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"Les matins gris de la tolérance", Le Monde, no 9998,
23 mars 1977, p. 24. (Sur le film de P.P. Pasolini Comizi d'amore,
produit en 1963, sorti en 1965 en Italie,)
Dits Ecrits Tome III texte
n°201
D'où viennent les enfants ? De la cigogne, d'une fleur,
du Bon Dieu, de l'oncle de Calabre. Mais regardez plutôt le
visage de ces gamins : ils ne font rien pour donner l'impression
qu'ils croient ce qu'ils disent. Avec des sourires, des silences,
un ton lointain, des regards qui filent à droite et à
gauche, les réponses à ces questions d'adulte ont
une docilité perfide ; elles affirment le droit de garder
pour soi ce qu'on aime à chuchoter. La cigogne, c'est une
manière de se moquer des grands, de leur rendre la monnaie
de leur fausse pièce ; c'est le signe ironique, impatient
que la question n'ira pas plus loin, que les adultes sont des indiscrets,
qu'ils n'entreront pas dans la ronde, et que le «reste»,
l'enfant continuera à se le raconter à lui-même.
Ainsi commence le film de Pasolini.
Enquête sur la sexualité est une bien étrange
traduction pour Comizi d'amore: comices, réunion ou peut-être
forum d'amour. C'est le jeu millénaire du «banquet»,
mais à ciel ouvert sur les plages et les ponts, au coin des
tues, avec des enfants qui jouent à la balle, des garçons
qui traînent, des baigneuses qui s'ennuient, des prostituées
en grappe sur un boulevard, ou des ouvriers après l'usine.
Très loin du confessionnal, très loin aussi d'une
enquête où, sous garantie de discrétion, on
interroge les choses les plus secrètes, ce sont des Propos
de rue sur l'amour. Après tout, la rue, c'est la forme la
plus spontanée de la convivialité méditerranéenne.
Au groupe qui déambule ou lézarde, Pasolini, comme
en passant, tend son micro: il pose à la cantonade une question
sur l' «amour», sur ce domaine indécis où
se croisent le sexe, le couple, le plaisir, la famille, les fiançailles
avec leurs coutumes, la prostitution et ses tarifs. Quelqu'un se
décide, répond en hésitant un peu, se rassure,
parle pour les autres ; ils se rapprochent, approuvent ou grognent,
bras sur les épaules, visage contre visage ; les rires, la
tendresse, un peu de fièvre circulent vite entre ces corps
qui s'entassent ou se frôlent. Et qui parlent d'eux-mêmes
avec d'autant plus de retenue et de distance que leur contact est
plus vif et chaud : les adultes se juxtaposent et discourent, les
jeunes parlent bref et s'enlacent. Pasolini interviewer s'estompe :
Pasolini cinéaste regarde de toutes ses oreilles.
Le document est inappréciable quand on s'intéresse
plus à ces choses qui se disent qu'au mystère qui
ne se dit pas. Après le règne si long de ce qu'on
appelle (bien hâtivement) la morale chrétienne, on
pouvait s'attendre, dans cette Italie des premières années
soixante, à quelque bouillonnement du sexuel. Pas du tout.
Obstinément, les réponses sont données en termes
de droit: pour ou contre le divorce, pour ou contre la prééminence
du mari, pour ou contre l'obligation de virginité pour les
filles, pour ou contre la condamnation des homosexuels. Comme si
la société italienne de cette époque, entre
les secrets de la pénitence et les prescriptions de la loi,
n'avait pas encore trouvé de voix pour cette confidence publique
du sexe que nos médias aujourd'hui diffusent.
«Ils n'en parlent pas ? C'est qu'ils en ont peur», explique
Musatti, psychanalyste banal, que Pasolini interroge de temps en
temps, ainsi que Moravia, sur l'enquête en train de se faire.
Mais Pasolini, manifestement, n'en croit rien. Ce qui traverse tout
le film, ce n'est pas, je crois, la hantise du sexe, mais une sorte
d'appréhension historique, d'hésitation prémonitoire
et confuse devant un nouveau régime qui naît alors
en Italie, celui de la tolérance. Et c'est là que
se marquent les coupures, dans cette foule qui s'accorde pourtant
à parler du droit quand on l'interroge sur l'amour. Coupures
entre hommes et femmes, paysans et citadins, riches et pauvres?
Oui, bien sûr, mais surtout entre les jeunes et les autres.
Ceux-ci craignent un régime qui va bouleverser tous les ajustements
douloureux et subtils qui avaient assuré l'écosystème
du sexe (avec l'interdiction du divorce qui retient, de façon
inégale, l'homme et la femme, avec la maison close qui sert
de figure complémentaire à la famille, avec le prix
de la virginité et le coût du mariage). Les jeunes
abordent ce changement d'une façon bien différente ;
non pas avec des cris de joie, mais avec un mélange de gravité
et de méfiance, car ils le savent lié à des
transformations économiques qui risquent fort de reconduire
les inégalités de l'âge, de la fortune et du
statut. Au fond, les matins gris de la tolérance n'enchantent
personne, et nul n'y pressent la fête du sexe. Avec résignation
ou fureur, les vieux s'inquiètent: qu'en sera-t-il du droit?
Et les «jeunes», avec obstination, répondent:
qu'en sera-t-il des droits, de nos droits ?
Ce film, vieux de quinze ans, peut servir de repère. Un
an après Mamma Roma, Pasolini poursuit ce qui va devenir,
dans ses films, la grande saga des jeunes. De ces jeunes dans lesquels
il ne voyait pas du tout des adolescents pour psychologues, mais
la forme actuelle d'une «jeunesse» que nos sociétés,
depuis le Moyen Âge, depuis Rome et la Grèce, n'ont
jamais pu intégrer, qu'elles ont redoutée ou rejetée,
qu'elles ne sont jamais parvenues à soumettre, sauf à
la faire tuer de temps en temps à la guerre.
Et puis, 1963, c'était l'époque où l'Italie
venait d'entrer bruyamment dans ce mouvement d'expansion-consommation-tolérance
dont Pasolini devait faire un bilan, dix ans après, dans
les Écrits corsaires. La violence du livre répond
à l'inquiétude du film.
1963, c'était aussi l'époque où commençait
un peu partout en Europe et aux États-Unis cette remise en
question des formes multiples du pouvoir dont les sages nous disent
qu'elle est «à la mode». Eh bien! soit ; la «mode»
risque de se porter encore quelque temps, comme ces jours-ci à
Bologne.
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