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Le supplice de la vérité
Michel Foucault
Dits Ecrits III texte n°208

«Le supplice de la vérité», Chemin de ronde, no 1 : La Torture, 4e trimestre 1977, pp. 162-163. (Sur l'observation XXII de l'ouvrage de F. Leuret, Du traitement moral de la folie, Paris, Baillière, 1840, pp. 429-435, publiée dans ce même numéro de Chemin de ronde, pp. 158-161.)

Dits Ecrits III texte n°208


Ce texte n'a guère besoin d'explication 1.

1. Sur le traitement moral de la folie au début du XIXe siècle, il faut se reporter au livre important de R. Castel, L'Ordre psychiatrique. L'âge d'or de l'aliénisme, Paris, Éd. de Minuit, 1976.

Je voudrais seulement indiquer le carrefour où il a pris naissance.

Il relève toujours de l'idée multiséculaire que l'essence de la folie est dans le délire, c'est-à-dire non pas dans une erreur ou une série d'erreurs, mais dans un rapport au réel qui est erroné : le fou ne se trompe pas, il n'est plus «capable de vérité», au moins dans un certain ordre de choses. Mais la folie est aussi dans ce texte - et l'idée est beaucoup plus récente - une sorte d' «insurrection» : le malade mental est fondamentalement rétif ; tous instincts dressés, il résiste dès qu'on veut le soumettre ; le principe de la folie est dans la dynamique sauvage et désordonnée des ressorts intérieurs. Enfin, troisième idée : la machinerie hospitalière, dans toute sa complexité, avec le grand rouage du médecin et toutes les petites roues adjacentes (gardiens, infirmiers, douche, nourriture, etc.), doit fonctionner dans son ensemble comme appareil à guérir.

Le point du texte est donc celui-ci : comment faire fonctionner le dispositif de l'internement -qui est un énorme «artifice» comme retour à la vérité chez un «insoumis du réel». Leuret met en oeuvre toute une procédure qui ne lui appartient pas en propre, mais avec une «dramaticité clinique» qu'il est seul sans doute à posséder. En voici quelques éléments parmi d'autres :

1) Le médecin est dans l'hôpital la clef de voûte, le maître du réel ; il laisse le réel entrer à son gré, il le fabrique selon ses ruses.

2) Le rapport d'obéissance au médecin est en même temps un rapport de vérité au réel : se soumettre au médecin ou à ses représentants, se prendre à ses pièges même les plus artificieux et jouer le jeu qu'il impose, c'est reconnaître le réel dans sa vérité.

3) La principale ruse est de traiter le malade comme si on ne le prenait pas pour fou : ainsi il ne pourra se réfugier derrière sa maladie pour échapper à l'autorité du médecin, ou en tout cas pour lui donner le statut du soin et du dévouement : il doit la recevoir à vif, de plein fouet comme pouvoir pur d'un homme sur un autre.

4) La souffrance ne sera donc pas reçue comme remède, donc comme inconvénient nécessaire ; elle sera reçue comme injustice, arbitraire, frustration des besoins fondamentaux ; il faut qu'elle soit perçue comme le tranchant du pouvoir, sans autre justification.

5) Au terme du jeu de la soumission-souffrance, la vérité «s'avoue», mais sous une tout autre forme qu'au terme de la question inquisitoriale ; elle ne «sort» pas comme un secret intérieur et enseveli, elle doit être «reconnue» - au sens également de «connue de nouveau». Reconnue formellement : le malade est tenu de la formuler à haute voix et au besoin plusieurs fois. Reconnue finalement par la déclaration faite par le malade lui-même qu'en effet il était fou et qu'il est bien décidé maintenant à ne plus l'être.

Mais ce n'est là, on le voit, qu'un bref épisode dans la longue histoire des rapports noués dans nos sociétés entre le rituel des supplices et les procédures de vérité.