|
«Le supplice de la vérité», Chemin de
ronde, no 1 : La Torture, 4e trimestre 1977, pp. 162-163. (Sur l'observation
XXII de l'ouvrage de F. Leuret, Du traitement moral de la folie,
Paris, Baillière, 1840, pp. 429-435, publiée dans
ce même numéro de Chemin de ronde, pp. 158-161.)
Dits Ecrits III texte n°208
Ce texte n'a guère besoin d'explication 1.
1. Sur le traitement moral de la folie au début du XIXe
siècle, il faut se reporter au livre important de R. Castel,
L'Ordre psychiatrique. L'âge d'or de l'aliénisme, Paris,
Éd. de Minuit, 1976.
Je voudrais seulement indiquer le carrefour où il a pris
naissance.
Il relève toujours de l'idée multiséculaire
que l'essence de la folie est dans le délire, c'est-à-dire
non pas dans une erreur ou une série d'erreurs, mais dans
un rapport au réel qui est erroné : le fou ne se trompe
pas, il n'est plus «capable de vérité»,
au moins dans un certain ordre de choses. Mais la folie est aussi
dans ce texte - et l'idée est beaucoup plus récente
- une sorte d' «insurrection» : le malade mental est fondamentalement
rétif ; tous instincts dressés, il résiste dès
qu'on veut le soumettre ; le principe de la folie est dans la dynamique
sauvage et désordonnée des ressorts intérieurs.
Enfin, troisième idée : la machinerie hospitalière,
dans toute sa complexité, avec le grand rouage du médecin
et toutes les petites roues adjacentes (gardiens, infirmiers, douche,
nourriture, etc.), doit fonctionner dans son ensemble comme appareil
à guérir.
Le point du texte est donc celui-ci : comment faire fonctionner
le dispositif de l'internement -qui est un énorme «artifice»
comme retour à la vérité chez un «insoumis
du réel». Leuret met en oeuvre toute une procédure
qui ne lui appartient pas en propre, mais avec une «dramaticité
clinique» qu'il est seul sans doute à posséder.
En voici quelques éléments parmi d'autres :
1) Le médecin
est dans l'hôpital la clef de voûte, le maître
du réel ; il laisse le réel entrer à son gré,
il le fabrique selon ses ruses.
2) Le rapport d'obéissance
au médecin est en même temps un rapport de vérité
au réel : se soumettre au médecin ou à ses représentants,
se prendre à ses pièges même les plus artificieux
et jouer le jeu qu'il impose, c'est reconnaître le réel
dans sa vérité.
3) La principale ruse est de traiter
le malade comme si on ne le prenait pas pour fou : ainsi il ne pourra
se réfugier derrière sa maladie pour échapper
à l'autorité du médecin, ou en tout cas pour
lui donner le statut du soin et du dévouement : il doit la
recevoir à vif, de plein fouet comme pouvoir pur d'un homme
sur un autre.
4) La souffrance ne sera donc pas reçue comme
remède, donc comme inconvénient nécessaire ;
elle sera reçue comme injustice, arbitraire, frustration
des besoins fondamentaux ; il faut qu'elle soit perçue comme
le tranchant du pouvoir, sans autre justification.
5) Au terme du
jeu de la soumission-souffrance, la vérité «s'avoue»,
mais sous une tout autre forme qu'au terme de la question inquisitoriale ;
elle ne «sort» pas comme un secret intérieur
et enseveli, elle doit être «reconnue» - au sens
également de «connue de nouveau». Reconnue formellement :
le malade est tenu de la formuler à haute voix et au besoin
plusieurs fois. Reconnue finalement par la déclaration faite
par le malade lui-même qu'en effet il était fou et
qu'il est bien décidé maintenant à ne plus
l'être.
Mais ce n'est là, on le voit, qu'un bref épisode
dans la longue histoire des rapports noués dans nos sociétés
entre le rituel des supplices et les procédures de vérité.
|
|