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Eugène Sue que j'aime
Michel Foucault

«Eugène Sue que j'aime», Les Nouvelles littéraires, 56e année, no 2618, 12-19 janvier 1978, p. 3. (Sur E. Sue, Les Mystères du peuple, préface de F. Mitterrand, Paris, Régine Deforges, 1978.)

Dits Ecrits Tome III texte n°224


Eugène Sue, parfois, me fait penser à Flaubert – on me pardonnera peut-être si j'ajoute que Flaubert ne me fait pas souvent penser à Eugène Sue : un savoir monté à son plus haut point d'intensité, porté au rouge par la précision et le détail et s'immobilisant dans une image. D'un savoir faire une scène. Art d'illustrateur? Technique étrange et difficile en tout cas, qui fut de Walter Scott à Rosny l'un des rêves du XIXe siècle : celui de rendre fictive la vérité. La Tentation de saint Antoine * a rassemblé tout ce que l'histoire des religions, à l'époque, pouvait savoir sur les dieux étrangers, la folie des sociétés, et les monstres qu'adoraient des hommes ivres. Eugène Sue a lu Augustin Thierry et son frère Amédée **, et tout ce qu'on pouvait dire sur les moeurs des Gaulois nos ancêtres, sur leurs révoltes, sur les invasions des Francs et le début de la féodalité ; et il en a fait, de chapitre en chapitre, autant de gravures exactes et oniriques (ce genre de récit ne peut pas se comprendre sans l'existence de la lithographie, modèle et point d'aboutissement de toutes ces scènes : on est dans la litho-littérature).

Mais ceux qui n'aiment pas ce côté Salammbô *** du pauvre trouveront dans Les Mystères du peuple tout un côté Alexandre Dumas ou Ponson du Terrail : outre les images éclatantes et les tableaux fixes en pleine lumière, il y a les trajets souterrains, les épisodes sombres, la mort et les retrouvailles, les aventures.

* Flaubert (G.), La Tentation de saint Antoine, Paris, Charpentier, 1874.

** Thierry (Amédée), Histoire des Gaulois, depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'entière soumission de la Gaule à la domination romaine, Paris, A. Saurelet, 1828, 3 vol. Thierry (Augustin), Récits des temps mérovingiens, précédés de considérations sur l'histoire de France, Paris, J. Tessier, 1840, 2 vol.

*** Flaubert (G.), Salammbô, Paris, Michel Lévy, 1862.

En somme de la «bonne» littérature -celle qui donne ceci et cela, tout et le reste, celle qui ne lésine pas sur ce qu'elle raconte, même si elle va vite dans la manière de le dire, celle qui donne l'impression qu'on en a pour son argent. Après tout, la littérature populaire du XIXe siècle était commercialisée à grande échelle et par des gens pour qui un sou était un sou. On s'est moqué de ceux qui tiraient à la ligne pour vendre davantage. Soyons reconnaissants à ceux qui en mettent plein la vue. Ils savaient que la littérature, ça s'achetait.

Je rêve d'un livre à faire. Il s'appellerait Les Plaisirs de l'Histoire. Il ne serait fait que de «morceaux choisis» - quelle belle expression ! -, de reproductions de tableaux et de gravures, d'extraits d'ouvrages scolaires. Et chaque chapitre serait consacré à l'une de ces scènes que, depuis le XIXe siècle, on n'a pas cessé d'imprimer dans la tête des enfants et des adultes : Vercingétorix, jeune guerrier à moitié nu, indomptable et vaincu, venant offrir sa personne au milieu des légionnaires cuirassés ; Blandine frémissante au milieu de ses lions ; le galop des Huns sur fond d'incendies parmi des femmes dépoitraillées et implorantes ; Brunehaut à la croupe de l'étalon, etc. Et il ne serait pas difficile de montrer : d'abord, quels éléments érotiques assez simples et très répétitifs y sont mis en jeu (rapport vainqueurs vaincus, contraste des armes et de la nudité, triomphes sauvages sur des tendresses piétinées, force mal enchaînée des esclaves) ; ensuite, quelle leçon politique toujours précise et parfois fort subtile s'y trouvait formulée. Ces scènes pendant plus d'un siècle ont fonctionné comme autant de «points d'érotisation» de l'Histoire ; là s'est formé un «amour de la patrie» qui n'avait rien d'abstrait, mais ne dérivait que par simple extension des liens familiaux immédiats. Il paraît que les petits paysans autrefois apprenaient le plaisir en regardant la basse-cour copuler. Combien d'enfants des écoles et des villes en ont découvert de très étranges en lisant ces livres sous le signe hypocrite de la «mère» patrie !

Je rêve donc de cette anthologie érotico-historique qui devrait en tout cas laisser une large place aux Mystères du peuple. Sur ce point encore, on en a pour son argent. Rien n'y manque : l'adolescent qui veille le cadavre semé de fleurs du rival fraternel qu'il a tué ; les femmes aux seins nus qui fendent à coups de hache les soudards qui les assaillent, la vente des esclaves, avec des enfants impubères palpés par des débauchés exsangues. Tous les classiques, tous les poncifs de l'érotisme historique ; les films à péplums, il y a quelques années, étaient beaucoup moins amusants et ne recelaient pas le même intérêt politique (sur l'érotisme du mode de récit, avec le jeu du suspens, Étienne Durand-Dessert, dans l'introduction du texte, dit des choses bien intelligentes).

Marx a dit qu'il avait trouvé l'idée de la lutte des classes chez les historiens français. En fait, il y avait trouvé surtout la lutte des races. L'idée que des rapports de guerre traversent la société et en sous-tendent la structure est une vieille idée. Dès le XVIIe siècle, on a supposé que des nations comme la France et l'Angleterre étaient en fait composées de deux races dont l'une, plus ancienne, avait été vaincue par des envahisseurs, que ceux-ci, pendant des siècles, l'avaient dominée et exploitée, formant l'aristocratie ; mais que le jour allait venir de la révolte et de la revanche, le jour où on se retrouverait chez soi et entre soi, les autres étant vaincus, chassés ou assimilés ; chacun alors pourra retrouver son nom et son identité, son être propre, sa patrie, et les biens dont la communauté ancestrale a été dépouillée.

Le thème, vigoureux déjà sous la Révolution, est devenu florissant au XIXe siècle : les millénarismes révolutionnaires, les nationalismes, mais aussi les luttes communes à la bourgeoisie et aux couches populaires contre les aristocraties de la naissance ou de l'argent, s'en sont nourris. Les Mystères du peuple en sont un remarquable exemple : à la fois par leur date (les lendemains de la révolution de 1848) et la multiplicité des éléments combinés (on y voit les dominateurs romains survivant dans l'Église, les ordres monastiques, les jésuites, les ultramontains actuels ; les dominateurs francs donnant naissance aux propriétaires terriens ; les paysans, l'artisanat des villes, les petits commerçants perpétuant la vieille race vaincue mais toujours rétive).

On a là un témoignage capital de ce «social-racisme» qui fut si important au XIXe siècle. Qu'on ne soupçonne rien de péjoratif dans cette expression : c'est l'une des formes premières de la perception de classe et de la conscience nationale. Et toute la fin du XIXe siècle, pour ne pas aller plus loin, a été traversée par les avatars de ce thème : lent dégagement du socialisme par rapport à cette valorisation des races, déplacement de l'opposition Gaulois-Germains vers l'opposition Aryens-non-Aryens, recomposition du racisme à partir et autour de la pratique coloniale, intensification de l'antisémitisme, conflits du jacobinisme avec les minorités linguistiques et ethniques, etc.

François Mitterrand, dans sa préface aux Mystères du peuple, a mille fois raison d'insister sur la sincérité socialiste d'Eugène Sue. La fin de sa vie en fait foi. Mais ce texte aussi : texte au carrefour d'idées qui peuvent bien nous paraître étranges et lointaines, mais ont été essentielles dans la gestation, au milieu du XIXe siècle, des thèmes socialistes. Je ne sais pas si Marx, dans L'Idéologie allemande *, a tout dit sur Les Mystères de Paris. Les Mystères du peuple, en tout cas, relèvent d'une tout autre analyse.

* Marx (K.) et Engels (F.), Die deutsche Ideologie, Kritik der neuesten deutschen Philosophie in ihren Repräsentanten, Feuerbach, B. Bauer und Stirner, und des deutschen Sozialismus in seinen verschiedenen Propheten, 1845-1846, Moscou, Verlag für Literatur und Politik, 1932 (L'Idéologie allemande, trad. R. Cartelle, Paris, Éditions sociales, 1953).