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Une énorme surprise
Michel Foucault
Dits Ecrits Tome III texte n° 247

«Ein gewaltiges Erstaunen», («Une énorme surprise»; trad, J. Chavy), Der Spiegel, 32e année, no 44, 30 octobre 1978, p. 264.

Dits Ecrits Tome III texte n° 247


– Des centaines de visiteurs font la queue souvent pendant des heures pour entrer au centre Pompidou. Les critiques avouent leur enthousiasme, Le Monde lui-même, qui pourtant, ces dernières années, n'était pas un journal particulièrement germanophile, écrit : «Cette exposition * a une importance que l'on peut qualifier d'historique.» Que signifie cette euphorie ?

* L'exposition «Paris-Berlin»,

– Je n'appellerai pas cela euphorie, mais plutôt énorme surprise. Soudain, nous autres Français ne trouvons plus ce que nous tenions pour notre «identité». Nous voyons que nous étions très semblables aux Allemands lorsque nous nous entre-tuions, et loin d'eux lorsque nous nous rapprochions. Nous nous sentons très proches de leur passé et -comme eux -très éloignés d'un passé pourtant proche.

– Est-ce aujourd'hui seulement que le visiteur de l'exposition se rend compte des relations croisées qui ont existé entre Paris et Berlin ?

– Quand on entre dans l'exposition, on se pose déjà une question : qui donc étaient ces gens de l'autre côté ? Et une autre question se pose au cours de la visite : qui sommes-nous, eux et nous, qui nous sommes croisés d'après des lois bizarres, comme se croisent les gènes de deux cellules pour en former une troisième? Depuis 1870, nous avons eu des relations si méfiantes avec l'Allemagne que des époques entières de la culture allemande ont été systématiquement dissimulées, tandis que d'autres nous ont paru être des fragments surgis de façon sporadique.

– Avec ce résultat que, pour beaucoup de Français, Brecht, Freud, Marcuse, Klee, par exemple, ne représentent pas la culture ou la langue allemandes, mais sont au contraire devenus des espèces de célébrités universelles qu'on n'associe à aucun État ?

– Oui, depuis longtemps, et en particulier depuis la Première Guerre mondiale, les Allemands, ou les représentants de la culture allemande, ne sont acceptés en France qu'à la condition qu'ils fassent preuve d'une distance suffisante par rapport à l'Allemagne, à ses institutions et à son histoire, afin d'être reconnus comme «dégermanisés». On a accepté Brecht parce qu'il était marxiste, Marcuse parce qu'il était devenu américain, Freud dès l'instant où les Allemands l'ont chassé de Vienne, Thomas Mann parce qu'il vécut en Suisse et aux États-Unis.

– Cette exposition marque-t-elle un tournant, est-elle réellement, comme l'écrit Le Monde, «une occasion de se connaître l'un l'autre, et peut-être d'apprendre à comprendre» ?

– Après la guerre, les Européens ont sans cesse été tiraillés entre, d'un côté, l'Atlantique, et, de l'autre, la Vistule. Ils ne voulaient même plus se considérer eux-mêmes. On était européen, mais atlantiste, on était européen, mais de l'Est. Réduite à rien, ou à presque rien à la fin de la guerre, l'Europe a cherché sa métropole à l'Est et à l'Ouest, à droite et à gauche. Ainsi, on pouvait ignorer le centre et les causes de tous les tourments de notre histoire. Aujourd'hui, le monde se régionalise, et l'Europe est obligée de réfléchir sur elle-même.

– Et maintenant cette exposition oblige les Français à reconnaître qu'il n'y a pas eu

– Ignorer purement et simplement l'Allemagne fut toujours pour la France un moyen de désamorcer les problèmes politiques ou culturels qu'elle lui posait. On a opposé les bons Allemands aux mauvais, l'Allemagne cultivée à l'Allemagne militaire, l'Allemagne germanique à l'Allemagne européenne. Ces dernières années, on a encore simplifié cette coupure : l'Allemagne propre et nette, travailleuse, ordonnée, et, en face, une poignée de nihilistes terroristes. L'abondance immobile et le vide explosif.

– En fin de compte, il est probable que ce sont surtout des cinéastes comme Herzog et Fassbinder qui ont redressé l'image selon laquelle le prétendu État policier allemand étrangle l'art et permet encore, tout au plus, à Heinrich Boll de respirer.

– Il est certain que le cinéma allemand nous a donné une idée nouvelle de ce qui se passait dans la société allemande. Il n'a pas, disons, dessiné une «autre» Allemagne, mais il a donné à voir une Allemagne tendue et inquiétante.

– jusqu'ici, les Français ont vu l'Allemagne intellectuelle plutôt sous un jour classique, entre Goethe et Hesse, Beethoven et Heine, Brahms et Wagner. Cette exposition leur fait découvrir, sans doute pour la première fois, des expressionnistes comme Macke et Beckmann ?

-Depuis la fin de l'impressionnisme, la peinture française a tendu au formalisme et à l'abstraction en suivant une pente de plus en plus inclinée. La peinture en tant que forme d'expression violente, protestation lyrique était inconnue en France. Nous venons tout juste de la découvrir à travers des peintres comme Bacon. L'exposition «Paris-Berlin» nous montre que cette peinture, si nouvelle pour nous, plonge ses racines dans l'expressionnisme allemand.

– Ces peintres étaient-ils également nouveaux pour vous ?

– Comme pour tout bon Français moyen, je ressens cet art comme très contemporain. Au cours de ces dernières années, poussé peut-être par la tendance générale qui régnait en France, j'ai commencé de façon tout à fait systématique à lire ces philosophes et écrivains allemands du XXe siècle que je connaissais à peine. En France, on dit souvent que nous vivons encore au XIXe siècle. Lorsque j'ai visité «Paris-Berlin», et que j'ai lu les auteurs allemands des années 1910 à 1930, j'ai pris conscience que le XXe siècle, avec ses idées, ses problèmes, ses formes culturelles spécifiques, existe réellement. Pour moi, cette exposition est la preuve du XXe siècle.