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«Un plaisir si simple», Le Gai Pied, no 1, 1er avril
1979, pp. 1 et 10.
Dits Ecrits III texte n°264
Les homosexuels, dit un traité de psychiatrie, se suicident
souvent. «Souvent» m'enchante. Imaginons donc de longs
garçons, fluets, aux joues trop pâles ; incapables de
franchir le seuil de l'autre sexe ; ils ne cessent, leur vie durant,
d'entrer dans la mort pour en sortir aussitôt en faisant claquer
la porte à grand fracas. Ce qui ne manque pas d'importuner
les voisins. À défaut de noces avec le bon sexe, ils
se marient avec la mort. L'autre côté à défaut
de l'autre sexe. Mais ils sont tout aussi incapables de mourir tout
à fait que de vivre vraiment. À ce jeu risible, les
homosexuels et le suicide se déconsidèrent l'un l'autre.
Parlons un peu en faveur du suicide. Non pas pour son droit, sur
lequel trop de gens ont dit tant de belles choses. Mais contre la
mesquine réalité qu'on lui fait. Contre les humiliations,
les hypocrisies, les démarches louches auxquelles on le contraint :
rassembler à la sauvette des boîtes de cachets, trouver
un bon solide rasoir d'autrefois, lécher la vitrine d'un
armurier, entrer en essayant de se composer une mine. Alors que
je pense qu'on aurait droit, non pas à une considération
empressée qui serait plutôt gênante, mais à
une attention grave et assez compétente. On devrait pouvoir
discuter de la qualité de chaque arme, de ses effets, on
aimerait que le vendeur soit expérimenté, souriant,
encourageant, mais réservé, point trop bavard ; qu'il
comprenne bien qu'il a affaire à une personne de bonne volonté,
mais maladroite, car elle n'a jamais eu l'idée de se servir
d'une machine à tirer contre un autre. On aimerait que son
zèle ne l'empêche pas de vous conseiller d'autres moyens
qui conviendraient peut-être mieux à votre manière
d'être, à votre complexion. Ce genre de commerce et
d'entretien vaudrait mille fois mieux que la discussion, autour
du cadavre, avec les employés des pompes funèbres.
Des gens que nous ne connaissons pas, qui ne nous connaissaient
pas ont fait en sorte qu'un jour nous nous sommes mis à exister.
Ils ont feint de croire et se sont sans doute sincèrement
imaginés qu'ils nous attendaient. En tout cas, ils ont préparé,
avec beaucoup de soin et souvent une solennité un peu empruntée,
notre entrée dans le «monde». Il n'est pas admissible
qu'on ne nous permette pas de préparer nous-mêmes avec
tout le soin, l'intensité et l'ardeur que nous souhaitons,
et les quelques complicités dont nous avons envie, ce quelque
chose auquel nous pensons depuis longtemps, dont nous avons formé
le projet depuis, un soir d'été peut-être, notre
enfance. Il paraît que la vie est fragile dans l'espèce
humaine, et la mort certaine. Pourquoi faut-il qu'on nous fasse
de cette certitude un hasard, qui prend par son caractère
soudain ou inévitable l'allure d'une punition ?
M'agacent un peu les sagesses qui promettent d'apprendre à
mourir et les philosophies qui disent comment y penser. Me laisse
indifférent ce qui est censé nous «y préparer».
Il faut la préparer, l'arranger, la fabriquer pièce
à pièce, la calculer, au mieux en trouver les ingrédients,
imaginer, choisir, prendre conseil, la travailler pour en former
une oeuvre sans spectateur, qui n'existe que pour moi seul, juste
le temps que dure la plus petite seconde de la vie. Ceux qui survivent,
je sais bien, ne voient autour du suicide que des traces misérables,
de la solitude, de la maladresse, des appels sans réponse.
Ils ne peuvent pas ne pas se poser la question du «pourquoi».
Question qui devrait être la seule qu'on ne pose pas à
propos du suicide.
«Pourquoi ? Mais tout simplement parce que je l'ai voulu.»
C'est vrai que le suicide laisse des marques décourageantes.
Mais la faute à qui ? Croyez-vous que ce soit tellement drôle
d'avoir à se pendre dans sa cuisine et de tirer une langue
toute bleuie ? Ou de s'enfermer dans sa salle de bains pour ouvrir
le gaz ? Ou de laisser un petit morceau de cervelle sur le trottoir,
que les chiens viendront renifler ? Je crois à la spirale
du suicide : je suis sûr que tant de gens se sentent déprimés
à l'idée de toutes ces mesquineries auxquelles on
condamne un candidat au suicide (et je ne parle pas des suicidés
eux-mêmes, avec la police, la voiture des pompiers, la concierge,
l'autopsie, que sais-je ?) que beaucoup préfèrent se
tuer que de continuer à y penser.
Conseils aux philantropes. Si vous voulez vraiment que le nombre
des suicides diminue, faites en sorte qu'il n'y ait plus que des
gens qui se tuent par une volonté réfléchie,
tranquille, libérée d'incertitude. Il ne faut pas
abandonner le suicide à des gens malheureux qui risquent
de le gâcher et d'en faire une misère. De toute façon,
il y a beaucoup moins de gens heureux que malheureux.
Il m'a toujours paru étrange qu'on dise : la mort, il n'y
a pas à s'en inquiéter puisque entre la vie et le
néant, elle n'est en elle-même, en somme, rien. Mais
est-ce là le peu qui mérite d'être joué ?
En faire quelque chose, et quelque chose de bien.
Nous avons sans doute manqué bien des plaisirs, nous en
avons eu des médiocres, nous en avons laissé échapper
par distraction ou paresse, manque d'imagination, par défaut
d'acharnement aussi ; nous en avons eu tellement qui étaient
tout à fait monotones. On a la chance d'avoir à notre
disposition ce moment absolument singulier : de tous il est celui
qui mérite le plus qu'on s'en soucie : non point pour s'inquiéter
ou pour se rassurer ; mais pour en faire un plaisir démesuré,
dont la préparation patiente, sans répit, sans fatalité
non plus, éclairera toute la vie. Le suicide fête,
le suicide orgie ne sont que des formules, et il y a d'autres formes
plus savantes et plus réfléchies.
Quand je vois les funeral homes dans les tues des villes américaines,
je ne m'afflige pas seulement de leur épouvantable banalité,
comme si la mort devait éteindre tout effort d'imagination,
mais je regrette que ça ne serve qu'à des cadavres
et qu'à des familles heureuses d'être encore vivantes.
Que n'y a-t-il, pour ceux qui ont peu de moyens, ou qu'une trop
longue réflexion a soudain lassés au point d'accepter
de s'en remettre à des artifices tout préparés,
de ces labyrinthes fantastiques comme les Japonais en ont aménagé
pour le sexe et qu'ils appellent «Love Hotel» ? Mais
il est vrai que, sur le suicide, ils s'y connaissent mieux que nous.
S'il vous est donné d'aller au Chantilly de Tokyo, vous
comprendrez ce que j'ai voulu dire. On y pressent la possibilité
des lieux sans géographie ni calendrier où on entrerait
pour y chercher, au milieu des décors les plus absurdes avec
des partenaires sans nom, des occasions de mourir libres de toute
identité : on y aurait un temps indéterminé,
des secondes, des semaines, des mois peut-être, jusqu'à
ce que se présente avec une évidence impérieuse
l'occasion dont on reconnaîtrait aussitôt qu'on ne peut
la manquer : elle aurait la forme sans forme du plaisir, absolument
simple.
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