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«Sekai-ninshiki no hôhô : marx-shugi wo dô
shimatsu suruka» («La méthodologie pour la connaissance
du monde : comment se débarrasser du marxisme» ; entretien
avec R. Yoshimoto, 25 avril 1978 ; trad. R. Nakamura), Umi, juillet
1978, pp.302-328.
Dits Ecrits Tome III texte n°235
R. Yoshimoto : Puisque, aujourd'hui, l'occasion m'est donnée
de vous rencontrer, j'aimerais vous interroger sur ce qui, parmi
mes centres d'intérêt, est susceptible de retenir votre
attention, et qui peut ainsi constituer un point de contact. Je
veux dire que je m'en tiendrai là. Pour ce qui est des thèmes
particuliers, je crois, malgré tout, qu'il est difficile
de trouver un terrain de rencontre : j'aimerais donc vous interroger
sur ce qui pourrait le mieux nous réunir.
M. Foucault : J'ai déjà entendu parler de vous et
l'on a souvent évoqué votre nom devant moi. Je suis
donc très heureux et honoré de vous voir aujourd'hui.
Malheureusement, comme vos ouvrages n'ont été traduits
ni en français ni en anglais, je n'ai pas eu l'occasion de
lire directement votre oeuvre, mais je me suis dit que sans doute
je pouvais avoir des points communs avec vous. Car M. Hasumi m'a
donné une sorte de résumé de votre travail
et m'a fourni quelques explications : il y a des choses sur lesquelles
j'aimerais bien avoir des éclaircissements et il m'a semblé
que nous partagions deux ou trois centres d'intérêt.
Bien entendu, je n'en tire aucun orgueil, mais, de toute évidence,
nous abordons des thèmes similaires. Moi aussi, j'ai bien
l'intention de vous poser quelques questions. Je crains toutefois
qu'elles ne soient assez sommaires et je vous prie de ne pas m'en
tenir rigueur.
R, Yoshimoto : En lisant vos ouvrages, en particulier Les Mots et
les Choses, j'ai cherché à trouver un point de contact,
quelque chose qui m'intéresse en ce moment et qui engloberait
un ensemble. J'ai pensé au thème suivant, même
si on peut le formuler de différentes manières : comment
se débarrasser du marxisme ? Ou : comment ne pas s'en débarrasser
? C'est une question à laquelle je réfléchis
et que j'ai un certain mal à élucider, en ce moment
même. Vous avez évoqué le marxisme dans un passage
de votre livre Les Mots et les Choses. Vous dites à peu près
ceci : le marxisme a proposé, dans le cadre de la pensée
du XIXe siècle, une problématique qui s'oppose à
l'économie bourgeoise ou classique; or cette problématique
s'insère totalement dans le modèle intellectuel totalisant
du XIXe siècle; le marxisme est dans la pensée du
XIXe siècle comme un poisson dans l'eau, ailleurs il cesse
de respirer; le marxisme fait profession de changer le monde, mais
il n'a pas les dispositions qu'il faut pour cela; bref, le marxisme
est parfaitement intégré dans la pensée du
XIXe siècle. C'est ce passage qui m'a vivement intéressé.
Parallèlement, vous mentionnez les plus importants des apports
de la pensée du XIXe siècle, y compris le marxisme.
D'abord, elle a mis en avant l'historicité de l'économie.
Ensuite - je ne suis pas sûr d'avoir bien saisi -, elle a posé
le problème des limites de la valeur du travail humain. Enfin,
elle a inscrit l'échéance d'une fin de l'histoire.
Et vous affirmez que ce sont des problèmes que le XIXe siècle
a posés et qui occupent toujours la postérité.
Moi-même, en ce moment, je me pose cette question : peut-on
ou non se débarrasser du marxisme ? J'ai compris comment
vous avez procédé. C'est un peu différent chez
moi. Et, là-dessus, j'aimerais que nous échangions
quelques idées.
Une autre chose m'a intéressé : le marxisme est parfaitement
inséré, selon vos termes, dans la disposition archéologique
d'une pensée totalisante et il n'en déborde nullement.
Ce point de vue est très stimulant et je suis tout à
fait d'accord. Mais selon moi, cela ne constitue pas un défaut
du marxisme ou de la pensée de Marx, mais une qualité.
Que le marxisme ou la pensée de Marx se trouve dans la continuité
de l'économie classique, sans s'en être débarrassé,
n'est-ce pas plutôt positif ? En d'autres termes, il me semble
que, si aujourd'hui encore, la pensée de Marx offre des possibilités,
c'est parce qu'il ne s'est pas débarrassé de l'économie
classique.
Je pense qu'il y a certaines nuances qui différencient la
pensée de Marx de celle de son collègue Engels. Pour
résumer schématiquement la première, il y a,
à la base, une philosophie de la nature, puis, au-dessus,
une analyse historique (en termes d'histoire de la nature) de la
structure économique et sociale, et, enfin, au sommet trône
tout un domaine de la théorie hégélienne de
la volonté. Hegel entendait par là tout un ensemble,
qu'il s'agît du droit, de l'État, de la religion, de
la société civile, et bien entendu de la morale, de
la personne et de la conscience de soi. Or il me semble que Marx
a considéré tout ce domaine de la théorie hégélienne
de la volonté comme reposant sur une analyse de la société
menée en termes d'histoire de la nature. Ce traitement signifie
que Marx ne s'est pas débarrassé de Hegel : il ne l'a
ni liquidé ni exclu, mais il l'a préservé entièrement
comme objet d'analyse. Selon moi, il en va un peu autrement avec
Engels. Chez lui, on trouve, à la base, le concept de l'histoire
de la nature et, au-dessus, l'histoire de la société.
Je pense qu'Engels considérait que l'ensemble des domaines
que recouvre la théorie hégélienne de la volonté
pouvait arriver en sus. En procédant de la sorte, Engels
s'est habilement débarrassé de Hegel. C'est-à-dire
qu'il a considéré que tous ces problèmes -volonté
individuelle, conscience de soi, éthique ou morale individuelle
-étaient négligeables en tant que moteurs de l'histoire.
Pour Engels, l'histoire était mue par un peuple entier ou
par les volontés des classes qui le composent. Il a dû
se dire que les volontés individuelles ne méritaient
pas l'attention et qu'il pouvait très bien s'en passer.
Ainsi, à la différence de Marx, Engels a habilement
réorganisé la Phénoménologie de l'esprit
en faisant le tri entre ce qui concerne les individus et ce qui
concerne la communauté. Et quand au facteur déterminant
de l'Histoire, il a estimé qu'on pouvait négliger
la volonté ou la morale individuelle, c'est-à-dire
la morale personnelle, sous prétexte que c'était un
facteur totalement aléatoire. Pour moi, le fait que Marx
ne s'est pas débarrassé de Hegel et qu'il a gardé
tel quel le système de la théorie de la volonté
qu'avait tentée Hegel m'a toujours semblé constituer
un problème important.
Je n'ai cessé de me demander : la façon dont Engels
a fait table rase de Hegel ne comporte-t-elle pas quelque part un
défaut ? Et comment peut-on surmonter ce défaut et
l'appliquer à notre époque ? Il m'a paru important
de séparer ce domaine de la théorie de la volonté
en trois niveaux : d'abord, ce que j'appellerai le domaine du fantasme
individuel, puis le domaine -sociologique et ethnologique -de la
famille, de la parenté et du sexe, c'est-à-dire le
fantasme dual, et enfin celui qui recouvre le fantasme collectif.
Dans l'idée qu'en le séparant ainsi on pouvait tirer
parti de ce que, de Hegel, Marx n'avait pas voulu liquider, j'ai
essayé d'approfondir la question.
C'est là-dessus que je voudrais vous interroger. Quand il
s'agit de savoir quel problème demeure une fois qu'on s'est
débarrassé de Marx, je crois comprendre que vous avez
totalement exclu tout le territoire que recouvre la théorie
hégélienne de la volonté, de la considération
générale, autrement dit de la méthodologie
pour la connaissance du monde. Et, une fois que vous l'avez éliminé
de la conception générale, vous avez considéré
que c'étaient des problèmes particuliers, en orientant
vos recherches vers l'Histoire de la punition ou vers l'Histoire
de la folie. Il me semble que vous avez ainsi exclu de votre conception
générale la théorie hégélienne
de la volonté, en transformant intégralement ce domaine,
qui constituait pour Hegel une grande interrogation, en thèmes
individuels.
D'autre part, il y a quelque chose que j'ai trouvé caractéristique
en lisant Les Mots et les Choses : je me suis demandé si vous
n'aviez pas nié totalement la méthode qui consisterait
à chercher derrière une expression de choses ou de
mots le noyau du sens et si vous n'avez pas posé comme problème
cette attitude négatrice. Je suppose que cette problématique
provient de Nietzsche.
Sur la question de savoir si l'histoire a une cause et un effet
et si la volonté humaine est réalisable, il explique
que la notion selon laquelle une cause produit un effet n'est possible
qu'à un niveau sémiologique, que l'histoire elle-même
n'a ni cause ni effet et qu'il n'y a pas de lien de cause à
effet. Je crois que Nietzsche propose par là l'idée
que l'histoire n'est due qu'au hasard, que c'est un enchaînement
d'événements qui se produisent par hasard et qu'il
n'y a là ni concept de progrès ni régularité.
Il me semble que votre démarche est semblable à la
sienne. Pour ma part, je cherche à préserver le domaine
de la théorie hégélienne de la volonté
et, par là, à approcher de plus près Marx,
c'est-à-dire les lois historiques de la société,
alors que vous semblez vous en être complètement débarrassé.
Après quoi, parmi les innombrables séries des problèmes
qui se produisent par hasard, sans cause, ni effet, ni lien, vous
en distinguez une qui pourrait vous donner une approche de l'histoire.
Je suppose que c'est votre idée. Je serais très heureux
d'entendre une analyse plus poussée sur ce sujet et je pense
que cela sera très instructif pour moi.
M. Foucault : Plutôt que de vous répondre globalement,
comme vous avez abordé plusieurs questions, il me semble
préférable de les envisager l'une après l'autre.
D'abord, je suis extrêmement heureux et reconnaissant de constater
que mes livres ont été lus et compris aussi profondément.
Ce que vous venez de dire montre parfaitement la profondeur de cette
lecture. Par ailleurs, il est certain que, quand je reviens à
ce livre, j'éprouve une espèce de regret. Si j'écrivais
maintenant Les Mots et les Choses, le livre prendrait une autre
forme. J'ai maintenant une autre façon de raisonner. C'est
un essai plutôt abstrait et limité à des considérations
logiques. Alors que, personnellement, je suis fortement attiré
par des problèmes concrets, comme, par exemple, la psychiatrie
ou la prison, je considère maintenant que c'est en partant
de ces problèmes concrets qu'on peut enfin susciter quelque
chose. Eh bien, que faut-il mettre en lumière en partant
de ces problèmes concrets ? C'est ce qu'on devrait appeler
un «nouvel imaginaire politique». Ce qui m'intéresse,
c'est de susciter cette nouvelle imagination politique. Ce qui est
caractéristique de notre génération -probablement
en est-il de même pour celle qui nous précède
et pour celle qui nous suit -, c'est, sans doute, le manque d'imagination
politique. Qu'est-ce que cela signifie ? Par exemple, les hommes
du XVIIIe siècle et ceux du XIXe siècle possédaient
du moins la faculté de rêver l'avenir de la société
humaine. Leur imagination n'était pas en reste sur ce type
de questions : qu'est-ce que vivre comme membre de cette communauté
? Ou : quels sont les rapports sociaux et humains ? En effet, de
Rousseau à Locke ou à ceux qu'on appelle les socialistes
utopistes, on peut dire que l'humanité, ou plutôt la
société occidentale, foisonnait de produits fertiles
de l'imagination socio-politique.
Or, aujourd'hui, chez nous, quelle aridité d'imagination
politique! Nous ne pouvons que nous étonner de cette pauvreté.
En ce sens, nous sommes aux antipodes des hommes du XVIIIe et du
XIXe siècle. Il est quand même possible de comprendre
le passé en analysant le présent. Mais, en matière
d'imagination politique, il faut reconnaître que nous vivons
dans un monde très pauvre. Quand on cherche d'où vient
cette pauvreté d'imagination sur le plan socio-politique
du XXe siècle, il me semble, malgré tout, que le marxisme
joue un rôle important. C'est pourquoi je traite du marxisme.
Vous comprendez donc que le thème : «Comment en finir
avec le marxisme», qui servait, en quelque sorte, de fil conducteur
à la question que vous avez posée, est également
fondamental pour ma réflexion. Une chose est déterminante :
que le marxisme ait contribué et contribue toujours à
l'appauvrissement de l'imagination politique, tel est notre point
de départ.
Votre raisonnement part de l'idée qu'il faut distinguer
Marx, d'une part, et le marxisme, d'autre part, comme objet dont
il faut se débarrasser. Je suis tout à fait d'accord
avec vous. Je ne trouve pas très pertinent d'en finir avec
Marx lui-même. Marx est un être indubitable, un personnage
qui a exprimé sans erreur certaines choses, c'est-à-dire
un être indéniable en tant qu'événement
historique : par définition, on ne peut pas supprimer un tel
événement. Tout comme, par exemple, la bataille navale
de la mer du Japon, au large de Tsushima, est un événement
qui s'est réellement produit, Marx est un fait qu'on ne peut
plus supprimer : le transcender, ce serait aussi dépourvu
de sens que de nier la bataille navale de la mer du Japon.
Or, la situation est totalement différente en ce qui concerne
le marxisme. C'est que le marxisme existe comme la cause de l'appauvrissement,
le dessèchement de l'imagination politique dont je vous ai
parlé tout à l'heure; pour bien réfléchir
là-dessus, il faut garder à l'esprit que le marxisme
n'est rien d'autre qu'une modalité de pouvoir dans un sens
élémentaire. En d'autres termes, le marxisme est une
somme de rapports de pouvoir ou une somme de mécanismes et
de dynamiques de pouvoir. Sur ce point, nous devons analyser comment
le marxisme fonctionne dans la société moderne. Il
est nécessaire de le faire, tout comme, dans les sociétés
passées, on pouvait analyser quels rôles avaient joué
la philosophie scolastique ou le confucianisme. Toutefois, dans
ce cas-là, la différence étant que le marxisme
n'est pas né d'une morale ou d'un principe moral comme la
philosophie scolastique ou le confucianisme. Le cas du marxisme
est plus complexe. Car, c'est quelque chose qui a émergé,
au sein d'une pensée rationnelle, comme science. Quant à
savoir quels types de rapports de pouvoir une société
dite «rationnelle» comme la société occidentale
assigne à la science, cela ne se réduit pas à
l'idée que la science ne fonctionne que comme une somme de
propositions prises pour la vérité. En même
temps, c'est quelque chose d'intrinsèquement lié à
toute une série de propositions coercitives. C'est-à-dire
que le marxisme en tant que science -dans la mesure où il
s'agit d'une science de l'histoire, de l'histoire de l'humanité
-est une dynamique aux effets coercitifs, à propos d'une
certaine vérité. Son discours est une science prophétique
qui diffuse une force coercitive sur une certaine vérité,
non seulement en direction du passé, mais vers l'avenir de
l'humanité. En d'autres termes, ce qui est important, c'est
que l'historicité et le caractère prophétique
fonctionnent comme des forces coercitives concernant la vérité.
Et puis une autre caractéristique : le marxisme n'a pas pu
exister sans le mouvement politique, que ce soit en Europe ou ailleurs.
Je dis mouvement politique, mais plus exactement le marxisme n'a
pas pu fonctionner sans l'existence d'un parti politique. Le fait
que le marxisme n'ait pas pu fonctionner sans l'existence d'un État
qui en avait besoin en tant que philosophie est un phénomène
rare, qui ne s'était jamais manifesté auparavant dans
le monde ou dans la société occidentale. Aujourd'hui,
certains pays ne fonctionnent comme États qu'en se prévalant
de cette philosophie, mais il n'y avait pas eu de précédents
en Occident. Les États d'avant la Révolution française
étaient toujours fondés sur la religion. Mais ceux
d'après la Révolution française se sont fondés
sur ce qu'on appelle la philosophie, ce qui est une forme radicalement
nouvelle, surprenante, qui n'avait jamais existé auparavant,
du moins en Occident. Naturellement, avant le XVIIIe siècle,
il n'y avait jamais eu d'État athée. L'État
se fondait nécessairement sur la religion. Par conséquent,
il ne pouvait pas y avoir d'État philosophique. Puis, à
peu près à partir de la Révolution française,
différents systèmes politiques se sont mis, explicitement
ou implicitement, en quête de philosophie. Je pense que c'est
un phénomène réellement important. Il va de
soi qu'une telle philosophie se dédouble et que ses rapports
de pouvoir se laissent entraîner dans la dynamique des mécanismes
d'État. Pour résumer tout cela, les trois aspects
du marxisme, c'est-à-dire le marxisme en tant que discours
scientifique, le marxisme en tant que prophétie et le marxisme
en tant que philosophie d'État ou idéologie de classe,
sont inévitablement liés intrinsèquement avec
l'ensemble des rapports de pouvoir. Si le problème se pose
de savoir s'il faut en finir avec le marxisme ou non, n'est-ce pas
sur le plan de la dynamique de pouvoir que forment ces aspects-là
du marxisme ? Le marxisme, vu sous cet angle, va être aujourd'hui
remis en cause. Le problème est moins de se dire qu'il est
nécessaire de se libérer de ce type de marxisme, que
de s'affranchir de la dynamique des rapports de pouvoirs liés
à un marxisme qui exerce ces fonctions-là.
Si vous le permettez, j'ajouterai deux ou trois choses en guise
de conclusion à ces problèmes. Si le véritable
problème est ce que je viens d'énoncer, la question
de la méthode qui lui correspond est tout aussi importante.
Pour cerner le problème, essentiel pour moi, de savoir comment
dépasser le marxisme, j'ai tenté de ne pas tomber
dans le piège des solutions traditionnelles. Il y a deux
façons traditionnelles de faire face à ce problème.
L'une, académique, et l'autre, politique. Mais, que ce soit
d'un point de vue académique ou politique, en France, le
problème est développé en général
de la façon suivante.
Ou bien on critique les propositions de Marx lui-même, en
se disant : «Marx a avancé telle proposition. Est-elle
juste ou non ? Contradictoire ou non ? Est-elle prémonitoire
ou non ?» Ou bien on développe la critique sous la
forme suivante : «De quelle façon le marxisme aujourd'hui
trahit-il ce qui aurait été la réalité
pour Marx ?» Je trouve ces critiques traditionnelles inopérantes.
En fin de compte, ce sont des points de vue prisonniers de ce qu'on
peut appeler la force de la vérité et de ses effets :
qu'est-ce qui est juste et qu'est-ce qui n'est pas juste ? En d'autres
termes, la question : «Qu'est-ce que le véritable et
authentique Marx ?», ce type de point de vue consistant à
se demander quel était le lien entre les effets de vérité
et la philosophie étatique qu'est le marxisme, appauvrit
notre pensée.
Par rapport à ces points de vue traditionnels, la position
que j'aimerais prendre est tout autre. À ce propos, je voudrais
dire succinctement trois choses.
D'abord, comme je vous l'ai dit tout à l'heure, Marx est
une existence historique, et, de ce point de vue, ce n'est qu'un
visage porteur de la même historicité que les autres
existences historiques. Et ce visage de Marx appartient clairement
au XIXe siècle. Au XIXe siècle, Marx a joué
un rôle particulier, presque déterminant. Mais ce rôle
est clairement typique du XIXe siècle et il ne fonctionne
que là. En mettant ce fait en évidence, il faudra
atténuer les rapports de pouvoir liés au caractère
prophétique de Marx. En même temps, Marx a certes énoncé
un certain type de vérité; on se demande par là
si ses mots sont universellement justes ou non, de quel type de
vérité il était détenteur, et si, à
force de rendre cette vérité absolue, il a jeté
ou non les bases d'une historiologie déterministe : il conviendra
de déjouer ce type de débat. En démontrant
que Marx ne doit pas être considéré comme un
détenteur décisif de vérité, il semble
nécessaire d'atténuer ou de réduire l'effet
que le marxisme exerce en tant que modalité de pouvoir.
Un deuxième problème que je voudrais soulever est
qu'il faudra également atténuer et réduire
les rapports de pouvoir que le marxisme manifeste en liaison avec
un parti, c'est-à-dire en tant qu'expression d'un parti pris
politique. Ce point implique l'exigence suivante. Puisque le marxisme
n'a fonctionné que comme expression d'un parti politique,
il résulte que différents problèmes importants
qui se produisent dans la société réelle sont
balayés des horizons politiques. La nécessité
de faire remonter à la surface tous ces problèmes
exclus se fait sentir. Aux partis marxistes aussi bien qu'aux discours
marxistes traditionnels faisait défaut la faculté
de prendre en considération tous ces problèmes qui
sont, par exemple, ceux de la médecine, de la sexualité,
de la raison et de la folie. Par ailleurs, pour réduire les
modalités de pouvoir liées au marxisme en tant qu'expression
d'un parti politique, il faudra rapprocher tous ces nouveaux problèmes
que je viens de soulever, c'est-à-dire médecine, sexualité,
raison, folie de divers mouvements sociaux -qu'il s'agisse de contestations
ou de révoltes. Les partis politiques ont tendance à
ignorer ces mouvements sociaux et même à affaiblir
leur force. De ce point de vue, l'importance de tous ces mouvements
est claire pour moi. Tous ces mouvements se manifestent chez les
intellectuels, chez les étudiants, chez les prisonniers,
dans ce qu'on appelle le Lumpenproletariat. Non pas que je reconnaisse
une valeur absolue à leur mouvement, mais je crois néanmoins
qu'il est possible, sur le plan à la fois logique et politique,
de récupérer ce qui a été monopolisé
par le marxisme et les partis marxistes. De plus, quand on pense
aux activités critiques qui se déroulent tout à
fait quotidiennement dans les pays de l'Europe de l'Est, la nécessité
d'en finir avec le marxisme me paraît évidente, que
ce soit en Union soviétique ou ailleurs. En d'autres termes,
on voit là l'élément qui permet de dépasser
le marxisme en tant que philosophie d'État.
Voilà, je crois avoir esquissé l'horizon qui est
le mien. Maintenant, j'aimerais vous demander dans quelle direction
vous vous orientez, indépendamment de toute direction traditionnelle,
académique, politique, par rapport à la question :
comment en finir avec le marxisme, comment le dépasser ?
Mais je n'ai peut-être pas encore suffisamment répondu
à votre question. Les problèmes que vous avez soulevés
comportaient des points importants comme, par exemple, Nietzsche,
le noyau du sens, puis la question de savoir si tout se produit
sans cause ou non, et, également, le problème du fantasme
et de la volonté individuelle dans le cadre du XIXe siècle
-je crois savoir que c'est un aspect essentiel de votre propre problématique.
Vous avez parlé de volonté individuelle, en vous référant
à la différence enre Marx et Engels par rapport à
Hegel. Vous posez une question importante : ne reste-t-il pas justement
une possibilité dans le fait que, sur le plan de la volonté
individuelle, Marx n'a pas renversé Hegel aussi radicalement
qu'Engels l'a fait ? Je ne suis pas sûr d'être à
même de vous répondre complètement. Mais je
vais le tenter. C'est un problème d'une grande difficulté
pour les Occidentaux que nous sommes. Car, par le passé,
la philosophie occidentale n'a guère parlé de volonté.
Certes, la philosophie occidentale a parlé de conscience,
de désir, de passions, mais la volonté que vous évoquez
devait être, je pense, la plus grande faiblesse de la philosophie
occidentale.
A mon avis, si la philosophie occidentale a traité, jusqu'ici,
de volonté, cela n'a été que de deux manières.
D'une part, sur le modèle de la philosophie naturelle et,
d'autre Part, sur le modèle de la philosophie du droit. Autrement
dit, la volonté est la force, sur le modèle de la
philosophie naturelle. Ce qui peut être représenté
par le type leibnizien. Si l'on suit le modèle de la philosophie
du droit, la volonté n'est qu'une question morale, à
savoir la conscience individuelle du bien et du mal, ce qui est
représenté par Kant. Ou bien on raisonne en termes
de volonté-nature-force, ou bien on raisonne en termes de
volonté-loi-bien et mal. Quoi qu'il en soit, la réflexion
de la philosophie occidentale sur la question de la volonté
se réduisait à ces deux schémas.
Or ce schéma de pensée concernant la volonté,
c'est-à-dire le schéma traditionnel sur la nature
et le droit, a connu une rupture. Je crois qu'on peut situer cette
rupture au début du XIXe siècle. Bien avant Marx,
il s'est manifestement produit une rupture avec la tradition. Cet
événement est aujourd'hui un peu tombé dans
l'oubli en Occident, mais on ne cesse de le craindre et, plus j'y
pense, plus j'y accorde d'importance : il s'agit de Schopenhauer.
Naturellement, Marx ne pouvait pas lire Schopenhauer. Mais c'est
Schopenhauer lui-même qui a pu introduire cette question de
la volonté dans la philosophie occidentale, à travers
diverses comparaisons avec la philosophie orientale. Pour que la
philosophie occidentale repense la question de la volonté
indépendamment des points de vue de la nature et du droit,
il a fallu un choc intellectuel entre l'Occident et l'Orient. Mais
on ne peut pas dire, loin de là, que le problème ait
été approfondi dans cette direction. Il va sans dire
que le point de vue de Schopenhauer a été repris par
Nietzsche, dont il a été question tout à l'heure.
À ce propos, pour Nietzsche, la volonté était,
en quelque sorte, un principe de déchiffrement intellectuel,
un principe de compréhension -même s'il n'était
pas absolu -pour cerner la réalité. Voyez-vous, il
pensait qu'à partir de la volonté on pouvait saisir
les couples volonté-passions, volonté-fantasme. Volonté
de savoir, volonté de puissance. Tout cela a complètement
renversé le concept traditionnel de la volonté en
Occident. Il ne s'est pas contenté de renverser le concept
de volonté : on peut dire qu'il a renversé les rapports
entre le savoir, les passions et la volonté.
Mais, franchement, la situation ne s'est pas complètement
renversée. Il est possible qu'elle soit restée comme
avant. Après Nietzsche, la philosophie husserlienne, les
philosophes existentialistes, Heidegger, tout ce monde, en particulier
Heidegger, ont voulu éclaircir le problème de la volonté,
mais ils ne sont pas parvenus à définir clairement
la méthode qui aurait permis d'analyser le phénomène
du point de vue de la volonté. Bref, la philosophie occidentale
a toujours été incapable de penser la question de
la volonté de manière pertinente.
Il faut maintenant se demander sous quelle forme on peut penser
le problème de la volonté. Je vous ai dit tout à
l'heure que l'Occident, pour aborder les rapports entre les actions
humaines et la volonté, ne possédait jusqu'ici que
deux méthodes. Bref, en d'autres termes, d'un point de vue
méthodologique aussi bien que conceptuel, le problème
n'a été posé que sous des formes traditionnelles :
nature-force ou loi-bien et mal. Mais curieusement, pour penser
la volonté, on n'a pas emprunté de méthode
à la stratégie militaire. Il me semble que la question
de la volonté peut être posée en tant que lutte,
c'est-à-dire d'un point de vue stratégique pour analyser
un conflit lorsque divers antagonismes se développent.
Par exemple, ce n'est pas que tout se produise sans raison, ce
n'est pas, non plus, que tout se produise en suivant une causalité,
lorsque quelque chose advient dans le domaine de la nature. Mais
c'est en déclarant que ce qui rend déchiffrable les
événements historiques de l'humanité ou les
actions humaines, c'est un point de vue stratégique, comme
principe de conflit et de lutte, que l'on peut faire face au point
de vue rationnel d'un type que nous n'avons pas encore défini.
Quand on pourra affermir ce point de vue, les concepts fondamentaux
qu'il conviendra d'employer seront stratégie, conflit, lutte,
incidents. Ce que l'emploi de ces concepts peut éclairer,
c'est l'antagonisme qu'il y a lorsque se présente une situation
où les adversaires se font face, une situation où
l'un gagne et l'autre perd, à savoir l'incident. Or, quand
on a un aperçu de la philosophie occidentale, on verra que
ni le concept d'incident, ni la méthode d'analyse empruntée
à la stratégie, ni les notions d'antagonisme, de lutte,
de conflit n'ont été suffisamment éclaircis.
Par conséquent, la nouvelle chance de déchiffrement
intellectuel que doit offrir la philosophie d'aujourd'hui, c'est
l'ensemble des concepts et des méthodes du point de vue stratégique.
J'ai dit «doit», mais cela signifie simplement qu'il
faut essayer d'aller dans ce sens, mais il se peut que l'on échoue.
En tout cas, il faut essayer.
On pourrait dire que cette tentative participe de la généalogie
nietzschéenne. Mais il faut trouver un contenu remanié
et théoriquement approfondi par le concept solennel et mystérieux
de «volonté de puissance» et il faudra en même
temps trouver un contenu qui corresponde mieux à la réalité
que pour Nietzsche.
J'aimerais ajouter une simple note à ce que je viens de
dire. Il y a un terme que Marx a certes employé, mais qui
passe aujourd'hui pour quasiment obsolète. C'est celui de
«lutte des classes». Quand on se place du point de vue
que je viens d'indiquer, n'est-il pas désormais possible
de repenser ce terme ? Par exemple, Marx dit, effectivement, que
le moteur de l'histoire réside dans la lutte des classes.
Et beaucoup, après lui, ont répété cette
thèse. En effet, c'est un fait indéniable. Les sociologues
raniment le débat à n'en plus finir, pour savoir ce
qu'est une classe, et qui y appartient. Mais jusqu'ici personne
n'a examiné ni approfondi la question de savoir ce qu'est
la lutte. Qu'est-ce que la lutte, quand on dit lutte des classes
? Puisqu'on dit lutte, il s'agit de conflit et de guerre. Mais comment
cette guerre se développe-t-elle ? Quel est son objectif
? Quels sont ses moyens ? Sur quelles qualités rationnelles
reposet-elle ? Ce dont j'aimerais discuter, à partir de Marx,
ce n'est pas du problème de la sociologie des classes, mais
de la méthode stratégique concernant la lutte. C'est
là que s'ancre mon intérêt pour Marx et c'est
à partir de là que j'aimerais poser les problèmes.
Or, autour de moi, les luttes se produisent et se développent
en tant que mouvements multiples. Par exemple, le problème
de Narita *, puis la lutte que vous avez menée sur la place
devant le Parlement à propos du traité de sécurité
nippo-américain, en 1960. Il y a également des luttes
en France et en Italie. Ces luttes, dans la mesure où elles
sont des batailles, entrent dans ma perspective d'analyse. Par exemple,
pour réfléchir aux problèmes que posent ces
luttes, le Parti communiste ne traite pas de la lutte elle-même.
Tout ce qu'il se demande, c'est : «À quelle classe appartenez-vous
? Menez-vous cette lutte en représentant la classe prolétarienne
?» Il n'est absolument pas question de l'aspect stratégique,
à savoir : qu'est-ce que la lutte ? Mon intérêt
va à l'incidence des antagonismes eux-mêmes : qui entre
dans la lutte ? avec quoi et comment ? pourquoi y a-t-il cette lutte
? sur quoi repose-t-elle ?Je n'ai pas eu la chance de lire vos livres,
mais j'ai souvent entendu parler de vos activités pratiques
et de votre oeuvre. Je serais donc très heureux d'entendre
votre opinion sur ce que je viens de dire.
* Allusion aux luttes contre la construction du nouvel aéroport
de Tokyo sur le site agricole de Narita.
R. Yoshimoto : Dans ce que vous venez de dire, il y a quelques points
sur lesquels je me sens en mesure de creuser la question. J'entends
par là que je pourrai proposer d'autres interprétations.
D'autre part, vous avez évoqué le problème
de la volonté à propos de Nietzsche et de Marx, puis
vous l'avez défini par rapport aux luttes au sens où
l'on dit «lutte des classes», et enfin vous avez proposé
une série de problèmes qui sont d'actualité.
J'aimerais approfondir tous ces points. Je pourrais envisager d'autres
points de vue, après quoi j'aimerais vous interroger de nouveau.
Au début, vous avez dit qu'il fallait distinguer la pensée
de Marx lui-même du marxisme, dans la mesure où Marx
est un être qui a existé dans un passé historique
et classique. Moi aussi, j'ai toujours dit que l'homme Marx était
différent du marxisme. Je suis donc entièrement d'accord
là-dessus. Je comprends très bien ce point de vue.
En ce qui concerne le ton prophétique de Marx, sa prophétie
pourrait se résumer de cette façon : les classes disparaîtront,
ainsi que l'État. À ce propos, il existe des États
qui ont pour philosophie le marxisme. Il y en a en Europe tout comme
en Chine et en Russie soviétique. Ces pays ne cherchent absolument
pas à démanteler l'État philosophique, et,
du reste, c'est en ne le démantelant pas qu'ils exercent
le pouvoir. Cela conduit, pour emprunter l'expression que vous venez
d'employer, à appauvrir considérablement l'imagination
politique actuelle. À ce propos, si, au lieu de dire : «C'est
justement pour ça qu'on peut liquider le marxisme!»,
on cherche à prendre sa défense, voici ce qu'on peut
dire : l'État disparaîtra un jour, ainsi que les classes.
Or, aujourd'hui, ils existent sous une forme temporaire, avant de
disparaître. C'est au fond un problème temporaire et
on peut admettre cela comme une forme temporaire. Simplement, ce
qui n'est pas admissible, c'est le type de pouvoir qui consiste
à substantifier l'État qui n'est qu'une forme provisoire,
à s'y attarder et à en faire un mode de domination.
Les États socialistes semblent effectivement entrer dans
cette catégorie et se fixer dans ce sens plus que jamais.
Pourtant, il me semble que la philosophie d'État - ou l'État
philosophique - qui existe dans les faits sous une forme temporaire
et la négation du principe même de cette philosophie
ne sont pas de la même nature.
J'ai toujours pensé qu'on peut distinguer le fait qu'une
philosophie se réalise dans un État provisoire et
le fait de nier une philosophie qui domine effectivement l'État,
qui n'est plus qu'une modalité de pouvoir et qui s'autojustifie.
Par ailleurs, ce que vous avez énoncé globalement
sur ce point me semble revenir à ceci : le fait même
de se poser la question sur la bonne façon de comprendre
Marx participe déjà de l'appauvrissement de l'imagination
politique actuelle, et c'est un problème entièrement
réglé depuis longtemps. Là-dessus, j'ai des
réserves et je ne peux pas vous suivre. Je pense qu'il faut
absolument distinguer ce qui relève du principe et les modalités
de pouvoir qui existent réellement dans les États
marxistes; il me semble que ces deux choses sont différentes.
Le problème n'est pas le fait que le marxisme a bâti
son pouvoir sur une philosophie d'État ou sur un État
philosophique, mais c'est avant tout un problème d'idées.
Dans l'histoire, la somme des volontés individuelles et des
réalisations pratiques n'apparaît pas nécessairement
comme moteur de la société. Pourquoi l'histoire paraît-elle
toujours fondée sur le hasard et apparaît-elle comme
un échec des idées ? Il me semble qu'on doit approfondir,
au-delà du marxisme, le problème selon lequel l'histoire
paraît n'avoir aucun rapport avec les volontés individuelles.
Or la somme des volontés individuelles inclut, pour parler
comme Hegel, la morale et l'éthique pratique. Éliminer
complètement ce problème, en le réduisant à
la volonté générale ou à la volonté
des classes, est-ce que cela n'a pas créé une inadéquation
philosophique ? Le problème ne viendrait-il pas du fait que
la somme des volontés individuelles installées au
pouvoir et la volonté qui se manifeste comme un pouvoir total
apparaissent comme étant totalement différentes ?
Ne pourrait-on pas creuser ce point, en tant que principe ? Pour
aller un peu plus loin dans mes idées, il me semble que l'idée
que le développement de l'histoire n'est dominé que
par le hasard est sujette à caution.
Je m'explique. Cela voudrait dire qu'un enchaînement infini
de hasards crée une nécessité. Et, si on admet
que le hasard comporte toujours la nécessité, la question
de savoir si l'histoire est dominée par le hasard ou par
la nécessité revient à définir la limite
à partir de laquelle un enchaînement de hasards se
transforme en nécessité. Il me semble alors que, au
lieu de la liquider comme vous le faites dans la mesure où
elle appauvrit la politique, la prophétie philosophique et
historique de Marx reste valable.
Ainsi, j'ai du mal à accepter facilement l'idée de
Nietzsche selon laquelle l'histoire n'est dominée que par
le hasard et qu'il n'y a ni nécessité ni causalité.
À mon avis, Nietzsche avait une vision sommaire sur le rapport
entre le hasard et la nécessité. Il se laissait guider
par son intuition, ou plutôt par des questions de sensibilité.
Il faudra approfondir ce problème, à savoir celui
du rapport entre le hasard et la nécessité. Et c'est
à ce titre que la pensée de Marx peut rester comme
un modèle politique, vivant et réel. Votre oeuvre
me laisse penser qu'il faudrait creuser un peu plus ce problème
sur le hasard et la nécessité, celui de la limite
à partir de laquelle un enchaînement de hasards se
transforme en nécessité, ainsi que le problème
de l'étendue et du territoire de cette transformation. C'est
là-dessus que je voudrais vous interroger.
En ce qui concerne la théorie de la volonté, je crains
que, si je ne vous résume pas l'historique du marxisme au
Japon depuis la Seconde Guerre mondiale, vous n'ayez du mal à
comprendre comment la théorie de la volonté peut inclure
des problèmes qui vont de la philosophie de l'État
à la religion, à l'éthique, à la conscience
de soi. Le marxisme japonais de l'après-guerre a cherché
à ressusciter l'ossature idéaliste de Hegel, que Marx
n'avait pas rejetée - on appelle cela le «matérialisme
subjectif» -, tout en la moulant dans le matérialisme
marxiste qui s'était développé en Russie. Je
crois que c'est diamétralement opposé à la
démarche du marxisme français. Le marxisme subjectif
japonais a tenté de ressusciter tout un territoire hégélien
-la philosophie de l'État, la théorie de la religion,
la morale individuelle et même la conscience de soi - en l'incluant
intégralement dans le marxisme. C'est dans ce mouvement qu'on
cherche à synthétiser tout le système hégélien
sous forme de théorie de la volonté.
Si je développais cette question dans la direction que vous
avez indiquée, on risquerait de s'égarer. Je préfère
donc m'expliquer un peu plus précisément. Dans l'évolution
du matérialisme au Japon depuis la guerre, ou plutôt
au-delà de cette évolution, j'ai voulu considérer
le domaine de la théorie de la volonté comme la détermination
intérieure de la conscience pratique à la manière
de Hegel. Et j'ai cherché à échapper au thème
éthique qui apparaît comme étant en suspens,
en divisant la totalité de ce territoire en trois : celui
de la volonté commune, celui de la volonté duale et
celui de la volonté individuelle.
Vous avez dit tout à l'heure que, lorsqu'on évoque
la lutte des classes chez Marx, il faudrait non pas mettre l'accent
sur les classes, mais résoudre le problème de la lutte
du point de vue de la volonté. Vous vous êtes demandé :
qui se bat contre qui ? comment ? Ou : avec qui est-il juste de se
battre ? Et vous avez ajouté que ces questions s'imposaient
de nos jours. Je pense que je pourrais développer tout cela
à ma manière, mais je me dis que, avant d'en arriver
là, il faudrait que le marxisme résolve en premier
lieu la question de savoir comment il s'est débarrassé
des problèmes de la volonté duale et de la volonté
individuelle, en déplaçant la signification de la
lutte des classes vers la volonté commune en tant que moteur
de l'histoire. Par ailleurs, dans le marxisme japonais et dans le
processus de son développement et de son traitement, la définition
du concept de classe n'est pas la même que, par exemple, chez
Althusser en France ou chez Lukács en Allemagne. Quand nous
disons classe, nous sommes convaincus qu'elle doit être définie
sur une base socio-économique et qu'elle doit l'être
en tant qu'idée. J'ai toujours pensé que la classe
comportait un double problème : celui de l'idée et
celui qui est réel et social.
J'ai donc estimé qu'il fallait d'abord examiner le concept
de classe. Je suppose que cela s'est développé différemment
dans le marxisme européen. En ce qui concerne les problèmes
concrets, j'aimerais m'en référer aux dix années
qui précèdent la Seconde Guerre mondiale, à
la guerre elle-même et aux dix années qui l'ont suivie,
c'est-à-dire à toute l'histoire de l'après-guerre.
Je me demande alors si la détermination de la nature au moyen
de la volonté de puissance chez Nietzsche et la détermination
de l'état naturel, dans le sens vulgarisé d'Engels,
sont si éloignées l'une de l'autre. Nietzsche a considéré
l'histoire comme un processus au cours duquel les hommes sont mus
par une volonté de puissance qui les dépasse. Les
hommes subissent dans l'état naturel la guerre, la violence,
le désordre, la mort, etc., et Nietzsche considère
que tout cela est dans la nature humaine. Il estime que c'est quand
on réprime toute cette nature qu'apparaissent la conscience
et la morale humaine. En quoi il voyait la nature humaine sous l'angle
du Leben biologique. Engels situait l'état idéal un
peu plus haut que la détermination de la nature. À
savoir dans la vie grégaire que constitue le communisme primitif.
Je pense qu'un tel état n'a pas existé. À mon
avis, Engels considérait que cet idéal constituait
à la fois l'origine et la fin. Ces deux manières de
penser sont représentées, si je m'en réfère
à mon expérience intellectuelle autour de la Seconde
Guerre mondiale, dans le militarisme impérial au Japon et
dans les manifestations intellectuelles, qui ne sont pas fondamentalement
différentes entre elles, du fascisme et du stalinisme. Notre
problématique se situait dans le constat que ces deux pensées
n'étaient pas vraiment différentes et qu'elles devaient
être rejetées l'une et l'autre.
Si on situe dans les faits l'objectif de la lutte dont vous parlez,
dans le sens où l'on dit «lutte des classes»,
je crains qu'inévitablement cette lutte ne se retrouve complètement
isolée. Je pense que c'est ainsi au Japon et probablement
partout ailleurs dans le monde. Quand on se demande contre quoi
on lutte, c'est non seulement contre le capitalisme, mais également
contre le socialisme. Ainsi, le problème poursuit la réalité
partout, et, nécessairement, cela finit par être une
lutte isolée dans le monde. On ne peut compter sur rien et
on est inéluctablement acculé. Mais si on cherche
à développer cela comme un problème intellectuel
ou philosophique, là aussi, on se retrouve complètement
coupé du monde. Bref, je me demande si ce n'est pas notre
sort que d'être ainsi acculés. Je développe
mes idées sur ce sujet avec un grand pessimisme.
C'est sur ce point que je voudrais vous interroger. Nietzsche a
rejeté tout le domaine que recouvrait la théorie hégélienne
de la volonté en la taxant de concept vil qui réprime
la nature humaine, et j'ai l'impression que de la même manière
vous développez votre méthode après avoir habilement
fait table rase de l'isolement, de la solitude, des passions ou
de la noirceur que rejetait Nietzsche, ou de tout ce que vous voulez :
par exemple, de la rigidité. Au contraire, vous semblez habilement
traiter des rapports entre les choses à un niveau proche
des concepts structurellement similaires de l'algèbre, c'est-à-dire
les choses, les faits virtuels. Et, ce faisant, j'ai l'impression
que vous conjurez cette sorte de sentiment d'isolement dans le monde
que personnellement j'éprouve. J'aimerais vous interroger
là-dessus.
M. Foucault : Je crois comprendre que vous venez de poser un nouveau
problème avec quelques réserves sur ce que j'ai énoncé.
Mais je suis fondamentalement d'accord avec vous. Plutôt qu'avec
vos idées, je me sens de plain-pied avec vos réserves.
Parmi les questions, la première était à peu
près ceci : peut-on en finir avec le marxisme pour la simple
raison qu'il a été intimement lié aux rapports
de pouvoir étatique ? Ne peut-on pas creuser un peu plus
la question ? J'aimerais répondre la chose suivante : c'est,
du reste, moins une réponse qu'une proposition, mais j'aimerais
la présenter de manière un peu brutale.
Du moment qu'on considère le marxisme comme l'ensemble des
modes de manifestation du pouvoir liés, d'une façon
ou d'une autre, à la parole de Marx, je crois que le moindre
des devoirs d'un homme qui vit dans la seconde moitié du
XXe siècle est d'examiner systématiquement chacun
de ces modes de manifestation. Nous subissons aujourd'hui ce pouvoir
soit avec passivité, soit avec dérision, soit avec
crainte, soit par intérêt, mais il faut s'en affranchir
complètement. Il faut examiner systématiquement cela,
avec le réel sentiment d'être complètement libre
par rapport à Marx.
Bien sûr, être libre à l'égard du marxisme
ne signifie pas remonter jusqu'à la source pour savoir ce
que Marx a effectivement dit, saisir sa parole à l'état
pur et la considérer comme l'unique loi. Cela ne signifie
pas non plus révéler, par exemple, avec la méthode
althussérienne, comment la véritable parole du prophète
Marx a été mésinterprétée. L'important
n'est pas dans ce type de question de forme. Mais comme je vous
l'ai dit, revérifier l'une après l'autre l'ensemble
des fonctions des modes de manifestation du pouvoir qui sont liés
à la parole de Marx lui-même me paraît constituer
une tentative valable. Bien entendu se pose alors le problème
de savoir comment considérer la prophétie.
Personnellement, dans l'oeuvre de Marx, ce qui m'attire, ce sont
les ouvrages historiques, comme ses essais sur le coup d'État
de Louis-Napoléon Bonaparte, sur la lutte des classes en
France ou sur la Commune *. La lecture de ces ouvrages historiques
appelle fortement l'attention sur deux choses : les analyses effectuées
ici par Marx, même si on ne peut pas les estimer toutes complètement
exactes, que ce soit sur la situation, sur les rapports d'antagonisme,
sur la stratégie, sur les liens d'intérêt, dépassent
de loin, c'est indéniable, celles de ses contemporains par
leur perspicacité, leur efficacité, leur qualités
analytiques et, en tout cas, radicalement, les recherches postérieures.
* Marx (K.), Der Achtzehnte Brumaire des Louis Bonaparte, 1852
(Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Paris, Éditions sociales,
1968); Die Klassenkämpfe in Frankreich, 1849-1850 (Les Luttes
de classes en France, Paris, Éditions sociales, 1984); Pariser
Kommune. Der Bürgerbrieg in Frankreich, 1871 (La Commune de
Paris, la guerre civile en France, Paris, 1976).
Or ces analyses, dans les ouvrages historiques, se terminent toujours
par des paroles prophétiques. C'étaient des prophéties
sur un avenir tout proche, des prophéties à court
terme : sur l'année suivante ou même le mois suivant.
Mais on peut dire que les prophéties de Marx étaient
presque toutes fausses. En analysant la situation de 1851-1852,
juste après le coup d'État, il dit que l'effondrement
de l'Empire est proche; il parle de la fin du système capitaliste
et se trompe sur l'échéance de la dictature bourgeoise.
Qu'est-ce que tout cela signifie ? Des analyses d'une rare intelligence
et les faits qu'elles annoncent sont aussitôt démentis
par la réalité. Pourquoi ?
Voici ce que je pense. Il me semble que ce qui se produit dans
l'oeuvre de Marx est, en quelque sorte, un jeu entre la formation
d'une prophétie et la définition d'une cible. Le discours
socialiste de l'époque était composé de deux
concepts, mais n'arrivait pas à les dissocier suffisamment.
D'une part, une conscience historique, ou la conscience d'une nécessité
historique, en tout cas l'idée que, dans l'avenir, telle
chose devrait advenir prophétiquement. D'autre part, un discours
de lutte -un discours, pourrait-on dire, qui relève de la
théorie de la volonté -, qui a pour objectif la détermination
d'une cible à attaquer. Dans les faits, la chute de Napoléon
III constituait moins une prophétie qu'un objectif à
atteindre par la lutte du prolétariat. Mais les deux discours
-cette conscience d'une nécessité historique, à
savoir l'aspect prophétique, et l'objectif de la lutte - n'ont
pas pu mener à terme leur jeu. Cela peut s'appliquer aux
prophéties à long terme.
Par exemple, la notion de la disparition de l'État est une
prophétie erronée. Pour ma part, je ne crois pas que
ce qui se passe concrètement dans les pays socialistes laisse
présager la réalisation de cette prophétie.
Mais, du moment où l'on définit la disparition de
l'État comme un objectif, la parole de Marx prend une réalité
jamais atteinte. On observe indéniablement une hypertrophie
du pouvoir ou un excès de pouvoir aussi bien dans les pays
socialistes que dans les pays capitalistes. Et je crois que la réalité
de ces mécanismes de pouvoir, d'une complexité gigantesque,
justifie, du point de vue stratégique d'une lutte de résistance,
la disparition de l'État comme objectif.
Eh bien, revenons à vos deux questions. Elles portent d'une
part sur le rapport entre la nécessité et le hasard
dans l'histoire et, d'autre part, sur la théorie de la volonté.
À propos de la nécessité historique, je me
suis déjà rapidement exprimé, mais, ce qui
m'intéresse au premier chef, c'est ce que vous avez raconté
sur l'évolution du marxisme japonais après la guerre,
sur sa spécificité et sur la position qu'y occupe
la théorie de la volonté.
Je crois que c'est un problème fondamental. J'aimerais abonder
dans votre sens, dans la mesure, du moins, où je vous ai
compris. Cette façon de penser qui consiste à approcher
la volonté dans cette optique est essentielle : elle n'existait
absolument pas dans l'esprit du Français moyen que je suis.
Quoi qu'il en soit, il est en effet clair que la tradition du marxisme
français a ignoré l'analyse des différents
niveaux de la volonté et le point de vue sur les spécificités
de ses trois fondements. Le fait est que ce domaine-là reste
totalement inexploré en Occident. Là-dessus, il me
semble nécessaire de mettre au jour la raison pour laquelle
l'importance du problème de la volonté n'a été
ni comprise ni analysée.
Pour cela, il faudrait penser à l'existence d'une organisation
qui a nom Parti communiste. C'est un fait qui a été
déterminant dans l'histoire du marxisme occidental. Mais
il n'a jamais été profondément analysé.
C'est une organisation sans précédent : elle ne peut
se comparer à rien, elle ne fonctionne pas dans la société
moderne sur le modèle du Parti radical ou du Parti chrétien-démocrate.
Ce n'est pas simplement un groupe d'individus qui partagent la même
opinion et participent à une même lutte vers un même
objectif. Mais c'est une organisation plus complexe. C'est une métaphore
usée et je n'y mets pas de malice particulière, mais
son organisation fait immanquablement penser à un ordre monastique.
On n'a cessé de discuter de la nature de ce parti : par rapport
à la lutte des classes, à la révolution, quel
est son objectif, quels doivent être son rôle, sa fonction
? Chacun sait que tous ces problèmes étaient au centre
de ses débats. La polémique se fonde sur ce qui distingue
Rosa Luxemburg de Lénine, la direction social-démocrate
allemande de Lénine. Du reste, la Critique du programme de
Gotha * posait déjà le problème du fonctionnement
du Parti. Or je pense que, quand l'existence du Parti et ses différents
problèmes ont été mis en avant, la question
de la volonté a été totalement abandonnée.
Car, si l'on suit le concept du parti léniniste - ce n'est
quand même pas Lénine qui l'a imaginé en premier,
mais on lui donne ce nom parce qu'il a été conçu
autour de lui -, voici ce que doit être le Parti.
* Marx (K.), Kritik des Programens, 1875 (trad. Rubel et Evrard,
in Oeuvres, Paris, Gallimard, coll. «Bibliothèque de
la Pléiade», 1965, t. l, pp. 1406-1434).
Premièrement, c'est une organisation grâce à
l'existence de laquelle le prolétariat accède à
une conscience de classe. Autrement dit, à travers le Parti,
des volontés individuelles et subjectives deviennent une
sorte de volonté collective. Mais cette dernière doit
être, sans faute, monolithique comme si c'était une
volonté individuelle. Le Parti transforme la multiplicité
des volontés individuelles en une volonté collective.
Et, par cette transformation, il constitue une classe comme sujet.
En d'autres termes, il en fait une sorte de sujet individuel. C'est
ainsi qu'est rendue possible l'idée même du prolétaire.
«Le prolétariat existe parce que le Parti existe.»
C'est par l'existence du Parti et à travers cette existence
que le prolétariat peut exister. Le Parti est, par conséquent,
la conscience du prolétariat en même temps que, pour
le prolétariat en tant qu'unique sujet individuel, sa condition
d'existence. N'est-ce pas là la première raison pour
laquelle on n'a pas pu analyser à leurs justes valeurs les
différents niveaux de la volonté ?
Une autre raison vient du fait que le Parti est une organisation
pourvue d'une hiérarchie stratifiée. Et il a bien
fonctionné au sein de cet ordre solidement hiérarchisé
- bien avant la théorie léniniste, la social-démocratie
allemande marchait déjà ainsi -, en excluant, en interdisant
telle ou telle chose. Ce n'était rien d'autre qu'une organisation
qui excluait les éléments hérétiques
et qui, en procédant ainsi, cherchait à concentrer
les volontés individuelles des militants en une sorte de
volonté monolithique. Cette volonté monolithique était
précisément la volonté bureaucratique des dirigeants.
Comme les choses se sont déroulées de cette manière,
cette deuxième raison a fait que le problème si important
de la volonté n'a pas été véritablement
abordé. En d'autres termes, le Parti pouvait toujours s'autojustifier
d'une façon ou d'une autre, en ce qui concerne ses activités,
ses décisions et son rôle. Quelle que soit la situation,
le Parti pouvait invoquer la théorie de Marx comme étant
l'unique vérité.
Marx était l'unique autorité et, de ce fait, on estimait
que les activités du Parti y trouvaient leur fondement rationnel.
Les multiples volontés individuelles étaient, par
conséquent, aspirées par le Parti, et, à son
tour, la volonté du Parti disparaissait sous le masque d'un
calcul rationnel conforme à la théorie faisant figure
de vérité. Ainsi les différents niveaux de
la volonté ne pouvaient qu'échapper à l'analyse.
Le problème de savoir comment les volontés individuelles
dans la révolution et dans la lutte s'articulaient avec les
autres niveaux de volonté me paraît, à moi aussi,
un thème essentiel qui nous incombe. Et justement, aujourd'hui,
ces multiples volontés commencent à jaillir dans la
brèche de l'hégémonie détenue par la
gauche traditionnelle. Honnêtement, ce problème n'est
pas suffisamment mis au jour dans mes ouvrages et je l'ai à
peine évoqué dans La Volonté de savoir, sous
la forme de la stratégie du point de vue du pouvoir d'État.
Il se peut que cette théorie de la volonté, ou l'analyse
de ces niveaux hétérogènes, fonctionne plus
efficacement au Japon que nulle part ailleurs. Il y a peut-être
une spécificité du Parti communiste japonais ou un
rapport avec la philosophie orientale. Eh bien, à ce propos,
j'aimerais parler de l'autre problème que vous avez abordé :
à savoir la tonalité très sombre et solitaire
que les luttes revêtent nécessairement.
Cet aspect-là de la lutte n'a guère été
envisagé en Europe ou en France. On peut dire, en tout cas,
qu'il l'a été trop peu. Pourquoi ? J'ai effleuré
l'une des raisons en répondant à la question précédente.
La première est le fait que l'objectif dans les luttes est
toujours occulté par la prophétie. Ainsi, les aspects
solitaires se sont également effacés sous le masque
de la prophétie. La deuxième est la suivante. Comme
on considérait que seul le Parti était l'authentique
détenteur de la lutte et que ce Parti était une organisation
hiérarchique capable d'une décision rationnelle, les
zones empreintes d'une sombre folie, à savoir la part d'ombre
des activités humaines ou encore les zones d'une obscure
désolation -bien que ce fût le lot immanquable de toutes
les luttes -, avaient du mal à émerger en plein jour.
Probablement seules des oeuvres non pas théoriques mais littéraires,
sinon peut-être celles de Nietzsche, en ont-elles parlé.
Il ne me paraît pas ici pertinent d'insister sur la différence
entre la littérature et la philosophie, mais il est certain
que, sur le plan de la théorie, on n'est pas parvenu à
rendre justice à cet aspect sombre et solitaire des luttes.
C'est justement pour cela qu'il faut mettre en plein jour cet aspect
insuffisant de la théorie. Il faudra détruire l'idée
que la philosophie est la seule pensée normative. Il faut
que les voix d'un nombre incalculable de sujets parlants résonnent
et il faut faire parler une expérience innombrable. Il ne
faut pas que le sujet parlant soit toujours le même. Il ne
faut pas que seuls résonnent les mots normatifs de la philosophie.
Il faut faire parler toutes sortes d'expériences, prêter
l'oreille aux aphasiques, aux exclus, aux moribonds. Car nous nous
trouvons à l'extérieur, alors que c'est eux qui font
effectivement face à l'aspect sombre et solitaire des luttes.
Je crois que la tâche d'un praticien de la philosophie vivant
en Occident est de prêter l'oreille à toutes ces voix.
R. Yoshimoto : En vous entendant là, j'ai pris connaissance,
sur de nombreux points, d'idées que, jusqu'ici, je n'avais
pas pu lire dans vos livres. Beaucoup de choses ont été
élucidées, cela a été très instructif
pour moi et je vous en suis très reconnaissant.
Il y a juste un point sur lequel j'aimerais exprimer mon opinion :
c'est lorsque vous avez évoqué la méthode de
Lénine. Qu'a-t-il fait ? Comment, par la suite, le parti
léniniste et l'Union soviétique se sont-ils transformés
? Qu'en est-il aujourd'hui ? Plutôt que d'aborder tous ces
problèmes, je préfère me limiter aux idées
de Lénine et dire quelques mots sur mes divergences avec
vous.
Ceci est une critique qui apparaît naturellement dès
le moment où nous avons tenté de ressusciter la théorie
de la volonté : je reproche à Lénine d'avoir
identifié la volonté de l'État et l'organe
de l'État.
A la question «qu'est-ce que l'État ?» Lénine
a répondu que c'était l'organe de la répression
de classe. Il en résulte que le problème de savoir
comment résister à la répression recouvre toute
la question de l'État. Or, historiquement, l'État
a fait main basse sur la religion, la philosophie, le droit, les
moeurs, mais toute cette problématique se retrouve balayée.
La seule question posée est de savoir comment mener la lutte
de la libération des classes contre l'organe de la répression
des classes. Par conséquent, tous les problèmes historiques
et actuels qu'entraîne l'État sont restés inexplorés.
En revanche, en réponse à la question «qu'est-ce
que l'État ?», nous avons pensé : du moment qu'on
pose le pouvoir d'État, c'est la manifestation de la volonté.
J'entends par là que l'État n'est pas synonyme de
gouvernement comme organe de la répression des classes. Le
gouvernement est, en quelque sorte, le corps de la volonté
de l'État, mais ce n'est pas la volonté même
de l'État. Je crois qu'il faut d'abord distinguer la volonté
de l'État et l'organe de l'État. On pourrait parler
de culte de la lutte des classes : la fin justifiant les moyens,
ils faisaient complètement abstraction des problèmes
de la morale, du bien et du mal, et de la religion; sans aller jusqu'à
les ignorer, ils ne leur accordaient qu'un sens subsidiaire ou secondaire.
Tout cela, parce que, probablement, d'entrée de jeu, ils
identifiaient la volonté de l'État et l'organe de
l'État, en se référant immédiatement
à la répression des classes.
C'est une critique que j'ai formulée, à l'égard
de la conception de l'État chez Lénine, sur le plan
des idées. En vous entendant parler, je me suis dit que,
sur ce point-ci du moins, je devrais exprimer mon opinion. En ce
qui concerne les problèmes spécifiques que vous développez,
il y en a beaucoup sur lesquels je souhaiterais vous interroger.
En maints endroits, par ailleurs, j'ai cru noter que nous partagions
un certain nombre de thèmes sur lesquels j'aimerais également
vous interroger. Mais quant aux problèmes essentiels, sur
lesquels je réfléchis en ce moment et que j'ai un
certain mal à élucider, je crois que vous m'avez à
peu près répondu.
Excusez-moi de vous avoir ennuyé par des questions difficiles.
Je vous suis infiniment reconnaissant de votre patience. Je me suis
déjà suffisamment exprimé et je serais heureux
si vous pouviez conclure notre entretien.
M. Foucault. Je suis très heureux de vous avoir entendu
et je vous remercie du fond du coeur. Tout ce que vous m'avez dit
m'aura été très utile. Car, d'une part, grâce
à votre manière de poser les problèmes, vous
m'avez parfaitement indiqué les limites du travail que j'ai
mené jusqu'ici et les parties qui lui manquent encore, faute
d'idées claires. Et, notamment, le problème que vous
posez, en terme de théorie de la volonté, m'a particulièrement
intéressé, et j'ai la conviction que cela peut servir
de point de départ pertinent à toute une série
de problématiques.
Quand je vois le simple résumé de votre travail et
la liste de vos ouvrages, je constate qu'il est question de fantasme
individuel et de problème de l'État. Par ailleurs,
comme vous venez de l'évoquer, vous avez consacré
un essai à la volonté collective comme matrice de
la formation d'un État. C'est pour moi un problème
passionnant. Cette année, je donne un cours sur la formation
de l'État et j'analyse, disons, les bases des moyens de réalisation
étatique sur une période qui va du XVIe siècle
au XVIIe siècle en Occident, ou plutôt le processus
au cours duquel ce qu'on appelle la raison d'État se forme.
Mais j'ai buté contre une part énigmatique qui ne
peut plus être résolue par la simple analyse des rapports
économiques, institutionnels ou culturels. Il y a là
une sorte de soif gigantesque et irrépressible qui force
à se tourner vers l'État. On pourrait parler de désir
de l'État. Ou, pour employer les termes dont nous nous sommes
servis jusqu'ici, on pourrait le reformuler comme volonté
de l'État. En tout cas, il est évident qu'on ne peut
plus échapper à ce type de chose.
Quand il s'agit de formation d'un État, il n'est plus question
de personnages comme le despote ou de sa manipulation par des hommes
appartenant à la caste supérieure. Mais on ne peut
que dire qu'il y avait là une espèce de grand amour,
de volonté insaisissable. Comme j'en étais déjà
pleinement conscient, j'ai eu beaucoup à apprendre avec ce
que vous m'avez raconté aujourd'hui et je suis très
curieux de connaître vos autres travaux où vous discutez
de l'État du point de vue de la théorie de la volonté.
Je souhaite vivement que vos livres soient traduits en français
ou en anglais. Sinon, je serais heureux de pouvoir, soit à
Tokyo, soit à Paris, soit encore dans une correspondance,
échanger des idées avec vous, puisque vous semblez
traiter les mêmes thèmes. Car pouvoir entendre un tel
discours, c'est, pour nous autres Occidentaux, une expérience
très précieuse et indispensable.
En particulier, discuter d'un problème tel que celui de
l'expérience politique, à notre époque, non
seulement cela prolongera mes jours, mais ce sera aussi, je pense,
une stimulation extrêmement enrichissante à diverses
réflexions futures.
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