ne serait
plus là pour rappeler leur fugitif trajet. Le pouvoir qui
a guetté ces vies, qui les a poursuivies, qui a porté,
ne serait-ce qu'un instant, attention à leurs plaintes et
à leur petit vacarme et qui les a marquées d'un coup
de griffe, c'est lui qui a suscité les quelques mots qui
nous en restent ; soit qu'on ait voulu s'adresser à lui pour
dénoncer, se plaindre, solliciter, supplier, soit qu'il ait
voulu intervenir et qu'il ait en quelques mots jugé et décidé.
Toutes ces vies qui étaient destinées à passer
au-dessous de tout discours et à disparaître sans avoir
jamais été dites n'ont pu laisser de traces -brèves,
incisives, énigmatiques souvent -qu'au point de leur contact
instantané avec le pouvoir. De sorte qu'il est sans doute
impossible à jamais de les ressaisir en elles-mêmes,
telles qu'elles pouvaient être «à l'état
libre» ; on ne peut plus les repérer que prises dans
les déclamations, les partialités tactiques, les mensonges
impératifs que supposent les jeux du pouvoir et les rapports
avec lui.
On me dira : vous voilà bien, avec toujours la même
incapacité à franchir la ligne, à passer de
l'autre côté, à écouter et à faire
entendre le langage qui vient d'ailleurs ou d'en bas ; toujours le
même choix, du côté du pouvoir, de ce qu'il dit
ou fait dire. Pourquoi, ces vies, ne pas aller les écouter
là où, d'elles-mêmes, elles parlent ? Mais d'abord,
de ce qu'elles ont été dans leur violence ou leur
malheur singulier, nous resterait-il quoi que ce soit, si elles
n'avaient, à un moment donné, croisé le pouvoir
et provoqué ses forces ? N'est-ce pas, après tout,
l'un des traits fondamentaux de notre société que
le destin y prenne la forme du rapport au pouvoir, de la lutte avec
ou contre lui ? Le point le plus intense des vies, celui où
se concentre leur énergie, est bien là où elles
se heurtent au pouvoir, se débattent avec lui, tentent d'utiliser
ses forces ou d'échapper à ses pièges. Les
paroles brèves et stridentes qui vont et viennent entre le
pouvoir et les existences les plus inessentielles, c'est là
sans doute pour celles-ci le seul monument qu'on leur ait jamais
accordé ; c'est ce qui leur donne, pour traverser le temps,
le peu d'éclat, le bref éclair qui les porte jusqu'à
nous.
J'ai voulu en somme rassembler quelques rudiments pour une légende
des hommes obscurs, à partir des discours que dans le malheur
ou la rage ils échangent avec le pouvoir.
«Légende», parce qu'il s'y produit, comme dans
toutes les légendes, une certaine équivoque du fictif
et du réel. Mais elle s'y produit pour des raisons inverses.
Le légendaire, quel que soit son noyau de réalité,
n'est rien d'autre finalement que la somme de ce qu'on en dit. Il
est indifférent à l'existence ou à l'inexistence
de celui dont il transmet la gloire. Si celui-ci a existé,
la légende le recouvre de tant de prodiges, elle l'embellit
de tant d'impossibilités que tout se passe ou presque comme
si jamais il n'avait vécu. Et s'il est purement imaginaire,
la légende rapporte sur lui tant de récits insistants
qu'il prend l'épaisseur historique de quelqu'un qui aurait
existé. Dans les textes qu'on lira plus loin, l'existence
de ces hommes et de ces femmes se ramène exactement à
ce qui en a été dit ; de ce qu'ils ont été
ou de ce qu'ils ont fait rien ne subsiste, sauf en quelques phrases.
C'est la rareté ici et non la prolixité qui fait que
réel et fiction s'équivalent. N'ayant rien été
dans l'histoire, n'ayant joué dans les événements
ou parmi les gens importants aucun rôle appréciable,
n'ayant laissé autour d'eux aucune trace qui puisse être
référée, ils n'ont et n'auront plus jamais
d'existence qu'à l'abri précaire de ces mots. Et grâce
aux textes qui parlent d'eux, ils parviennent jusqu'à nous
sans porter plus d'indices de réalité que s'ils venaient
de La Légende dorée * ou d'un roman d'aventures. Cette
pure existence verbale qui fait de ces malheureux ou de ces scélérats
des êtres quasi fictifs, ils la doivent à leur disparition
presque exhaustive et à cette chance ou malchance qui a fait
survivre, au hasard de documents retrouvés, quelques rares
mots qui parlent d'eux ou qu'ils ont eux-mêmes prononcés.
Légende noire, mais surtout légende sèche,
réduite à ce qui fut dit un jour et que d'improbables
rencontres ont conservée jusqu'à nous.
* Nom donné au recueil de vies de saints composé
au milieu du XIIIe siècle par le dominicain Jacques de Voragine.
La Légende dorée, Paris, Garnier-Flammarion, nos 132-133,
1967, 2 vol.
C'est là un autre trait de cette légende noire. Elle
ne s'est pas transmise comme celle qui est dorée par quelque
nécessité profonde, en suivant des trajets continus.
Elle est, par nature, sans tradition ; ruptures, effacement, oublis,
croisements, réapparitions, c'est par là seulement
qu'elle peut nous arriver. Le hasard la porte dès le début.
Il a fallu d'abord un jeu de circonstances qui ont, contre toute
attente, attiré sur l'individu le plus obscur, sur sa vie
médiocre, sur des défauts finalement assez ordinaires
le regard du pouvoir et l'éclat de sa colère : aléa
qui a fait que la vigilance des responsables ou des institutions,
destinée sans doute à effacer tout désordre,
a retenu celui-ci plutôt que celui-là, ce moine scandaleux,
cette femme battue, cet ivrogne invétéré et
furieux, ce marchand querelleur, et non pas tant d'autres, à
côté d'eux, dont le tapage n'était pas moins
grand. Et puis il a fallu que parmi tant de documents perdus et
dispersés, ce soit celui-ci et non pas tel autre qui soit
parvenu jusqu'à nous et qui ait été retrouvé
et lu. De sorte qu'entre ces gens sans importance et nous qui n'en
avons pas plus qu'eux, nul rapport de nécessité. Rien
ne rendait probable qu'ils surgissent de l'ombre, eux plutôt
que d'autres, avec leur vie et leurs malheurs. Amusons-nous, si
nous voulons, à y voir une revanche : la chance qui permet
que ces gens absolument sans gloire surgissent d'au milieu de tant
de morts, gesticulent encore, manifestent toujours leur rage, leur
affliction ou leur invincible entêtement à divaguer,
compense peut-être la malchance qui avait attiré sur
eux, malgré leur modestie et leur anonymat, l'éclair
du pouvoir.
Des vies qui sont comme si elles n'avaient pas existé, des
vies qui ne survivent que du heurt avec un pouvoir qui n'a voulu
que les anéantir ou du moins les effacer, des vies qui ne
nous reviennent que par l'effet de multiples hasards, voilà
les infamies dont j'ai voulu rassembler ici quelques restes. Il
existe une fausse infamie, celle dont bénéficient
ces hommes d'épouvante ou de scandale qu'ont été
Gilles de Rais, Guillety ou Cartouche, Sade et Lacenaire. Apparemment
infâmes, à cause des souvenirs abominables qu'ils ont
laissés, des méfaits qu'on leur prête, de l'horreur
respectueuse qu'ils ont inspirée, ce sont en fait des hommes
de la légende glorieuse, même si les raisons de cette
renommée sont inverses de celles qui font ou devraient faire
la grandeur des hommes. Leur infamie n'est qu'une modalité
de l'universelle fama. Mais le récollet apostat, mais les
pauvres esprits égarés sur les chemins inconnus, ceux-là
sont infâmes en toute rigueur ; ils n'existent plus que par
les quelques mots terribles qui étaient destinés à
les rendre indignes, pour toujours, de la mémoire des hommes.
Et le hasard a voulu que ce soient ces mots, ces mots seulement,
qui subsistent. Leur retour maintenant dans le réel se fait
dans la forme même selon laquelle on les avait chassés
du monde. Inutile de leur chercher un autre visage, ou de soupçonner
en eux une autre grandeur ; ils ne sont plus que ce par quoi on a
voulu les accabler : ni plus ni moins. Telle est l'infamie stricte,
celle qui, n'étant mélangée ni de scandale
ambigu ni d'une sourde admiration, ne compose avec aucune sorte
de gloire.
*
Par rapport au grand recueil de l'infamie, qui en rassemblerait
les traces d'un peu partout et de tous les temps, je me rends bien
compte que le choix que voici est mesquin, étroit, un peu
monotone. Il s'agit de documents qui tous datent à peu près
de la même centaine d'années, 1660-1760, et qui viennent
de la même source : archives de l'enfermement, de la police,
des placets au roi et des lettres de cachet. Supposons qu'il s'agit
là d'un premier volume et que la Vie des hommes infâmes
pourra s'étendre à d'autres temps et à d'autres
lieux.
J'ai choisi cette période et ce type de textes à
cause d'une vieille familiarité. Mais si le goût que
j'ai pour eux depuis des années ne s'est pas démenti
et si j'y reviens aujourd'hui encore, c'est que j'y soupçonne
un commencement ; en tout cas, un événement important
où se sont croisés des mécanismes politiques
et des effets de discours.
Ces textes du XVIIe et du XVIIIe siècle (surtout si on les
compare à ce que sera, par la suite, la platitude administrative
et policière) ont un éclat, ils révèlent
au détour d'une phrase une splendeur, une violence que dément,
à nos yeux du moins, la petitesse de l'affaire ou la mesquinerie
assez honteuse des intentions. Les vies les plus pitoyables y sont
décrites avec les imprécations ou l'emphase qui semblent
convenir aux plus tragiques. Effet comique sans doute ; il Y a quelque
chose de dérisoire à convoquer tout le pouvoir des
mots, et à travers eux la souveraineté du ciel et
de la terre, autour de désordres insignifiants ou de malheurs
si communs : «Accablé sous le poids de la plus excessive
douleur, Duchesne, commis, ose avec une humble et respectueuse confiance
se jeter aux pieds de Votre Majesté pour implorer sa justice
contre la plus méchante de toutes les femmes... Quelle espérance
ne doit pas concevoir l'infortuné qui, réduit à
la dernière extrémité, a recours aujourd'hui
à Votre Majesté après avoir épuisé
toutes les voies de douceur, de remontrances et de ménagement
pour ramener à son devoir une femme dépouillée
de tout sentiment de religion, d'honneur, de probité et même
d'humanité ? Tel est, Sire, l'état du malheureux,
qui ose faire retentir sa plaintive voix aux oreilles de Votre Majesté.»
Ou encore, de cette nourrice abandonnée qui demande l'arrestation
de son mari au nom de ses quatre enfants «qui n'ont peut-être
rien à attendre de leur père qu'un exemple terrible
des effets du désordre. Votre Justice Monseigneur, leur épargnera
une si flétrissante instruction, à moi, à ma
famille l'opprobre et l'infamie, et mettra hors d'état de
faire aucun tort à la société un mauvais citoyen
qui ne peut que lui nuire». On rira peut-être ; mais
il ne faut pas l'oublier : à cette rhétorique qui
n'est grandiloquente que par la petitesse des choses auxquelles
elle s'applique le pouvoir répond dans des termes qui ne
nous paraissent guère plus mesurés ; avec cette différence
cependant que dans ses mots à lui passe l'éclair de
ses décisions ; et leur solennité peut s'autoriser
sinon de l'importance de ce qu'ils punissent, du moins de la rigueur
du châtiment qu'ils imposent. Si on enferme je ne sais quelle
tireuse d'horoscopes, c'est qu' «il est peu de crimes qu'elle
n'ait commis, et aucun dont elle ne soit capable. Aussi n'y a-t-il
pas moins de charité que de justice à délivrer
incessamment le public d'une femme aussi dangereuse, qui le vole,
le dupe et le scandalise impunément depuis tant d'années».
Ou à propos d'un jeune écervelé, mauvais fils
et paillard : «C'est un monstre de libertinage et d'impiété...
En habitude de tous les vices : fripon, indocile, impétueux,
violent, capable d'attenter à la vie de son propre père
de propos délibéré... toujours en société
avec des femmes de la dernière prostitution. Tout ce qu'on
lui représente de ses friponneries et de ses dérèglements
ne fait aucune impression sur son coeur ; il n'y répond que
par un sourire de scélérat qui fait connaître
son endurcissement et ne donne lieu d'appréhender qu'il ne
soit incurable.» À la moindre incartade, on est déjà
dans l'abominable, ou du moins dans le discours de l'invective et
de l'exécration. Ces femmes sans moeurs et ces enfants enragés
ne pâlissent pas à côté de Néron
ou de Rodogune. Le discours du pouvoir à l'âge classique,
comme le discours qui s'adresse à lui, engendre des monstres.
Pourquoi ce théâtre si emphatique du quotidien ?
La prise du pouvoir sur l'ordinaire de la vie, le christianisme
l'avait, pour une grande part, organisée autour de la confession
: obligation de faire passer régulièrement au fil
du langage le monde minuscule de tous les jours, les fautes banales,
les défaillances même imperceptibles et jusqu'au jeu
trouble des pensées, des intentions et des désirs ;
rituel d'aveu où celui qui parle est en même temps
celui dont on parle ; effacement de la chose dite par son énoncé
même, mais augmentation également de l'aveu lui-même
qui doit rester secret, et ne laisser derrière lui aucune
autre trace que le repentir et les oeuvres de pénitence.
L'Occident chrétien a inventé cette étonnante
contrainte, qu'il a imposée à chacun, de tout dire
pour tout effacer, de formuler jusqu'aux moindres fautes dans un
murmure ininterrompu, acharné, exhaustif, auquel rien ne
devait échapper, mais qui ne devait pas un instant se survivre
à lui-même. Pour des centaines de millions d'hommes
et pendant des siècles, le mal a dû s'avouer en première
personne, dans un chuchotement obligatoire et fugitif.
Or, à partir d'un moment qu'on peut situer à la fin
du XVIIe siècle, ce mécanisme s'est trouvé
encadré et débordé par un autre dont le fonctionnement
était très différent. Agencement administratif
et non plus religieux ; mécanisme d'enregistrement et non
plus de pardon. L'objectif visé était, pourtant, le
même. En partie au moins : mise en discours du quotidien,
parcours de l'univers infime des irrégularités et
des désordres sans importance. Mais l'aveu n'y joue pas le
rôle éminent que le christianisme lui avait réservé.
Pour ce quadrillage, on utilise, et systématiquement, des
procédés anciens, mais jusque-là localisés
: la dénonciation, la plainte, l'enquête, le rapport,
le mouchardage, l'interrogatoire. Et tout ce qui se dit ainsi s'enregistre
par écrit, s'accumule, constitue des dossiers et des archives.
La voix unique, instantanée et sans trace de l'aveu pénitentiel
qui effaçait le mal en s'effaçant elle-même
est relayée désormais par des voix multiples, qui
se déposent en une énorme masse documentaire et constituent
ainsi à travers le temps comme la mémoire sans cesse
croissante de tous les maux du monde. Le mal minuscule de la misère
et de la faute n'est plus renvoyé au ciel par la confidence
à peine audible de l'aveu ; il s'accumule sur la terre sous
la forme de traces écrites. C'est un tout autre type de rapports
qui s'établit entre le pouvoir, le discours et le quotidien,
une tout autre manière de régir celui-ci et de le
formuler. Naît, pour la vie ordinaire, une nouvelle mise en
scène.
Ses premiers instruments, archaïques mais déjà
complexes, on les connaît : ce sont les placets, les lettres
de cachet ou les ordres du roi, les enfermements divers, les rapports
et les décisions de police. Je ne reviendrai pas sur ces
choses déjà sues ; mais seulement sur certains aspects
qui peuvent rendre compte de l'intensité étrange et
d'une sorte de beauté que revêtent parfois ces images
hâtives où de pauvres hommes ont pris, pour nous qui
les apercevons de si loin, le visage de l'infamie. La lettre de
cachet, l'internement, la présence généralisée
de la police, tout cela n'évoque, d'habitude, que le despotisme
d'un monarque absolu. Mais il faut bien voir que cet «arbitraire»
était une sorte de service public. Les «ordres du roi»
ne s'abattaient à l'improviste, de haut en bas, comme signes
de la colère du monarque, que dans les cas les plus rares.
La plupart du temps, ils étaient sollicités contre
quelqu'un par son entourage, ses père et mère, l'un
de ses parents, sa famille, ses fils ou filles, ses voisins, le
curé de l'endroit parfois, ou quelque notable ; on les quémandait,
comme s'il s'agissait de quelque grand crime qui aurait mérité
la colère du souverain, pour quelque obscure histoire de
famille : époux bafoués ou battus, fortune dilapidée,
conflits d'intérêts, jeunes gens indociles, friponneries
ou beuveries, et tous les petits désordres de la conduite.
La lettre de cachet qui se donnait comme la volonté expresse
et particulière du roi de faire enfermer l'un de ses sujets,
hors des voies de la justice régulière, n'était
que la réponse à cette demande venue d'en bas. Mais
elle n'était pas accordée de plein droit à
qui la demandait ; une enquête devait la précéder,
destinée à juger du bien-fondé de la demande ;
elle devait établir si cette débauche ou cette ivrognerie,
ou cette violence et ce libertinage méritaient bien un internement,
et dans quelles conditions et pour combien de temps : tâche
de la police, qui recueillait, pour ce faire, témoignages,
mouchardages, et tout ce murmure douteux qui fait brouillard autour
de chacun.
Le système lettre de cachet-enfermement ne fut qu'un épisode
assez bref : guère plus d'un siècle et localisé
à la France seulement. Il n'en est pas moins important dans
l'histoire des mécanismes du pouvoir. Il n'assure pas l'irruption
spontanée de l'arbitraire royal dans l'élément
le plus quotidien de la vie. Il en assure plutôt la distribution
selon des circuits complexes et dans tout un jeu de demandes et
de réponses. Abus de l'absolutisme ? Peut-être ; non
pas cependant en ce sens que le monarque abuserait purement et simplement
de son propre pouvoir, mais en ce sens que chacun peut user pour
soi, à ses propres fins et contre les autres, de l'énormité
du pouvoir absolu : une sorte de mise à la disposition des
mécanismes de la souveraineté, une possibilité
donnée, à qui sera assez adroit pour les capter, d'en
détourner à son profit les effets. De là un
certain nombre de conséquences : la souveraineté politique
vient s'insérer au niveau le plus élémentaire
du corps social ; de sujet à sujet -et il s'agit parfois des
plus humbles -, entre les membres d'une même famille, dans
des rapports de voisinage, d'intérêts, de métier,
de rivalité, de haine et d'amour, on peut faire valoir, outre
les armes traditionnelles de l'autorité et de l'obéissance,
les ressources d'un pouvoir politique qui a la forme de l'absolutisme ;
chacun, s'il sait jouer le jeu, peut devenir pour l'autre un monarque
terrible et sans loi : homo homini rex ; toute une chaîne politique
vient s'entrecroiser avec la trame du quotidien. Mais ce pouvoir,
faut-il encore, au moins un instant se l'approprier, le canaliser,
le capter et l'infléchir dans la direction qu'on veut ; il
faut, pour en faire usage à son profit, le «séduire» ;
il devient à la fois objet de convoitise et objet de séduction ;
désirable donc, et cela dans la mesure même où
il est absolument redoutable. L'intervention d'un pouvoir politique
sans limites dans le rapport quotidien devient ainsi non seulement
acceptable et familier, mais profondément souhaité,
non sans devenir, du fait même, le thème d'une peur
généralisée. Il n'y a pas à s'étonner
de cette pente qui, peu à peu, a ouvert les relations d'appartenance
ou de dépendance traditionnellement liées à
la famille sur des contrôles administratifs et politiques.
Ni à s'étonner que le pouvoir démesuré
du roi fonctionnant ainsi au milieu des passions, des rages, des
misères et des vilenies, ait pu devenir, en dépit
ou plutôt à cause même de son utilité,
objet d'exécration. Ceux qui usaient des lettres de cachet
et le roi qui les accordait ont été pris au piège
de leur complicité : les premiers ont perdu de plus en plus
leur puissance traditionnelle au profit d'un pouvoir administratif ;
quant à lui, d'avoir été mêlé
tous les jours à tant de haines et d'intrigues, il est devenu
haïssable. Comme le disait le duc de Chaulieu, je crois, dans
les Mémoires de deux jeunes mariées *, en coupant
la tête au roi, la Révolution française a décapité
tous les pères de famille.
* Allusion aux propos du duc de Chaulieu, rapportés dans
la Lettre de Mademoiselle de Chaulieu à Madame de L'Estorade,
in Balzac (H. de), Mémoires de deux jeunes mariées,
Paris, Librairie nouvelle, 1856, p. 59 : «En coupant la tête
à Louis XVI, la Révolution a coupé la tête
à tous les pères de famille.»
De tout cela je voudrais retenir pour l'instant ceci : avec ce
dispositif des placers, des lettres de cachet, de l'internement,
de la police, une infinité de discours va naître qui
traverse en tous sens le quotidien et prend en charge, mais sur
un mode absolument différent de l'aveu, le mal minuscule
des vies sans importance. Dans les filets du pouvoir, le long de
circuits assez complexes, viennent se prendre les disputes de voisinage,
les querelles des parents et des enfants, les mésententes
des ménages, les excès du vin et du sexe, les chamailleries
publiques et bien des passions secrètes. Il y a eu là
comme un immense et omniprésent appel pour la mise en discours
de toutes ces agitations et de chacune de ces petites souffrances.
Un murmure commence à monter qui ne s'arrêtera pas
: celui par lequel les variations individuelles de la conduite,
les hontes et les secrets sont offerts par le discours aux prises
du pouvoir. Le quelconque cesse d'appartenir au silence, à
la rumeur qui passe ou à l'aveu fugitif. Toutes ces choses
qui font l'ordinaire, le détail sans importance, l'obscurité,
les journées sans gloire, la vie commune, peuvent et doivent
être dites -mieux, écrites. Elles sont devenues descriptibles
et transcriptibles, dans la mesure même où elles sont
traversées par les mécanismes d'un pouvoir politique.
Longtemps n'avaient mérité d'être dits sans
moquerie que les gestes des grands ; le sang, la naissance et l'exploit,
seuls, donnaient droit à l'histoire. Et s'il arrivait que
parfois les plus humbles accèdent à une sorte de gloire,
c'était par quelque fait extraordinaire -l'éclat d'une
sainteté ou l'énormité d'un forfait. Qu'il
puisse y avoir dans l'ordre de tous les jours quelque chose comme
un secret à lever, que l'inessentiel puisse être, d'une
certaine manière, important, cela est demeuré exclu
jusqu'à ce que vienne se poser, sur ces turbulences minuscules,
le regard blanc du pouvoir.
Naissance, donc, d'une immense possibilité de discours.
Un certain savoir du quotidien a là une part au moins de
son origine et, avec lui, une grille d'intelligibilité que
l'Occident a entrepris de poser sur nos gestes, sur nos manières
d'être et de faire. Mais il a fallu pour cela l'omniprésence
à la fois réelle et virtuelle du monarque ; il a fallu
l'imaginer assez proche de toutes ces misères, assez attentif
au moindre de ces désordres pour qu'on entreprenne de le
solliciter ; il a fallu que lui-même apparaisse comme doté
d'une sorte d'ubiquité physique. Dans sa forme première,
ce discours sur le quotidien était tout entier tourné
vers le roi ; il s'adressait à lui ; il avait à se glisser
dans les grands rituels cérémonieux du pouvoir ; il
devait en adopter la forme et en revêtir les signes. Le banal
ne pouvait être dit, décrit, observé, quadrillé
et qualifié que dans un rapport de pouvoir qui était
hanté par la figure du roi -par son pouvoir réel et
par le fantasme de sa puissance. De là la forme singulière
de ce discours : il exigeait un langage décoratif, imprécateur
ou suppliant. Chacune de ces petites histoires de tous les jours
devait être dite avec l'emphase des rares événements
qui sont dignes de retenir l'attention des monarques ; la grande
rhétorique devait habiller ces affaires de rien. Jamais,
plus tard, la morne administration policière ni les dossiers
de la médecine ou de la psychiatrie ne retrouveront de pareils
effets de langage. Parfois, un édifice verbal somptueux pour
raconter une obscure vilenie ou une petite intrigue ; parfois, quelques
phrases brèves qui foudroient un misérable et le replongent
dans sa nuit ; ou encore le long récit des malheurs racontés
sur le mode de la supplication et de l'humilité : le discours
politique de la banalité ne pouvait être que solennel.
Mais il se produit aussi dans ces textes un autre effet de disparate.
Souvent il arrivait que les demandes d'internement soient faites
par des gens de très petite condition, peu ou pas alphabétisés
; eux-mêmes avec leurs maigres connaissances ou, à
leur place, un scribe plus ou moins habile composaient comme ils
le pouvaient les formules et tours de phrase qu'ils pensaient requis
lorsqu'on s'adressait au roi ou aux grands, et ils les mélangeaient
avec les mots maladroits et violents, les expressions de rustre
par lesquels ils pensaient sans doute donner à leurs suppliques
plus de force et de vérité ; alors, dans des phrases
solennelles et disloquées, à côté de
mots amphigouriques, jaillissent des expressions rudes, maladroites,
malsonnantes ; au langage obligatoire et rituel s'entrelacent les
impatiences, les colères, les rages, les passions, les rancoeurs,
les révoltes. Une vibration et des intensités sauvages
bousculent les règles de ce discours guindé et se
font jour avec leurs propres manières de dire. Ainsi parle
la femme de Nicolas Bienfait : elle «prend la liberté
de représenter très humblement à Monseigneur
que le dit Nicolas Bienfait, cocher de remise, est un homme fort
débauché qui la tue de coups, et qui vend tout ayant
déjà fait mourir ses deux femmes dont la première
il lui a tué son enfant dans le corps, la seconde après
lui avoir vendu et mangé, par ses mauvais traitements l'a
fait mourir en langueur, jusqu'à vouloir l'étrangler
la veille de sa mort... La troisième, il lui veut manger
le coeur sur le gril sans bien d'autres meurtres qu'il a faits ;
Monseigneur, je me jette aux pieds de Votre Grandeur pour implorer
Votre Miséricorde. J'espère de votre bonté
que vous me rendrez justice, car ma vie étant risquée
à tous moments, je ne cesserai de prier le Seigneur pour
la conservation de votre santé...»
Les documents que j'ai rassemblés ici sont homogènes ;
et ils risquent fort de paraître monotones. Tous cependant
fonctionnent au disparate. Disparate entre les choses racontées
et la manière de les dire ; disparate entre ceux qui se plaignent
et supplient et ceux qui ont sur eux tout pouvoir ; disparate entre
l'ordre minuscule des problèmes soulevés et l'énormité
du pouvoir mis en oeuvre ; disparate entre le langage de la cérémonie
et du pouvoir et celui des fureurs ou des impuissances. Ce sont
des textes qui regardent vers Racine, ou Bossuet, ou Crébillon ;
mais ils portent avec eux toute une turbulence populaire, toute
une misère et une violence, toute une «bassesse»
comme on disait, qu'aucune littérature à cette époque
n'aurait pu accueillir. Ils font apparaître des gueux, des
pauvres gens, ou simplement des médiocres, sur un étrange
théâtre où ils prennent des postures, des éclats
de voix, des grandiloquences, où ils revêtent des lambeaux
de draperie qui leur sont nécessaires s'ils veulent qu'on
leur prête attention sur la scène du pouvoir. Ils font
penser parfois à une pauvre troupe de bateleurs, qui s'affublerait
tant bien que mal de quelques oripeaux autrefois somptueux pour
jouer devant un public de riches qui se moquera d'eux. À
cela près qu'ils jouent leur propre vie, et devant des puissants
qui peuvent en décider. Des personnages de Céline
voulant se faire écouter à Versailles.
Un jour viendra où tout ce disparate se trouvera effacé.
Le pouvoir qui s'exercera au niveau de la vie quotidienne ne sera
plus celui d'un monarque proche et lointain, tout-puissant et capricieux,
source de toute justice et objet de n'importe quelle séduction,
à la fois principe politique et puissance magique ; il sera
constitué d'un réseau fin, différencié,
continu, où se relaient les institutions diverses de la justice,
de la police, de la médecine, de la psychiatrie. Et le discours
qui se formera alors n'aura plus l'ancienne théâtralité
artificielle et maladroite ; il se développera dans un langage
qui prétendra être celui de l'observation et de la
neutralité. Le banal s'analysera selon la grille efficace
mais grise de l'Administration, du journalisme et de la science ;
sauf à aller chercher ses splendeurs un peu plus loin de
là, dans la littérature. Au XVIIe et au XVIIIe siècle,
on est à l'âge encore rugueux et barbare où
toutes ces médiations n'existent pas ; le corps des misérables
est affronté presque directement à celui du roi, leur
agitation à ses cérémonies ; il n'y a pas non
plus de langage commun, mais un heurt entre les cris et les rituels,
entre les désordres qu'on veut dire et la rigueur des formes
qu'il faut suivre. De là, pour nous qui regardons de loin
ce premier affleurement du quotidien dans le code du politique,
d'étranges fulgurations, quelque chose de criard et d'intense,
qui se perdra par la suite lorsqu'on fera, de ces choses et de ces
hommes, des «affaires», des faits divers ou des cas.
*
Moment important que celui où une société
a prêté des mots, des tournures et des phrases, des
rituels de langage à la masse anonyme des gens pour qu'ils
puissent parler d'eux-mêmes -en parler publiquement et sous
la triple condition que ce discours soit adressé et mis en
circulation dans un dispositif de pouvoir bien défini, qu'il
fasse apparaître le fond jusque-là à peine perceptible
des existences et qu'à partir de cette guerre infime des
passions et des intérêts il donne au pouvoir la possibilité
d'une intervention souveraine. L'oreille de Denys était une
petite machine bien élémentaire si on la compare à
celle-ci. Comme le pouvoir serait léger et facile, sans doute,
à démanteler, s'il ne faisait que surveiller, épier,
surprendre, interdire et punir ; mais il incite, suscite, produit ;
il n'est pas simplement oeil et oreille ; il fait agir et parler.
Cette machinerie a sans doute été importante pour
la constitution de nouveaux savoirs. Elle n'est pas étrangère
non plus à tout un nouveau régime de la littérature.
Je ne veux pas dire que la lettre de cachet est au point d'origine
de formes littéraires inédites, mais qu'au tournant
du XVIIe et du XVIIIe siècle les rapports du discours, du
pouvoir, de la vie quotidienne et de la vérité se
sont noués sur un mode nouveau où la littérature
se trouvait elle aussi engagée.
La fable, selon le sens du mot, c'est ce qui mérite d'être
dit. Longtemps, dans la société occidentale, la vie
de tous les jours n'a pu accéder au discours que traversée
et transfigurée par le fabuleux ; il fallait qu'elle soit
tirée hors d'elle-même par l'héroïsme,
l'exploit, les aventures, la Providence et la grâce, éventuellement
le forfait ; il fallait qu'elle soit marquée d'une touche
d'impossible. C'est alors seulement qu'elle devenait dicible. Ce
qui la mettait hors d'accès lui permettait de fonctionner
comme leçon et exemple. Plus le récit sortait de l'ordinaire,
plus il avait de force pour envoûter ou persuader. Dans ce
jeu du «fabuleux exemplaire», l'indifférence
au vrai et au faux était donc fondamentale. Et s'il arrivait
qu'on entreprenne de dire pour elle-même la médiocrité
du réel, ce n'était guère que pour provoquer
un effet de drôlerie : le seul fait d'en parler faisait rire.
Depuis le XVIIe siècle, l'Occident a vu naître toute
une «fable» de la vie obscure d'où le fabuleux
s'est trouvé proscrit. L'impossible ou le dérisoire
ont cessé d'être la condition sous laquelle on pourrait
raconter l'ordinaire. Naît un art du langage dont la tâche
n'est plus de chanter l'improbable, mais de faire apparaître
ce qui n'apparaît pas -ne peut pas ou ne doit pas apparaître
: dire les derniers degrés, et les plus ténus, du
réel. Au moment où on met en place un dispositif pour
forcer à dire l'«infime», ce qui ne se dit pas,
ce qui ne mérite aucune gloire, l'«infâme»
donc, un nouvel impératif se forme qui va constituer ce qu'on
pourrait appeler l'éthique immanente au discours littéraire
de l'Occident : ses fonctions cérémonielles vont s'effacer
peu à peu ; il n'aura plus pour tâche de manifester
de façon sensible l'éclat trop visible de la force,
de la grâce, de l'héroïsme, de la puissance ; mais
d'aller chercher ce qui est le plus difficile à apercevoir,
le plus caché, le plus malaisé à dire et à
montrer, finalement le plus interdit et le plus scandaleux. Une
sorte d'injonction à débusquer la part la plus nocturne
et la plus quotidienne de l'existence (quitte à y découvrir
parfois les figures solennelles du destin) va dessiner ce qui est
la ligne de pente de la littérature depuis le XVIIe siècle,
depuis qu'elle a commencé à être littérature
au sens moderne du mot. Plus qu'une forme spécifique, plus
qu'un rapport essentiel à la forme, c'est cette contrainte,
j'allais dire cette morale, qui la caractérise et en a porté
jusqu'à nous l'immense mouvement : devoir de dire les plus
communs des secrets. La littérature ne résume pas
à elle seule cette grande politique, cette grande éthique
discursive ; elle ne s'y ramène pas non plus entièrement ;
mais elle y a son lieu et ses conditions d'existence.
De là son double rapport à la vérité
et au pouvoir. Alors que le fabuleux ne peut fonctionner que dans
une indécision entre vrai et faux, la littérature,
elle, s'instaure dans une décision de non-vérité
: elle se donne explicitement comme artifice, mais en s'engageant
à produire des effets de vérité qui sont reconnaissables
comme tels ; l'importance qu'on a accordée, à l'époque
classique, au naturel et à l'imitation est sans doute l'une
des premières façons de formuler ce fonctionnement
«en vérité» de la littérature.
La fiction a dès lors remplacé le fabuleux, le roman
s'affranchit du romanesque et ne se développera que de s'en
libérer toujours plus complètement. La littérature
fait donc partie de ce grand système de contrainte par lequel
l'Occident a obligé le quotidien à se mettre en discours
; mais elle y occupe une place particulière : acharnée
à chercher le quotidien au-dessous de lui-même, à
franchir les limites, à lever brutalement ou insidieusement
les secrets, à déplacer les règles et les codes,
à faire dire l'inavouable, elle tendra donc à se mettre
hors la loi ou du moins à prendre sur elle la charge du scandale,
de la transgression ou de la révolte. Plus que toute autre
forme de langage, elle demeure le discours de l' «infamie»
: à elle de dire le plus indicible - le pire, le plus secret,
le plus intolérable, l'éhonté. La fascination
qu'exercent l'une sur l'autre, depuis des années, psychanalyse
et littérature est sur ce point significative. Mais il ne
faut pas oublier que cette position singulière de la littérature
n'est que l'effet d'un certain dispositif de pouvoir qui traverse
en Occident l'économie des discours et les stratégies
du vrai.
Je disais, en commençant, que ces textes, je voudrais qu'on
les lise comme autant de «nouvelles». C'était
trop dire sans doute ; aucun ne vaudra jamais le moindre récit
de Tchekhov, de Maupassant ou de James. Ni «quasi-»
ni «sous-littérature», ce n'est même pas
l'ébauche d'un genre ; c'est dans le désordre, le bruit
et la peine, le travail du pouvoir sur les vies, et le discours
qui en naît. Manon Lescaut * raconte l'une des histoires que
voici.
* Prévost (A. F.), Les Aventures du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut, Amsterdam, 1733.
|
|