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«Nous nous sentions comme une sale espèce»
Michel Foucault
Dits Ecrits Tome III texte n°217

«Wir fühlten uns als schmurzige Spezies» («Nous nous sentions comme une sale espèce» ; trad. J. Chavy), Der Spiegel, 31e année, no 52, 19 décembre 1977, pp. 77-78.

Dits Ecrits Tome III texte n°217


Il m'importait d'aller à Berlin-Est. Car je ne me fiais pas aux Français qui, souvent, parlent de l'Allemagne en général, comme s'il y en avait une plus forte dans son unité mythique que dans la réalité de sa partition. Ce qui se passe d'un côté me paraît incompréhensible si on ne voit pas également l'autre côté - comme dans un jeu de demandes et de réponses où l'on n'entendrait qu'un seul des partenaires.

Les problèmes commencèrent au passage du Mur. Pour des raisons que je ne comprends toujours pas, mon compagnon et moi fûmes conduits séparément dans une pièce par la police populaire, minutieusement fouillés, les poches de pantalon retournées, le portefeuille ouvert, l'argent compté, tous les papiers examinés (certains, je pense, ont été photocopiés); les policiers ont scruté de près les papiers sur lesquels nous avions noté quelques lieux de rendez-vous et des adresses à Berlin-Ouest.

Que faites-vous à Berlin ? Qui est cette personne ? Qu'est-ce que vous venez faire en R.D.A. ? Un petit morceau de papier était tombé de ma poche, un coin de journal sur lequel on griffonne une note; il s'agissait d'un livre de Rudolf Virchow, paru en 1871 *. Qui est ce monsieur ? Etes-vous allé chez lui ? Etes-vous allé à l'hôpital Virchow ? Connaissez-vous quelqu'un dans cet hôpital ?

* M. Foucault se réfère sans doute à l'édition revue et augmentée de l'ouvrage du médecin et homme politique allemand Rudolph Ludwig Virchow (1821-1902): Die Cellularpathologie in ihrer begründung auf physiologische und pathologische gewebelehre. Vierte, neu bearbeite und Stark vermehrte Auflage, Berlin, A. Hirschwald, 1871. Cf la traduction d'après la première édition de 1858 : La Pathologie cellulaire basée sur l'étude physiologique et pathologique des tissus (trad. P. Picard), Paris, Baillière, 1861.

Nous connaissons tous des bureaucrates mal lunés. Mais j'eus de nouveau l'impression que j'avais déjà ressentie en Pologne, et que des dissidents soviétiques m'avaient si souvent remise en mémoire... l'effrayante impression de pouvoir être un danger pour n'importe qui. Si l'on avait trouvé sur nous une adresse de Berlin-Est ? ou une référence à un ouvrage contemporain ? Peut-être même existe-t-il en R.D.A. un dénommé Rudolf Virchow qui se demande aujourd'hui pourquoi on le soupçonne d'entretenir des relations avec deux Français dont il n'a jamais entendu parler.

On transporte la peste avec soi, on peut trahir sans le vouloir, dénoncer sans même dire un mot. De même que tout le monde peut devenir suspect, tout le monde peut rendre suspect tout le monde. Chacun est un lépreux, on a peur de l'autre à cause de soi-même et on a peur de soi à cause des autres.

Le surlendemain, nous prenions notre petit déjeuner dans notre très coquet hôtel de Berlin-Ouest, en compagnie de nos amis allemands. Nous parlions d'un livre sur Ulrike Meinhof qui venait de paraître à Paris. Une note de ce livre présentait Peter Brückner, que nous admirions tous, comme un ancien sympathisant du groupe Baader-Meinhof qui serait devenu indicateur de police.

Nous discutions de ce mensonge éhonté - souvent à voix haute, tantôt en français, tantôt en allemand.

Alors que nous quittions l'hôtel, trois autos de la police surgirent soudain, une quinzaine de policiers en descendirent, quelques-uns armés de mitraillettes. Ils se précipitèrent dans l'hôtel, ils en ressortirent dare-dare, comme des fous, et se jetèrent sur notre voiture au moment où nous allions démarrer. Ils nous obligèrent à descendre et à mettre les mains en l'air, puis ils nous mirent contre le mur et nous fouillèrent.

Les hommes aux mitraillettes formaient un demi-cercle autour de nous. Nous ne pouvions voir leur visage, mais je puis assurer pourtant que ceux qui nous fouillaient avaient peur, de même, sans aucun doute, que ceux qui nous regardaient par les fenêtres, et que nous avons remarqués lorsqu'on nous autorisa à nous retourner.

Puis, quand ils se sentirent soulagés, les policiers nous expliquèrent que nous avions été dénoncés. Quelqu'un de l'hôtel avait cru que la jeune femme qui nous accompagnait ressemblait à Inge Viett * et avait appelé la police. Ils nous dirent qu'il s'agissait d'une erreur et que nous pouvions partir.

* L'un des membres les plus recherchés de la Fraction Armée rouge depuis son évasion de prison. Les photos des membres du groupe Baader étaient alors affichées partout en R.F.A.

À peine étions-nous remontés dans notre voiture qu'ils nous firent redescendre. Ils nous dirent, avec un certain embarras, qu'ils étaient presque convaincus que notre amie n'était pas Inge Viett, mais que l'appareil administratif déjà alerté s'était mis en marche et qu'il exigeait de nouvelles vérifications.

Nous fûmes ensuite conduits dans un bâtiment de la police et enfermés dans des cellules séparées. Ces cages minuscules et impeccables, si propres et si stérilisées avaient quelque chose de déprimant -elles faisaient un peu penser à un hôpital ou à la morgue.

Nous pensions devoir y rester trois jours; à en juger d'après la bureaucratie de l'Est, qui peut passer des heures à fouiller les poches d'un étranger inconnu, combien de jours leur faudrait-il donc pour quelqu'un qui se promène avec une personne qui ressemble à Inge Viett ?

En fait, nous ne sommes pas restés enfermés plus d'une demi-heure, pratiquement pas d'interrogatoire, rien au sujet de nos papiers, livres ou documents que nous avions avec nous. Aucune question sur nous à nos amis, aucune question à nos amis sur nous.

Mais toujours le même refrain : «On vous a dénoncés, nous étions obligés de venir.» J'ignore si, dans l'intervalle, ils ont procédé à des recherches quelconques, et il est possible que certaines de nos indications soient fichées dans une grande banque de données.

Mais je sais que tout ce théâtre pour vérifier des identités, ce grotesque déploiement de force à cause d'une prétendue ressemblance n'est pas le bon moyen pour faire des enquêtes sérieuses, mais qu'au contraire cela sert à mettre solennellement en scène le grand rituel de la dénonciation.

Tout le monde - dénonciateurs, dénoncés, spectateurs - doit être clairement défini pour «coller» avec la dénonciation. Le policier de l'Est aime montrer qu'il détient son pouvoir d'un autre monde, étranger à la population, - il se met en valeur en citant continuellement des règlements -, le monde de l'Administration, du Parti, des chefs. Il s'appuie abstraitement et redoutablement sur ce monde d'en haut.

Celui de l'Ouest fait tout pour faire comprendre qu'il est intervenu «sur demande». La dénonciation lui confère son pouvoir. Si l'on vous arrête, cela veut dire que vous avez fait peur à quelqu'un, ou que votre visage a rappelé quelque chose à cette personne. Ne vous plaignez pas de la police, elle est au service des angoisses de n'importe qui, au service de ses hallucinations, de ses répulsions, Elle intervient comme les pompiers à l'odeur du gaz, dès que ça sent mauvais.

Personne n'est coupable, ni le dénonciateur, qui remplit son devoir de citoyen en face du danger, ni la police, qui est sur place dès qu'elle entend un appel au secours, ni vous non plus -à moins que la police et ses informateurs ne pensent que vous êtes coupable.

La différence entre l'Allemagne de l'Ouest et l'Allemagne de l'Est : ici, du théâtre et des mitraillettes, là-bas, la bureaucratie et les photocopieurs. Ici, la possibilité que tout un chacun soit accusé par d'autres; là-bas, une suspicion universelle de la part de l’Administration.

Nous étions insignifiants, et nous n'avions presque rien fait. Mais le grand oeil de l'État était sur nous parce que, dans le hall d'un hôtel, quelqu'un avait trouvé que nous avions l'air bizarres. Lorsqu'une bande d'hommes armés de mitraillettes se sont précipités sur nous, l'ont-ils fait parce qu'une jeune fille aux cheveux blonds était avec nous ?

Ou bien, n'est-ce pas plutôt que nous étions un groupe d'Allemands et de Français, très manifestement des «intellectuels», qui parlions de politique à voix haute, précisément des gens qui ressemblent à des gens qui, de leur côté, ressemblaient à des gens qui, par leurs paroles et leurs écrits, en soutiennent qui eux-mêmes sont dangereux ? Non, pas une sale race, comme on disait autrefois, mais une «sale espèce». Nous nous sommes sentis comme une sale espèce.