|
«Eugène Sue que j'aime», Les Nouvelles littéraires,
56e année, no 2618, 12-19 janvier 1978, p. 3. (Sur E. Sue,
Les Mystères du peuple, préface de F. Mitterrand,
Paris, Régine Deforges, 1978.)
Dits Ecrits Tome III texte n°224
Eugène Sue, parfois, me fait penser à Flaubert –
on me pardonnera peut-être si j'ajoute que Flaubert ne me
fait pas souvent penser à Eugène Sue : un savoir monté
à son plus haut point d'intensité, porté au
rouge par la précision et le détail et s'immobilisant
dans une image. D'un savoir faire une scène. Art d'illustrateur?
Technique étrange et difficile en tout cas, qui fut de Walter
Scott à Rosny l'un des rêves du XIXe siècle :
celui de rendre fictive la vérité. La Tentation de
saint Antoine * a rassemblé tout ce que l'histoire des religions,
à l'époque, pouvait savoir sur les dieux étrangers,
la folie des sociétés, et les monstres qu'adoraient
des hommes ivres. Eugène Sue a lu Augustin Thierry et son
frère Amédée **, et tout ce qu'on pouvait dire
sur les moeurs des Gaulois nos ancêtres, sur leurs révoltes,
sur les invasions des Francs et le début de la féodalité ;
et il en a fait, de chapitre en chapitre, autant de gravures exactes
et oniriques (ce genre de récit ne peut pas se comprendre
sans l'existence de la lithographie, modèle et point d'aboutissement
de toutes ces scènes : on est dans la litho-littérature).
Mais ceux qui n'aiment pas ce côté Salammbô
*** du pauvre trouveront dans Les Mystères du peuple tout
un côté Alexandre Dumas ou Ponson du Terrail : outre
les images éclatantes et les tableaux fixes en pleine lumière,
il y a les trajets souterrains, les épisodes sombres, la
mort et les retrouvailles, les aventures.
* Flaubert (G.), La Tentation de saint Antoine, Paris, Charpentier,
1874.
** Thierry (Amédée), Histoire des Gaulois, depuis
les temps les plus reculés jusqu'à l'entière
soumission de la Gaule à la domination romaine, Paris, A.
Saurelet, 1828, 3 vol. Thierry (Augustin), Récits des temps
mérovingiens, précédés de considérations
sur l'histoire de France, Paris, J. Tessier, 1840, 2 vol.
*** Flaubert (G.), Salammbô, Paris, Michel Lévy, 1862.
En somme de la «bonne» littérature -celle qui
donne ceci et cela, tout et le reste, celle qui ne lésine
pas sur ce qu'elle raconte, même si elle va vite dans la manière
de le dire, celle qui donne l'impression qu'on en a pour son argent.
Après tout, la littérature populaire du XIXe siècle
était commercialisée à grande échelle
et par des gens pour qui un sou était un sou. On s'est moqué
de ceux qui tiraient à la ligne pour vendre davantage. Soyons
reconnaissants à ceux qui en mettent plein la vue. Ils savaient
que la littérature, ça s'achetait.
Je rêve d'un livre à faire. Il s'appellerait Les Plaisirs
de l'Histoire. Il ne serait fait que de «morceaux choisis»
- quelle belle expression ! -, de reproductions de tableaux et de
gravures, d'extraits d'ouvrages scolaires. Et chaque chapitre serait
consacré à l'une de ces scènes que, depuis
le XIXe siècle, on n'a pas cessé d'imprimer dans la
tête des enfants et des adultes : Vercingétorix, jeune
guerrier à moitié nu, indomptable et vaincu, venant
offrir sa personne au milieu des légionnaires cuirassés ;
Blandine frémissante au milieu de ses lions ; le galop des
Huns sur fond d'incendies parmi des femmes dépoitraillées
et implorantes ; Brunehaut à la croupe de l'étalon,
etc. Et il ne serait pas difficile de montrer : d'abord, quels éléments
érotiques assez simples et très répétitifs
y sont mis en jeu (rapport vainqueurs vaincus, contraste des armes
et de la nudité, triomphes sauvages sur des tendresses piétinées,
force mal enchaînée des esclaves) ; ensuite, quelle
leçon politique toujours précise et parfois fort subtile
s'y trouvait formulée. Ces scènes pendant plus d'un
siècle ont fonctionné comme autant de «points
d'érotisation» de l'Histoire ; là s'est formé
un «amour de la patrie» qui n'avait rien d'abstrait,
mais ne dérivait que par simple extension des liens familiaux
immédiats. Il paraît que les petits paysans autrefois
apprenaient le plaisir en regardant la basse-cour copuler. Combien
d'enfants des écoles et des villes en ont découvert
de très étranges en lisant ces livres sous le signe
hypocrite de la «mère» patrie !
Je rêve donc de cette anthologie érotico-historique
qui devrait en tout cas laisser une large place aux Mystères
du peuple. Sur ce point encore, on en a pour son argent. Rien n'y
manque : l'adolescent qui veille le cadavre semé de fleurs
du rival fraternel qu'il a tué ; les femmes aux seins nus
qui fendent à coups de hache les soudards qui les assaillent,
la vente des esclaves, avec des enfants impubères palpés
par des débauchés exsangues. Tous les classiques,
tous les poncifs de l'érotisme historique ; les films à
péplums, il y a quelques années, étaient beaucoup
moins amusants et ne recelaient pas le même intérêt
politique (sur l'érotisme du mode de récit, avec le
jeu du suspens, Étienne Durand-Dessert, dans l'introduction
du texte, dit des choses bien intelligentes).
Marx a dit qu'il avait trouvé l'idée de la lutte
des classes chez les historiens français. En fait, il y avait
trouvé surtout la lutte des races. L'idée que des
rapports de guerre traversent la société et en sous-tendent
la structure est une vieille idée. Dès le XVIIe siècle,
on a supposé que des nations comme la France et l'Angleterre
étaient en fait composées de deux races dont l'une,
plus ancienne, avait été vaincue par des envahisseurs,
que ceux-ci, pendant des siècles, l'avaient dominée
et exploitée, formant l'aristocratie ; mais que le jour allait
venir de la révolte et de la revanche, le jour où
on se retrouverait chez soi et entre soi, les autres étant
vaincus, chassés ou assimilés ; chacun alors pourra
retrouver son nom et son identité, son être propre,
sa patrie, et les biens dont la communauté ancestrale a été
dépouillée.
Le thème, vigoureux déjà sous la Révolution,
est devenu florissant au XIXe siècle : les millénarismes
révolutionnaires, les nationalismes, mais aussi les luttes
communes à la bourgeoisie et aux couches populaires contre
les aristocraties de la naissance ou de l'argent, s'en sont nourris.
Les Mystères du peuple en sont un remarquable exemple : à
la fois par leur date (les lendemains de la révolution de
1848) et la multiplicité des éléments combinés
(on y voit les dominateurs romains survivant dans l'Église,
les ordres monastiques, les jésuites, les ultramontains actuels ;
les dominateurs francs donnant naissance aux propriétaires
terriens ; les paysans, l'artisanat des villes, les petits commerçants
perpétuant la vieille race vaincue mais toujours rétive).
On a là un témoignage capital de ce «social-racisme»
qui fut si important au XIXe siècle. Qu'on ne soupçonne
rien de péjoratif dans cette expression : c'est l'une des
formes premières de la perception de classe et de la conscience
nationale. Et toute la fin du XIXe siècle, pour ne pas aller
plus loin, a été traversée par les avatars
de ce thème : lent dégagement du socialisme par rapport
à cette valorisation des races, déplacement de l'opposition
Gaulois-Germains vers l'opposition Aryens-non-Aryens, recomposition
du racisme à partir et autour de la pratique coloniale, intensification
de l'antisémitisme, conflits du jacobinisme avec les minorités
linguistiques et ethniques, etc.
François Mitterrand, dans sa préface aux Mystères
du peuple, a mille fois raison d'insister sur la sincérité
socialiste d'Eugène Sue. La fin de sa vie en fait foi. Mais
ce texte aussi : texte au carrefour d'idées qui peuvent bien
nous paraître étranges et lointaines, mais ont été
essentielles dans la gestation, au milieu du XIXe siècle,
des thèmes socialistes. Je ne sais pas si Marx, dans L'Idéologie
allemande *, a tout dit sur Les Mystères de Paris. Les Mystères
du peuple, en tout cas, relèvent d'une tout autre analyse.
* Marx (K.) et Engels (F.), Die deutsche Ideologie, Kritik der
neuesten deutschen Philosophie in ihren Repräsentanten, Feuerbach,
B. Bauer und Stirner, und des deutschen Sozialismus in seinen verschiedenen
Propheten, 1845-1846, Moscou, Verlag für Literatur und Politik,
1932 (L'Idéologie allemande, trad. R. Cartelle, Paris, Éditions
sociales, 1953).
|
|