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«Sécurité, territoire, population», Annuaire
du Collège de France, 78e année, Histoire des systèmes
de pensée, année 1977-1978, 1978, pp. 445-449.
Dits Ecrits Tome III texte n°255
Le cours a porté sur la genèse d'un savoir politique
qui allait placer, au centre de ses préoccupations, la notion
de population et les mécanismes susceptibles d'en assurer
la régulation. Passage d'un «État territorial»
à un «État de population» ? Sans doute
pas, car il ne s'agit pas d'une substitution, mais plutôt
d'un déplacement d'accent et de l'apparition de nouveaux
objectifs, donc, de nouveaux problèmes et de nouvelles techniques.
Pour suivre cette genèse, on a pris pour fil directeur la
notion de «gouvernement».
1) Il faudrait faire une enquête approfondie sur l'histoire
non seulement de la notion, mais des procédures et moyens
mis en oeuvre pour assurer, dans une société donnée,
le «gouvernement des hommes». En toute première
approche, il semble que, pour les sociétés grecques
et romaines, l'exercice du pouvoir politique n'impliquait ni le
droit ni la possibilité d'un «gouvernement» entendu
comme activité qui entreprend de conduire les individus tout
au long de leur vie en les plaçant sous l'autorité
d'un guide responsable de ce qu'ils font et de ce qui leur arrive.
Suivant les indications fournies par P. Veyne, il semble que l'idée
d'un souverain-pasteur, d'un roi ou magistrat-berger du troupeau
humain ne se trouve guère que dans les textes grecs archaïques
ou chez certains auteurs peu nombreux de l'époque impériale.
En revanche, la métaphore du berger veillant sur ses brebis
est acceptée lorsqu'il s'agit de caractériser l'activité
du pédagogue, du médecin, du maître de gymnastique.
L'analyse du Politique confirmerait cette hypothèse.
C'est en Orient que le thème du pouvoir pastoral a pris
son ampleur - et surtout dans la société hébraïque.
Un certain nombre de traits marquent ce thème: le pouvoir
du berger s'exerce moins sur un territoire fixe que sur une multitude
en déplacement vers un but ; il a pour rôle de fournir
au troupeau sa subsistance, de veiller quotidiennement sur lui et
d'assurer son salut; enfin, il s'agit d'un pouvoir qui individualise
en accordant, par un paradoxe essentiel, autant de prix à
une seule des brebis qu'au troupeau tout entier. C'est ce type de
pouvoir qui a été introduit en Occident par le christianisme
et qui a pris une forme institutionnelle dans le pastorat ecclésiastique:
le gouvernement des âmes se constitue dans l'Église
chrétienne comme une activité centrale et savante,
indispensable au salut de tous et de chacun.
Or les XVe et XVIe siècles voient s'ouvrir et se développer
une crise générale du pastorat. Pas seulement et pas
tellement comme un rejet de l'institution pastorale, mais sous une
forme beaucoup plus complexe: recherche d'autres modalités
(et pas forcément moins strictes) de direction spirituelle
et de nouveaux types de rapports entre pasteur et troupeau; mais
aussi recherches sur la façon de «gouverner»
les enfants, une famille, un domaine, une principauté. La
mise en question générale de la manière de
gouverner et de se gouverner, de conduire et de se conduire, accompagne,
à la fin de la féodalité, la naissance de nouvelles
formes de rapports économiques et sociaux et les nouvelles
structurations politiques.
2) On a ensuite analysé, sous quelques-uns de ses aspects,
la formation d'une «gouvernementalité» politique:
c'est-à-dire la manière dont la conduite d'un ensemble
d'individus s'est trouvée impliquée, de façon
de plus en plus marquée, dans l'exercice du pouvoir souverain.
Cette transformation importante se signale dans les différents
«arts de gouverner» qui ont été rédigés,
à la fin du XVIe siècle et dans la première
moitié du XVIIe. Elle est liée sans doute à
l'émergence de la «raison d'État». On
passe d'un art de gouverner dont les principes étaient empruntés
aux vertus traditionnelles (sagesse, justice, libéralité,
respect des lois divines et des coutumes humaines) ou aux habiletés
communes (prudence, décisions réfléchies, soin
à s'entourer des meilleurs conseillers) à un art de
gouverner dont la rationalité a ses principes et son domaine
d'application spécifique dans l'État. La «raison
d'État» n'est pas l'impératif au nom duquel
on peut ou doit bousculer toutes les autres règles ; c'est
la nouvelle matrice de rationalité selon laquelle le Prince
doit exercer sa souveraineté en gouvernant les hommes. On
est loin de la vertu du souverain de justice, loin aussi de cette
vertu qui est celle du héros de Machiavel.
Le développement de la raison d'État est corrélative
de l'effacement du thème impérial. Rome, enfin, disparaît.
Une nouvelle perception historique se forme; elle n'est plus polarisée
sur la fin des temps et l'unification de toutes les souverainetés
particulières dans l'empire des derniers jours; elle est
ouverte sur un temps indéfini où les États
ont à lutter les uns contre les autres pour assurer leur
survie propre. Et plus que les problèmes de légitimité
d'un souverain sur un territoire, ce qui va apparaître comme
important, c'est la connaissance et le développement des
forces d'un État: dans un espace (à la fois européen
et mondial) de concurrence étatique, très différent
de celui où s'affrontaient les rivalités dynastiques,
le problème majeur, c'est celui d'une dynamique des forces
et des techniques rationnelles qui permettent d'y intervenir.
Ainsi, la raison d'État, en dehors des théories qui
l'ont formulée et justifiée, prend forme dans deux
grands ensembles de savoir et de technologie politiques: une technologie
diplomatico-militaire, qui consiste à assurer et développer
les forces de l'État par un système d'alliances et
par l'organisation d'un appareil armé; la recherche d'un
équilibre européen, qui fut l'un des principes directeurs
des traités de Westphalie, est une conséquence de
cette technologie politique. L'autre est constitué par la
«police», au sens qu'on donnait alors à ce mot:
c'est-à-dire l'ensemble des moyens nécessaires pour
faire croître, de l'intérieur, les forces de l'État.
Au point de jonction de ces deux grandes technologies, et comme
instrument commun, il faut placer le commerce et la circulation
monétaire interétatique : c'est de l'enrichissement
par le commerce qu'on attend la possibilité d'augmenter la
population, la main-d'oeuvre, la production et l'exportation, et
de se doter d'armées fortes et nombreuses. Le couple population-richesse
fut, à l'époque du mercantilisme et de la caméralistique,
l'objet privilégié de la nouvelle raison gouvernementale.
3) C'est l'élaboration de ce problème population-richesse
(sous ses différents aspects concrets: fiscalité,
disettes, dépeuplements, oisiveté-mendicité-vagabondage)
qui constitue l'une des conditions de formation de l'économie
politique. Celle-ci se développe lorsqu'on se rend compte
que la gestion du rapport ressources-population ne peut plus passer
exhaustivement par un système réglementaire et coercitif
qui tendrait à majorer la population pour augmenter les ressources.
Les physiocrates ne sont pas anti-populationnistes par opposition
aux mercantilistes de l'époque précédente ;
ils posent autrement le problème de la population. Pour eux,
la population n'est pas la simple somme des sujets qui habitent
un territoire, somme qui serait le résultat de la volonté
de chacun d'avoir des enfants ou d'une législation qui favoriserait
ou défavoriserait les naissances. C'est une variable dépendant
d'un certain nombre de facteurs. Ceux-ci ne sont pas tous naturels
tant s'en faut (le système des impôts, l'activité
de la circulation, la répartition du profit sont des déterminants
essentiels du taux de population). Mais cette dépendance
peut s'analyser rationnellement, de sorte que la population apparaît
comme «naturellement» dépendante de facteurs
multiples et qui peuvent être artificiellement modifiables.
Ainsi commence à apparaître, en dérivation
par rapport à la technologie de «police» et en
corrélation avec la naissance de la réflexion économique,
le problème politique de la population. Celle-ci n'est pas
conçue comme une collection de sujets de droit, ni comme
un ensemble de bras destinés au travail; elle est analysée
comme un ensemble d'éléments qui, d'un côté,
se rattache au régime général des êtres
vivants (la population relève alors de «l'espèce
humaine»: la notion, nouvelle à l'époque, est
à distinguer du «genre humain») et, de l'autre,
peut donner prise à des interventions concertées (par
l'intermédiaire des lois, mais aussi des changements d'attitude,
de manière de faire et de vivre qu'on peut obtenir par les
«campagnes»).
SÉMINAIRE
Le séminaire a été consacré à
quelques-uns des aspects de ce que les Allemands ont appelé
au XVIIIe siècle la Polizeiwissenschaft : c'est-à-dire
la théorie et l'analyse de tout «ce qui tend à
affirmer et à augmenter la puissance de l'État, à
faire bon emploi de ses forces, à procurer le bonheur de
ses sujets» et principalement «le maintien de l'ordre
et de la discipline, les règlements qui tendent à
leur rendre la vie commode et à leur procurer les choses
dont ils ont besoin pour subsister».
On a cherché à montrer à quels problèmes
cette «police» devait répondre; combien le rôle
qu'on lui assignait était différent de celui qui allait
être plus tard dévolu à l'institution policière;
quels effets on attendait d'elle pour assurer la croissance de l'État,
et cela en fonction de deux objectifs: lui permettre de marquer
et d'améliorer sa place dans le jeu des rivalités
et des concurrences entre États européens et garantir
l'ordre intérieur par le «bien-être» des
individus. Développement de l'État de concurrence
(économico-militaire), développement de l'État
de Wohlfahrt (richesse-tranquillité-bonheur); ce sont ces
deux principes que la «police» entendue comme art rationnel
de gouverner doit pouvoir coordonner. Elle est conçue à
cette époque comme une sorte de «technologie des forces
étatiques».
Parmi les principaux objets dont cette technologie a à s'occuper,
la population, dans laquelle les mercantilistes ont vu un principe
d'enrichissement et dans laquelle tout le monde reconnaît
une pièce essentielle de la force des États. Et, pour
gérer cette population, il faut entre autres choses une politique
de santé qui soit susceptible de diminuer la mortalité
infantile, de prévenir les épidémies et de
faire baisser les taux d'endémie, d'intervenir dans les conditions
de vie, pour les modifier et leur imposer des normes (qu'il s'agisse
de l'alimentation, de l'habitat ou de l'aménagement des villes)
et d'assurer des équipements médicaux suffisants.
Le développement à partir de la seconde moitié
du XVIIIe siècle de ce qui fut appelé Medizinische
Polizei, hygiène publique, social medicine, doit être
réinscrit dans le cadre général d'une «bio-politique»;
celle-ci tend à traiter la «population» comme
un ensemble d'êtres vivants et coexistants, qui présentent
des traits biologiques et pathologiques particuliers et qui par
conséquent relèvent de savoirs et de techniques spécifiques.
Et cette «bio-politique» elle-même doit être
comprise à partir d'un thème développé
dès le XVIIe siècle: la gestion des forces étatiques.
Des exposés ont été faits sur la notion de
Polizei wissenschaft (P. Pasquino), sur les campagnes de variolisation
au XVIIIe siècle (A.- M. Moulin), sur l'épidémie
de choléra à Paris en 1832 (F. Delaporte), sur la
législation des accidents du travail et le développement
des assurances au XIXe siècle (F. Ewald).
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