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«Attention : danger», Libération, no 1286, 22
mars 1978, p. 9.
Dits Ecrits Tome III texte n°228
Autant qu'on sache, la loi punit un homme pour ce qu'il a fait.
Mais jamais pour ce qu'il est. Encore moins pour ce qu'il serait
éventuellement, encore moins pour ce qu'on soupçonne
qu'il pourrait être ou devenir.
Et voilà que maintenant la justice pénale, de plus
en plus, s'intéresse aux gens «dangereux»; elle
fait de la«dangerosité» une catégorie,
sinon punissable, du moins susceptible de modifier la punition.
On n'en est pas encore tout à fait comme en U.R.S.S. à
condamner quelqu'un parce qu'il est dangereux. Mais la dangerosité,
cette sombre qualité qu'on prête aux individus, vient
maintenant s'ajouter au délit. Et donne droit à un
supplément de peine. On est en train de créer l'infraction
psychologique, le «crime de caractère». Je te
punis parce que tu n'es pas comme il faut. Raisonnons un peu.
1) Si la dangerosité est une catégorie psychologique
parmi d'autres, elle ne saurait entraîner aucune peine, ni
aucun supplément de peine.
2) Si la dangerosité est une possibilité de délit
ou d'infraction, aucune loi n'autorise à punir une simple
virtualité.
3) Depuis la fin de la dernière guerre, l'expertise psychiatrique
à laquelle on soumet tout accusé qui doit passer aux
assises doit établir si l'individu est dangereux. Ça
n'a pas beaucoup de sens en psychiatrie et c'est exorbitant par
rapport au droit. Le verdict en tout cas, tient compte de cette
supposée dangerosité. C'est trop sans doute, mais
ça suffit.
4) Or le décret de 1975 autorise l'administration pénitentiaire
à modifier le déroulement de la peine et à
placer le condamné en quartier de haute sécurité
si on découvre en lui une «dangerosité».
Dangerosité qui n'est plus manifestée par le délit,
mais suscitée par la prison. Eh bien, si la prison crée
un danger qui lui est spécifique, c'est la prison qu'il faut
supprimer.
5) Enfin, dans la moindre maison d'arrêt, le directeur a
reçu le droit de mettre en quartier de haute sécurité
tout détenu, même s'il n'est pas encore passé
en jugement, même s'il n'a été considéré
comme dangereux par aucun expert. Uniquement parce qu'il estime
que cet individu est dangereux dans la prison qu'il dirige et par
rapport à elle. C'est donc sa prison et la manière
dont il la dirige qui sont créatrices de dangers. L'équité
et le droit veulent donc que le directeur et lui seul en porte la
responsabilité.
Conclusions : si la prison crée le danger, il est juste et
légitime de vouloir y échapper. C'est indispensable,
en tout cas, si on ne veut pas soi-même devenir dangereux.
Nul ne doit se faire le complice de ceux qui l'exposent volontairement
à devenir dangereux. L'évasion, dans ce cas, est un
devoir.
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