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Pour une morale de l'inconfort
Michel Foucault
Dits Ecrits III texte n°266

«Pour une morale de l'inconfort», Le Nouvel Observateur, no 754, 23-29 avril 1979, pp. 82-83. (Sur J, Daniel, L'Ère des ruptures, Paris, Grasset, 1979.)

Dits Ecrits III texte n°266


C'était vers la fin de l'époque des Lumières, en 1784. Une gazette de Berlin pose à quelques bons esprits la question : «Qu'est-ce que l' Aufklärung ? Qu'est-ce que les Lumières ?» Kant répondit, après Mendelssohn *.

* Mendelssohn (M.), «Ueber die Frage : Was heisst Aufklären ?», Berlinische Monatsschrift, IV, no 3, septembre 1784, pp. 193-200. Kant (E.), «Beantwortung der Frage : Was ist Aufklärung ?», Berlinische Monatsschrift, IV, no 6, décembre 1784, pp. 491-494.

Plus encore que les réponses, je trouve la question remarquable. Car les «Lumières», en cette fin du XVIIIe siècle, ce n'était pas une nouvelle, ni une invention, ni une révolution, ni un parti. C'était quelque chose de familier et de diffus, qui était en train de se passer - et de passer. Le journal prussien demandait au fond : «Qu'est-ce qui vient de nous arriver ? Quel est cet événement qui n'est rien d'autre que ce que nous venons tout juste de dire, de penser et de faire -rien d'autre que nous-mêmes, que ce quelque chose que nous avons été et que nous sommes encore ?»

Cette singulière enquête, faut-il l'inscrire dans l'histoire du journalisme ou de la philosophie? Je sais seulement qu'il n'y a pas beaucoup de philosophies, depuis ce moment, qui ne tournent autour de la question : «Qui sommes-nous à l'heure qu'il est ? Quel est donc ce moment si fragile dont nous ne pouvons détacher notre identité et qui l'emportera avec lui ?» Mais je pense que cette question, c'est aussi le fond du métier de journaliste. Le souci de dire ce qui se passe - Jean Daniel me démentira-t-il ? - n'est pas tellement habité par le désir de savoir comment ça peut se passer, partout et toujours ; mais plutôt par le désir de deviner ce qui se cache sous ce mot précis, flottant, mystérieux, absolument simple : «Aujourd'hui.»

L'Ère des ruptures, Jean Daniel l'a écrit à la verticale de son métier de journaliste -en surplomb et en contre-plongée. C'est l'inverse du «Temps qui reste». Il y a des gens pour qui le temps est destiné à fuir et la pensée vouée à s'arrêter. Jean Daniel est de ceux pour qui le temps demeure et la pensée bouge. Non pas parce qu'elle pense toujours des choses nouvelles, mais parce qu'elle ne cesse de penser autrement les mêmes choses. Et que de cela elle respire et vit. Un traité de la pensée mobile.

Chacun a sa manière de changer ou, ce qui revient au même, de percevoir que tout change. Sur ce point, rien n'est plus arrogant que de vouloir faire la loi aux autres. Ma façon de ne plus être le même est, par définition, la part la plus singulière de ce que je suis. Dieu sait pourtant s'il y en a de ces agents de la circulation idéologique et si l'on entend leurs coups de sifflet : à droite, à gauche, ici, plus loin, tout de suite, pas maintenant... L'exigence d'identité et l'injonction de rompre sentent toutes deux, et de la même façon, l'abus.

Les époques dominées par de grands passés -les guerres, les résistances, les révolutions -réclament plutôt la fidélité. Aujourd'hui, on est assez pour les ruptures. Je ne peux m'empêcher de penser qu'il y a comme un sourire dans le titre que Jean Daniel a choisi. Ce qu'il raconte, ce sont plutôt les imperceptibles moments de la modification : des déplacements, des glissements, des lézardes, des points de vue qui tournent, des distances qui augmentent et diminuent, des chemins qui s'éloignent, font des coudes et reviennent soudain. En quinze ans, depuis la fondation du Nouvel Observateur, Jean Daniel a changé, ça a changé autour de lui, le journal a changé, ses interlocuteurs, ses amis, ses adversaires aussi. Tous et chacun, et chacun par rapport à tous.

Il fallait du courage politique, il fallait de la maîtrise de soi-même et du langage pour se plonger dans cette mobilité générale. Pour ne pas céder à la tentation de dire que rien n'a tellement changé malgré l'apparence. Pour ne pas dire non plu s : voilà ce qui s'est passé, voilà la lame de fond et la force qui a tout emporté avec elle. Et surtout pour ne pas prendre la pose ni s'ériger soi-même en point fixe : je l'avais bien vu, je vous l'avais toujours dit.

Le «jour» qui vient de changer? Celui de la gauche. La gauche : non pas coalition de partis sur l'échiquier politique, mais appartenance que beaucoup éprouvaient sans pouvoir ni vouloir lui donner une définition bien claire. Une sorte de gauche «essentielle», mélange d'évidences et de devoirs : «Patrie plutôt que concept». Et que, paradoxalement, Jean Daniel, plus qu'aucun autre, avait contribué à faire exister.

Dans l'immédiat après-guerre, cette gauche d'appartenance avait bien du mal à exister. Adossé à la Résistance, appuyé sur l'U.R.S.S. et le «camp socialiste», détenteur enfin de doctrine, le Parti communiste exerçait ainsi une triple légitimité : historique, politique et théorique. Sur tout ce qui prétendait être de gauche, il «faisait la loi» : plaçant sous sa loi ou mettant hors la loi. Il magnétisait le champ politique, orientant la limaille voisine, lui imposant un sens ; on était pour ou contre, allié ou adversaire.

Khrouchtchev, Budapest : les justifications politiques s'effritent. Déstalinisation, «crise du marxisme» : la légitimation théorique s'embrume. Et l'opposition à la guerre d'Algérie forme une référence historique dont, à la différence de la Résistance, le Parti sera notoirement absent. Plus de loi à gauche : la gauche pouvait émerger. Et la question des antistaliniens courageux : «Nous savons bien qui nous sommes, mais comment faire pour exister réellement?» pouvait se retourner : «Nous existons ; il est temps, maintenant, de savoir qui nous sommes.» Question qui fut le pacte de naissance du Nouvel Observateur. De cette appartenance éprouvée, il s'agissait de former, non pas un parti, non pas même une opinion, mais une certaine conscience de soi. L'Ère des ruptures raconte comment le travail, l'acharnement à rendre claire une conscience floue a fini par défaire l'évidence qui lui avait donné naissance.

Cette recherche d'identité, en effet, s'est faite de façon bien étrange. Jean Daniel a raison rétrospectivement de s'en étonner et de ne pas trouver «si évidentes que ça» toutes ces démarches qui ont pu, un moment, paraître «aller de soi».

Première surprise. De moins en moins on a cherché à se situer par rapport aux grands géodésiques de l'histoire : capitalisme, bourgeoisie, impérialisme, socialisme, prolétariat. On a renoncé aussi peu à peu à suivre les conséquences «logiques» et «historiques» des choix jusqu'aux limites de l'inadmissible ou de l'insupportable. L'héroïsme de l'identité politique a fait son temps. Ce qu'on est, on le demande, au fur et à mesure, aux problèmes avec lesquels on se débat : comment y prendre part et parti sans s'y laisser piéger. Expérience avec... plutôt qu'engagement dans...

Deuxième surprise. Ce n'est pas l'Union de la gauche ni le Programme commun, ce n'est pas l'abandon de la dictature du prolétariat par le «parti de la révolution» qui ont travaillé, en France, la conscience de la gauche. Mais un coin de terre au Moyen-Orient. Mais des bombardements et des camps dans une Indochine qui n'était plus française. Le tiers monde avec les mouvements révolutionnaires qui s'y développent et les États autoritaires qui s'y forment, la Palestine, les Arabes et Israël, l'U.R.S.S. concentrationnaire - et le gaullisme peut-être à cause de la décolonisation qu'il a opérée en dépit de tous les prophètes aveugles -, voilà ce qui a taraudé la gauche.

Troisième surprise. Au bout de toutes ces expériences ou tous ces rêves ni unanimité ni récompense. À peine un consensus s'était-il formé (ainsi contre la présence américaine au Viêt-nam) qu'il se défaisait. Pis : il devenait de plus en plus difficile à chacun de rester absolument en accord avec soi-même; rares étaient ceux qui pouvaient dire sans ciller : «Cela, je l'avais voulu.» Les identités se définissent par des trajectoires.

Quatrième surprise. De ces expériences dispersées, qui semblaient se faire au nom d'idéaux à peu près communs, selon des formes d'organisation analogues et dans un vocabulaire où l'on pouvait s'entendre d'une culture à l'autre, aucun universel de pensée ne s'est formé. On assiste à une mondialisation de l'économie ? À coup sûr. À une mondialisation des calculs politiques? Sans doute. Mais une universalisation de la conscience politique - certainement pas.

Jean Daniel conte ces surprises : les siennes, celles des autres, la sienne à voir que les autres se laissent encore surprendre, celles des autres qui s'étonnent ou s'indignent qu'il ne se laisse plus surprendre. Et, au fil de ce récit subtil, il fait apparaître ce qui pour lui constitue la grande «évidence» structurant jusque-là toute la conscience de gauche. À savoir que l'histoire est dominée par la Révolution. Beaucoup à gauche avaient renoncé à cette idée. Mais c'était à condition de lui retrouver un remplaçant. Et de pouvoir dire : je fais aussi bien, mais en plus propre, mais en plus sûr. Et il a fallu que, du tiers monde où elle n'avait pas eu lieu, cette révolution nous revienne sous la forme décharnée de la violence pure pour qu'elle perde l'évidence sourde qui la plaçait toujours en surplomb de l'histoire.

Tel est, me semble-t-il, l'enjeu du livre : trente années d'expériences nous conduisent «à ne faire confiance à aucune révolution», même si l'on peut «comprendre chaque révolte». Or quel effet peut avoir une pareille conclusion pour un peuple - et une gauche qui n'aimait tant «la révolution plus tard et plus loin» qu'en raison sans doute d'un profond conservatisme immédiat. La renonciation à la forme vide d'une révolution universelle doit, sous peine d'immobilisation totale, s'accompagner d'un arrachement au conservatisme. Et cela avec d'autant plus d'urgence que cette société est menacée dans son existence même par ce conservatisme, c'est-à-dire par l'inertie inhérente à son développement.

A la vieille question de la gauche : «Nous existons, mais qui sommes-nous ?», à cette vieille question à laquelle la gauche doit son existence sans jamais lui avoir donné de réponse, le livre de Jean Daniel propose de substituer cette autre interrogation : «Que doivent être ou plutôt que doivent faire ceux qui comprennent qu'il faut s'arracher au conservatisme pour pouvoir ne serait-ce qu'exister ? Et, au long terme, n'être pas tous morts ?»

Jean Daniel n'a pas cherché à restituer ces moments, qui se produisent toujours dans la vie, où ce qu'on savait le plus sûrement devient soudain une erreur. Tout son livre est à la recherche de ces moments plus subtils, plus secrets, plus décisifs aussi, où les évidences se perdent. Ils sont difficiles à saisir non seulement parce qu'ils n'ont jamais de date précise, mais parce qu'ils sont passés toujours depuis bien longtemps lorsque, enfin, on en prend conscience.

Bien sûr, dans ces changements, les expériences nouvelles ou les brusques revirements dans l'ordre du monde ont un rôle. Mais pas la part essentielle. Réflexion sur les évidences qui se brouillent, L'Ère des ruptures montre bien deux choses. D'abord, une évidence se perdant non pas lorsqu'elle est remplacée par une autre plus fraîche ou plus nette mais lorsqu'on commence à détecter les conditions mêmes qui les rendaient évidentes : les familiarités qui lui servaient d'appui, les obscurités dont était faite sa clarté, et toutes ces choses qui, venant de très loin, la portaient en secret et faisaient qu'elle «allait de soi».

Et puis l'évidence nouvelle est toujours un peu une idée de derrière la tête. Elle permet de voir à nouveau ce qu'on n'avait jamais tout à fait perdu de vue; elle donne l'étrange impression qu'on avait toujours un peu pensé ce qu'on n'avait jamais tout à fait dit et déjà dit de mille façons ce que jamais encore on n'avait réellement pensé. Lisez, dans le chapitre «La terre à tous promise», les pages sur le droit des Palestiniens et le fait israélien : tous les changements d'éclairage que déclenchent les événements ou les péripéties s'y font par des remontées d'ombres et de lumières : celles de Blida et celles de l'Algérie d'autrefois.

Impossible, au fil de ces pages, de ne pas penser à la leçon de Merleau-Ponty et à ce qui constituait pour lui la tâche philosophique essentielle : ne jamais consentir à être tout à fait à l'aise avec ses propres évidences. Ne jamais les laisser dormir, mais ne pas croire non plus qu'un fait nouveau suffira à les renverser; ne pas imaginer qu'on peut les changer comme des axiomes arbitraires, se souvenir que, pour leur donner l'indispensable mobilité, il faut regarder au loin, mais aussi tout près et tout autour de soi. Bien sentir que tout ce qu'on perçoit n'est évident qu'entouré d'un horizon familier et mal connu, que chaque certitude n'est sûre que par l'appui d'un sol jamais exploré. Le plus fragile instant a des racines. Il y a là toute une éthique de l'évidence sans sommeil qui n'exclut pas, tant s'en faut, une économie rigoureuse du Vrai et du Faux ; mais elle ne s'y résume pas.