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Paris, Galerie Bastida-Navazo, avril 1977.
Dits Ecrits Tome III texte n°203
Malheureuse troisième dimension, distendue par les peintres,
triturée par les commentateurs.
Il faut beaucoup d'aplomb et une tranquille certitude pour recommencer
à aller chercher, au fond du tableau, le bout de l'espace.
Ils sont plus d'un à le faire aujourd'hui, en France et aux
États-Unis (je songe à Ron Davis), comme si la perspective
soigneusement reconstituée, il y a quelques années,
par l'hyper ou le néoréalisme s'était tout
à coup dépeuplée et qu'il n'en reste plus que
les lignes de fuite. Vide de l'espace plutôt que profondeur
des choses. Mais, pour beaucoup, cette ouverture se fait à
partir des deux dimensions qui sont toujours imposées par
le rectangle de la toile: soient l'horizontale et la verticale,
le sol et le ciel, le lourd et le léger, comment y faire
jouer la fuite à l'infini ?
Maxime Defert s'y prend autrement: cette superficie sur laquelle
je peins, faisons comme si elle n'existait pas ; traitons avec la
plus légère des indifférences ce «fait
de la toile» auquel tant de peintres, depuis Manet, se sont
attachés. Faisons comme s'il n'y avait ni haut, ni bas, ni
bords. Pas de supports ni de surface. Et entrons, sans préambule,
dans cette dimension qui n'est la troisième que d'être
assujettie aux deux autres. Libérée pour elle-même,
elle est à la fois la seule et l'autre -celle dans laquelle
les deux premières nous sont restituées localement,
en blocs rigides qui s'interpénètrent ou s'entrechoquent.
A cette tentative, Maxime Defert est parvenu par étapes.
Ses premières toiles exposées chez Templon faisaient
osciller le relief ; celles des années 1972 organisaient,
par démultiplication des figures pures, une fuite infinie
à l'horizontale ; plus récemment, des éléments
disloqués semblaient tomber, mais dans une chute toujours
retenue et finalement immobile. Ses toiles d'aujourd'hui n'acceptent
plus aucun de ces repères. Elles n'ont même plus besoin
de grandes plages nocturnes pour signifier le vide. Sans appui ni
orientation, la troisième dimension est, pour les figures
qui y surgissent, à la fois matrice et abîme. Cette
production-dévoration des lignes, des plans, des volumes
par la puissance simple de l' «autre» dimension, c'est
cela que Daniel Nemitz a appelé, d'un mot à retenir
(et qui le fut), la «géométrie fantastique».
Donc ni haut ni bas, ni lourdeur ni précipitation, ni légèreté
ni ascension, mais des mouvements purs. Encore est-ce trop que de
parler de mouvements, car on ne peut savoir si ces masses, ces cubes,
ces parallélépipèdes se déplacent, ni
s'ils se déplacent les uns par rapport aux autres. On ne
sait plus s'ils surgissent du fond de la toile comme poussés
par une irruption volcanique ou s'ils y basculent par l'effet d'une
attraction. Sait-on même si ça bouge? On est dans l'ordre
de la vitesse nue. Et comme pour mieux abolir tout ce qui pourrait
servir de repère, la lumière qui surgit au coeur de
chaque toile n'est pas source ni foyer ; elle est plutôt l'effet
de la vitesse, le sillage de ces figures-comètes, l'incandescence
de leur poussée vertigineuse. L'accélération
indéfinie de ces masses sombres fait sourdre sur leurs bords
une braise également fugitive.
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