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«Sei to seiji wo Kataru» («Sexualité et
politique»; entretien avec C. Nemoto et M. Watanabe, le 27
avril 1978, au journal Asahi), Asahi jaanaru, 20e année,
no 19, 12 mai 1978, pp. 15-20.
Dits Ecrits Tome III texte n°230
M. Watanabe : Monsieur Foucault, aujourd'hui, le 27 avril, vous
avez donné une conférence très intéressante
sur «Le philosophe et le pouvoir dans le monde occidental»
dans la salle de conférences d'Asahi. Dans les prochains
numéros de cette revue, nous allons publier un résumé
de votre analyse portant sur le rôle que jouait en Europe
la technique du pouvoir de l'Église catholique, ce que vous
appelez le «pouvoir morphologique du curé», au
cours de la formation de l'individu et dans la fonction du pouvoir
dont l'objet était l'individu. Puisque vous partez pour Paris
demain, cette interview sera la dernière de votre séjour
au Japon, et je voudrais que nous discutions ici de la sexualité
et de la politique.
Or on pourrait dire que la sexualité et la politique, ou
bien la sexualité et le pouvoir, sont le thème principal,
le motif initial de l’Histoire de la sexualité que
vous écrivez en ce moment. Le premier tome, La Volonté
de savoir, a déjà été publié
l'an dernier. J'en ai traduit une partie pour l'insérer dans
Umi de Chuoo Koron, et la traduction de la totalité est en
cours. Je voudrais vous poser quelques questions concernant certaines
propositions et hypothèses que vous y avez présentées.
Un sujet comme la sexualité et le pouvoir évoque
tout de suite les problèmes de la censure et ensuite ceux
de la liberté sexuelle qui ont des rapports étroits
entre eux.
L'une des propositions les plus importantes dans La Volonté
de savoir est qu'en discourant tellement de la libération
sexuelle et de l'injustice de la censure l'essentiel des phénomènes
actuels qui entourent la sexualité nous échappe. C'est-à-dire
que l'hypothèse répressive cache le phénomène
de la prolifération anormale des discours à propos
du sexe. En fait, ce phénomène-là est essentiel
pour analyser les rapports entre la sexualité et le pouvoir.
Cela ne veut pas dire qu'on sous-estime l'injustice de la censure,
mais il faudrait la situer comme une pièce d'un appareil
de pouvoir plus important.
Malgré la levée des interdictions relatives à
la pornographie par le gouvernement du président Giscard
d'Estaing, je suppose qu'en France aussi vous avez des censures
diverses et des systèmes d'exclusion dans ce domaine. Au
Japon, cela fonctionne d'une manière nettement plus absurde,
si bien qu'il est naturel que la perspective de la libération
sexuelle soit un objectif pour ceux qui s'opposent au pouvoir.
La norme de la censure est totalement arbitraire, et cela nous
paraît évident qu'il s'agit d'une stratégie
du pouvoir. Par exemple, vous avez peut-être entendu dire
que la censure pour les images est excessive par rapport aux discours;
concernant les images, la censure porte seulement sur les poils
du pubis et sur les sexes; quant aux discours, les textes exhibitionnistes
destinés aux revues hebdomadaires sont tolérés,
tandis que les oeuvres littéraires sont censurées.
Comme vos autres oeuvres, La Volonté de savoir a éclairci
des choses que nous n'avons pas précisément examinées
ou bien que nous n'avons pas su situer à leurs propres places,
bien que nous y pensions et que nous les percevions dans la vie
quotidienne. En outre, vous avez replacé ces choses dans
leur système. Au Japon, d'un côté, il y a la
censure stupide qui empêche d'importer même les revues
de mode si on n'efface pas les poils du pubis, d'un autre côté,
nous sommes inondés de discours sur le sexe. Je voudrais
y revenir plus tard.
C. Nemoto : Pour commencer, nous allons parler de L'Empire des
sens *, un film de Nagisa Oshima qui a eu du succès en France
et qui s'est fait une réputation à cause de la censure
au Japon. Avez-vous vu ce film ?
* 1975.
M. Foucault : Bien sûr que oui, je l'ai vu deux fois.
C. Nemoto : Savez-vous ce qui s'est passé quand le film
a été importé au Japon ?
W. Watanabe : On voyait l'image séparée en deux au
milieu de l'écran, car les parties interdites ont été
coupées.
M. Foucault : Je ne suis pas très fort en anatomie et je
n'imagine pas bien ce que cela a pu donner, mais c'est scandaleux.
M. Watanabe : Et quelle impression avez-vous eue de ce film ?
M. Foucault : Je ne peux rien dire personnellement à propos
du problème des images interdites et des images tolérées
au Japon, et c'est la même chose à propos du fait qu'au
Japon ce qu'on a montré dans ce film ait été
considéré comme particulièrement scandaleux,
car, en France, il y a un système de censure tout à
fait différent. En tout cas, le système de la censure
existe... Mais je ne pense pas que les images montrées dans
ce film soient des images qui n'aient jamais été montrées
auparavant. Cela ne signifie pas du tout que c'est un film anodin.
Quand je parle d'«images qu'on n'a jamais vues», il
ne s'agit pas forcément d'images sexuelles, d'images de sexes.
Dans des films récents, on peut voir le corps humain en général,
soit la tête, soit le bras, soit la peau, montré sous
un angle complètement nouveau, et il s'agit donc de nouveaux
points de vue. Dans ce film, on n'a pas vu d'images qui n'ont jamais
été montrées.
En revanche, j'ai été très impressionné
par la forme des rapports entre l 'homme et la femme, plus précisément
par les rapports de ces deux personnes à l'égard du
sexe de l'homme : cet objet est le lien entre les deux, pour l'homme
aussi bien que pour la femme, et il semble appartenir aux deux de
manière différente. Cette amputation qui se produit
à la fin du film est absolument logique et c'est une chose
qui ne se produira jamais dans les films français ou dans
la culture française.
Pour les Français, le sexe de l'homme est littéralement
l'attribut de l'homme, et les hommes s'assimilent à leur
sexe et gardent des rapports absolument privilégiés
avec lui. C'est un fait incontestable, ainsi les femmes bénéficient
du sexe masculin uniquement au cas où les hommes leur en
concèdent le droit; soit ils le leur prêtent, soit
ils le leur imposent ; d'où suit l'idée que la jouissance
masculine passe avant et qu'elle est essentielle.
Dans ce film, au contraire, le sexe masculin est un objet qui existe
entre les deux personnages et chacun possède à sa
manière un droit envers cet objet. C'est un instrument de
plaisir pour les deux, et, puisqu'ils tirent de lui des plaisirs,
chacun à sa façon, celui qui obtient plus de plaisir
finit par posséder plus de droit à l'égard
de cet objet. C'est précisément pour cela qu'à
la fin la femme possède exclusivement ce sexe, il n'appartient
qu'à elle et l'homme s'en laisse déposséder.
Ce n'est pas la castration au sens ordinaire. Car l'homme n'était
pas à la hauteur des plaisirs que son sexe donnait à
la femme et je pense qu'il vaut mieux dire qu'il a été
détaché de son sexe, que son sexe a été
détaché de lui.
W. Watanabe : Votre interprétation est très intéressante.
Si cet événement dépassait largement le cadre
des faits divers à sensation et touchait l'imagination des
Japonais de l'époque aussi bien que de ceux d'aujourd'hui,
c'est peut-être qu'il y a une illusion mythique et collective
que les Japonais conservaient sur le sexe masculin depuis l'époque
ancienne. En tout cas, je pense que c'est différent de la
simple castration.
A propos de l'hypothèse répressive et de la multiplication
des discours sexuels, comme vous l'avez expliqué au séminaire
sur «Le sexe et le pouvoir» à l'université
de Tokyo, le point de départ de l'Histoire de la sexualité
était une comparaison entre l'augmentation des hystériques
à la fin du XVIIIe siècle et au XIXe et les approches
médicales de la sexualité, apprches qui se sont développées
au XIXe siècle. C'est-à-dire que, d'une part, se développe
l'hystérie qui est un oubli du sexe et, d'autre part, s'accroissent
les efforts pour insérer toutes les manifestations du sexe
dans un discours de la sexualité.
Et vous y avez trouvé l'attitude caractéristique
du monde occidental depuis le Moyen Âge à l'égard
du sexe, qui appréhende celui-ci en tant que savoir que vous
appelez la scientia sexualis. Vous supposez, par contre, que, dans
la Grèce antique, l'Empire romain et l'Asie, le sexe, vu
sous un autre regard, est pratiqué en tant qu’ars erotica
pour uniquement renforcer et augmenter les plaisirs des actes sexuels.
Vous dites vous-même que cette division n'est qu'un point
de repère. Depuis l'ère Meiji, l'ascétisme
confucianiste et un certain ascétisme protestant produisent
des tabous qui étaient inconnus des Japonais auparavant.
Nous ne vivons pas du tout selon le principe des gravures pornographiques
et il y a des choses jugées perverses dans notre société
sans interdiction religieuse ou légale, par exemple l'homosexualité.
Dans une telle société, on ne peut pas expliquer d'une
manière simple l'interdiction et l'incitation sexuelles,
car cela est lié à la structure stratifiée
du temps historique. Le sexe au Japon, avant la modernisation, donc
avant l'européanisation, semble se classer dans le domaine
de l’ars erotica et, à présent, il entre en
relation curieuse avec la scientia sexualis de l'Europe. Par exemple,
si l'on regarde des revues féminines, elles sont inondées
de discours, selon le principe de la libération sexuelle
de style européen, qui veut que plus de savoir sur le sexe
assure plus de jouissance. Commençant par des numéros
spéciaux du genre «Tout ce que vous ne savez pas sur
le corps masculin» et finissant par «Ce que vous ignorez
de l'homosexualité», la mise en discours du sexe se
pratique à tout propos. En outre, cette catégorie
de discours se limite aux revues destinées aux femmes; quant
aux revues pour les hommes, cela devient vulgaire, du style : «À
quel bain turc...» Vous avez dit en manière de plaisanterie
que la première catégorie appartient à la scientia
sexualis et la deuxième à l’ars erotica; en
tout cas, je vois deux choses : d'une part, la prolifération
des discours du type scientia sexualis, c'est-à-dire la surabondance
du savoir sur le sexe, engendre à nouveau la frustration;
d'autre part, dans les circonstances présentes, la scientia
sexualis et l'ars erotica se distinguent difficilement.
M. Foucault : En effet, ces sortes de fonctions sont difficiles
à mesurer. En somme, quand le savoir scientifique ou bien
pseudo-scientifique sur le sexe n'est plus dispensé uniquement
aux médecins et aux sexologues, mais aussi aux gens ordinaires
et que ces derniers peuvent appliquer cette connaissance à
leurs actes sexuels, ce savoir se trouve entre l'ars erotica et
la scientia sexualis. C'est le cas de Reich et de ses partisans.
D'après eux, si vous connaissez véritablement bien
votre inconscient et votre désir, vous pouvez arriver à
l'orgasme, et cet orgasme est bon et doit vous donner beaucoup de
plaisir. Dans ce cas, la scientia sexualis est un élément
assez rudimentaire de l'ars erotica, rudimentaire parce que l'orgasme
est le seul critère.
M. Watanabe : Ce qu'il faudrait ajouter c'est que, dans votre analyse,
la mise en discours du sexe est saisie dans la tradition européenne
de l'aveu, qui commence par la confession catholique et qui aboutit
à la psychanalyse; elle est indivisiblement liée à
une technique du pouvoir chrétien, à savoir ce que
vous avez appelé le «pouvoir morphologique du curé»
lors de la conférence d'aujourd'hui. La responsabilité
du salut des âmes que le curé-berger assume à
l'égard des croyants-troupeau de brebis exige de saisir totalement
ce qui se passe à l'intérieur de chaque croyant de
sorte que le sujet et la subjectivité se sont établis
dans le monde occidental.
Au Japon, qui s'est modernisé suivant le modèle de
la société européenne au XIXe siècle,
cette question du sujet était la plus importante sur le plan
philosophique, éthique et beaucoup de Japonais doivent être
embarrassés que la formation du sujet-individu soit saisie
du point de vue de la technique du pouvoir comme vous l'avez fait
aujourd'hui à la conférence. Mettons à part
ce problème, vous avez vous-même indiqué que
ni le bouddhisme ni le shintoïsme n'ont saisi l'humanité
de cette façon, et je pense que la question est plus complexe.
M. Foucault : Certainement. Ce qui étonne les Européens
venus au Japon, c'est que le Japon a parfaitement assimilé
la technologie du monde occidental moderne; par conséquent,
il n'y a rien de changé par rapport à la société
où ils vivaient, mais pourtant, au niveau humain, la mentalité
et les relations humaines sont très différentes. Ici,
la manière de penser antérieure à la modernisation
et celle du type de l'Europe moderne coexistent, et je compte travailler
à l'analyse de ces questions avec des spécialistes
japonais.
M. Watanabe : Dans La Volonté de savoir, vous avez écrit
que c'est dans «le corps et le plaisir» qu'on pourrait
trouver un appui, peut-être antagonique, à l'égard
du sexe incarnant le désir. Mais le corps lui-même
est ambigu et on peut le penser comme un dispositif que le pouvoir
traverse.
M. Foucault : Il est difficile de répondre à cette
question, car, pour moi-même, ce n'est pas encore bien éclairci,
mais je pense pouvoir dire ceci : le slogan lancé par les
mouvements de libération sexuelle, qui est donc «Libérez
le désir», me semble non seulement manquer de force
de persuasion mais aussi être un peu dangereux. Car ce désir
qu'on exige de libérer n'est en effet qu'un élément
constitutif de la sexualité et n'est rien d'autre que ce
qui a été différencié du reste sous
la forme de désirs charnels par la discipline de l'Église
catholique et la technique de l'examen de conscience. Ainsi, depuis
le Moyen Âge, dans le monde du christianisme, on a commencé
à analyser les éléments du désir et
on a pensé que celui-ci constitue précisément
le début du péché et que sa fonction se reconnaît
non seulement dans les actes sexuels mais aussi dans tous les domaines
du comportement humain. Le désir était ainsi un élément
constitutif du péché. Et libérer le désir
n'est pas autre chose que déchiffrer soi-même son inconscient
comme les psychanalystes et, bien avant, la discipline de la confession
catholique l'ont mis en pratique. Une chose dont on ne parle pas
dans cette perspective, c'est du plaisir.
En ce sens, j'ai écrit que, si on voulait se délivrer
de la science du sexe, on devait trouver appui dans le plaisir,
dans le maximum du plaisir.
W. Watanabe : Il paraît que vous vous êtes retiré
dans un temple bouddhique zen. Était-ce pour vérifier
sur place que dans la pratique du zen la signification du corps
est différente ?
M. Foucault : Naturellement. L'attitude envers le corps est tout
à fait différente dans le zen et dans le christianisme,
bien que l'un et l'autre soient également des pratiques religieuses.
Dans la pratique chrétienne de la confession, le corps est
l'objet de l'examen, et pas autre chose. Bref, on l'examine, pour
savoir quelles choses indécentes se préparent et se
produisent. En ce sens, dans la discipline de la confession, la
façon d'examiner le problème de la masturbation est
très intéressante. Il s'agit certainement du corps,
mais considéré justement comme le principe de mouvements
qui influent sur l'âme en prenant la forme du désir.
Le désir est soupçonné, donc, le corps devient
le problème.
Or le zen est un exercice religieux totalement différent
et le corps y est saisi comme une sorte d'instrument. Dans cette
pratique, le corps sert de support, et si le corps est soumis à
des règles strictes, c'est pour atteindre quelque chose au
travers de celui-ci.
C. Nemoto : Je suis allé en France en mars dernier pour
recueillir des informations sur les élections générales.
J'ai été frappé par l'échec inattendu
de la gauche. En écoutant votre conférence, j'ai eu
l'impression que vous accordiez de l'importance plutôt au
nouveau type de luttes quotidiennes menées par les citoyens
qu'aux campagnes électorales des partis politiques existants,
et vous sembliez penser que le résultat des élections
n'est pas très important.
M. Foucault : Non, je n'ai nullement parlé ni de ma position
ni de mon avis à ce propos. Je n'ai pas dit que le résultat
n'était pas important, mais ce qui m'a beaucoup étonné
était, premièrement, le parti pris par la majorité
aussi bien que par les partis d'opposition qui consistait à
dramatiser la situation. Deuxièmement, on n'a jamais observé
autant de votes. Mais ce pourcentage de vote très élevé
ne signifie pas, par lui-même, que la situation était
dramatique dans la conscience des électeurs. Ils ont voté,
puisque c'est un devoir de citoyen de voter, mais ils ne semblaient
pas passionnés par les élections générales.
Dans la campagne électorale, on craignait qu'il n'y eût
beaucoup d'abstentionnistes, car la droite ainsi que la gauche ne
faisaient que des choses qui méritaient l'indifférence
des électeurs. Au cours de cette campagne, il y a eu quelques
émissions télévisées et publications
qui ont fortement touché les gens. Ce n'était ni le
discours de Chirac ni celui de Mitterrand, mais c'étaient
ceux qui traitaient du problème de la mort, du problème
du pouvoir que les institutions médicales d'aujourd'hui exercent
sur notre corps, notre vie et notre mort. Il est évident
que tout le monde éprouve une émotion personnelle
à l'égard du problème de la mort, mais, dans
ce cas, il a été saisi comme un problème social.
En somme, c'est un refus à l'égard d'un droit médical
qui décide de notre mort sans tenir compte de notre intention.
Ce n'est pas la crainte de l'ignorance médicale, c'est au
contraire une crainte du savoir médical. On craint qu'il
y ait un lien de ce savoir avec l'excès du pouvoir.
C. Nemoto : La nouvelle forme de lutte que vous avez mentionnée
dans votre conférence, c'est-à-dire la lutte directe
contre le pouvoir au quotidien, n'envisage pas les pouvoirs politiques
sur le plan national ou les mécanismes économiques;
elle correspond à l’autogestion, à l'écologie
ou bien aux mouvements féministes. Il me semble que ces mouvements
ont été finalement écrasés aux élections
générales.
M. Foucault : Sur ce point, voilà une chose très
intéressante. Naguère, les partis politiques s'intéressaient
énormément au pourcentage de vote que les écologistes
obtiendraient, parce qu'aux élections cantonales de l'an
dernier ils ont atteint 10 % des voix dans certaines régions.
Ce qui était étonnant, c'est qu'aux élections
de cette fois-ci le score obtenu par les écologistes était
aussi bas que celui du parti féministe. Je pense que ce phénomène
n'est pas un recul, parce que les gens savaient très bien
que la méthode ainsi que le but des luttes contre le pouvoir
au quotidien sont différents de ce dont il s'agissait lors
d'élections générales, à savoir des
élections concernant le pouvoir central. Je ne pense pas
que les mouvements écologistes seront affaiblis à
cause de leur échec aux dernières élections;
bien entendu, c'est une hypothèse.
C. Nemoto : Il s'agit donc de luttes qui n'ont pas pour objectif
final d'obtenir le pouvoir au niveau national ?
M, Foucault : Non, étant donné que la lutte contre
le pouvoir au quotidien ne tend pas à prendre le pouvoir
- elle le refuse plutôt; le simple pouvoir au niveau national
n'est pas son objet.
C. Nemoto : Les luttes de cette forme ne sont-elles pas cependant
utilisées et finalement récupérées par
les partis ou les mouvements politiques et ne perdent-elles pas
leur mordant ?
M, Foucault : Si les partis et les mouvements politiques s'intéressent
à ces luttes, c'est une preuve qu'elles sont importantes.
Simplement, c'est un fait qu'il y a toujours un risque d'être
récupéré par le système existant.
Or que signifie être récupéré ? Il est
naturel qu'on se méfie d'être repris dans le système
établi de gestion et de contrôle. Je ne sais pas ce
qu'il en est au Japon, mais, en Europe, les prétendus partis
d'extrême gauche présentent ce qu'on peut appeler une
«propension à l'échec».
C. Nemoto : C'est pareil au Japon.
M. Foucault : Dès que quelque chose réussit et se
réalise, ils s'écrient que c'est récupéré
par le régime établi! Bref, ils se mettent dans la
position de ne jamais être récupérés,
autrement dit, il est toujours nécessaire qu'ils subissent
un échec. Par exemple, en France, entre 1972 et 1974, il
y avait des mouvements concernant la prison. Quand Giscard d'Estaing
a été élu président et a formé
son premier gouvernement, il a réalisé de nombreuses
réformes originales, et notamment, il a créé
un poste de sous-secrétaire d'État auprès du
ministère de la Justice consacré exclusivement aux
problèmes de la prison, et il y a nommé une femme.
Alors, tout de suite, les gauchistes purs et durs ont critiqué
: «Regardez! C'est récupéré par le système!»
Mais je ne le pense pas.
Cela prouve que ce problème a été reconnu
important à un certain niveau de l'imaginaire du gouvernement.
Une différence entre les mouvements révolutionnaires
et les luttes contre le pouvoir quotidien, c'est précisément
que les premiers ne veulent pas réussir. Que signifie réussir
? Cela signifie qu'une demande, n'importe quelle demande, une grève
par exemple, est acceptée. Or, si la demande est acceptée,
cela prouve que les adversaires capitalistes sont encore très
souples, ont plusieurs stratégies et sont capables de survivre.
Les mouvements révolutionnaires ne le veulent pas. Deuxièmement,
conformément à une vision tactique déjà
présente chez Marx lui-même, on a l'idée que
la force révolutionnaire est d'autant plus importante que
le nombre de mécontents augmente. Si la demande est acceptée,
c'est-à-dire si l'on réussit, cela implique que la
potentialité révolutionnaire diminue. Tous les mouvements
de l'extrême gauche, des années 1967 à 1972
en France, suivaient ce schéma.
En somme, tout est fait pour ne jamais réussir. La théorie
est que, si une personne est arrêtée, il y aurait dix
manifestants, si cinq personnes sont arrêtées, on aurait
trois cents manifestants et ainsi on arriverait à mobiliser
cinq cent mille personnes. Mais tout le monde sait comment cela
a entraîné un résultat catastrophique.
Par contre, la lutte contre le pouvoir quotidien a pour but de
réussir. Ils croient vraiment gagner. S'ils pensent que la
construction d'un aérodrome ou d'une centrale électrique
à tel ou tel endroit est gênante, ils l'empêchent
jusqu'au bout. Ils ne se contentent pas d'un succès comme
les extrêmes gauches des mouvements révolutionnaires
qui se disent : «Nos mouvements ont avancé de deux
pas, mais la révolution a reculé d'un pas.»
Réussir, c'est réussir.
M, Watanabe : Monsieur Foucault, vous-même avez participé
aux mouvements du Groupe d'information sur les prisons ; quel sera
le rôle des intellectuels dans cette perspective ?
M. Foucault : De nos jours, on peut penser que la plupart des fonctions
du pouvoir - contre lesquelles l'individu résiste - se diffusent
par les voies du savoir. Le savoir dont il s'agit ici ne se limite
pas au savoir de la science, c'est le savoir au sens large qui comprend
tous les savoirs spéciaux tels que ceux de la technologie,
de la technocratie. Par exemple, à l'époque de la
monarchie absolue, il existait des fermiers généraux
assurant une fonction publique qui finançait le roi, en se
permettant en contrepartie de percevoir le maximum d'impôts
sur le peuple. Les gens n'ont pas pu le supporter et se sont révoltés
contre cette manière de faire semblable à celle du
gangster d'aujourd'hui.
Le mécanisme du pouvoir de nos jours n'obéit plus
à cet exemple du gangster. Il nécessite un immense
réseau de savoir non seulement pour fonctionner, mais aussi
pour se cacher. Prenons l'exemple de l'hôpital : les traitements
médicaux eux-mêmes s'améliorent certainement,
mais, en même temps, le pouvoir médical se renforce
et son caractère arbitraire augmente. Donc, la résistance
des intellectuels contre ce genre de pouvoir ne peut pas négliger
la médecine ou la connaissance du traitement médical
lui-même. Au contraire, dans chaque discipline, soit médicale,
soit juridique, dans la mesure où les intellectuels sont
liés au réseau de savoir et de pouvoir, ils peuvent
jouer le rôle important qui consiste à donner et à
diffuser les informations qui sont restées jusqu'ici confidentielles
en tant que savoir des spécialistes. Et de dévoiler
ces secrets permettra de contrôler la fonction du pouvoir.
Ce changement s'est produit entre les années cinquante et
soixante ; auparavant, le rôle que les intellectuels avaient
joué était d'être une conscience universelle.
C. Nemoto : N'est-ce pas le cas de Sartre ?
M. Foucault : Je n'ai pas l'intention de critiquer Sartre. C'est
plutôt Zola qui est le cas typique. Il n'a pas écrit
Germinal * en tant que mineur.
*Zola (É.), Germinal, Paris, G. Charpentier, 1885.
Au total, en ce qui concerne la lutte actuelle contre le pouvoir
quotidien, les possibilités pour les intellectuels de pouvoir
jouer un rôle et de se rendre utiles existent dans leur spécialisation,
mais pas dans leur conscience universelle.
Or, ce qui est important et intéressant ici, c'est que,
si on pense ainsi, le cadre lui-même de l'intellectuel s'élargit
brusquement. Il n'est plus nécessaire d'être un philosophe
universel et écrivant comme dans le cas précédent
de l'intellectuel universel. Qu'il soit avocat ou psychiatre, tout
le monde peut résister à l'utilisation du pouvoir
lié étroitement au savoir dont on a parlé et
contribuer à empêcher de l'exercer.
M. Watanabe : Tel est le rôle de l'intellectuel que vous
appelez l'intellectuel de la spécificité.
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