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"Vivre autrement le temps", Le Nouvel Observateur,
no 755, 30 avril - 6 mai 1979, p. 88. (Sur M. Clavel.)
Dits Ecrits III texte n°268
Il avait, dans notre siècle de promesses périmées,
une singulière manière d'attendre. Il n'était
«prophète» que pour ceux qui ne comprenaient
pas. Il n'attendait pas le moment ultime, la catastrophe, la délivrance,
que sais-je ? Il «attendait», sans complément
d'objet. De sa certitude il avait fait une pure attente. Attitude
la moins historique qui soit ? C'est elle, en tout cas, qui le faisait
vibrer à tout événement de l'histoire, qu'il
soit proche, lointain, immense, minuscule. Attendre, c'était
sa manière à lui de recevoir tout ce que le temps
pouvait lui apporter -pour l'accueillir et le brûler à
la fois.
Blanchot : diaphane, immobile, guettant un jour plus transparent
que le jour, attentif aux signes qui ne font signe que dans le mouvement
qui les efface. Clavel : impatient, sursautant au moindre bruit,
clamant dans la pénombre, appelant l'orage. Ces hommes - comment
en concevoir qui soient plus différents ? - ont introduit dans
le monde sans orient où nous vivons la seule tension dont
nous n'ayons pas ensuite à rire ou à rougir : celle
qui rompt le fil du temps.
Ce qu'il croyait, il ne s'en est jamais servi pour contraindre,
pour asservir, pour enfermer. Paradoxalement, croire, pour lui,
c'était une manière de secouer les évidences,
d'ébranler le sol sur lequel nous marchons. Sa foi faisait
fracture. Sa fidélité était un gage de désobéissance.
À ce point que ceux qui ne l'ont connu que croyant peuvent
imaginer que, incroyant, il était dogmatique. Et ceux qui
ne sont pas croyants le soupçonnent de n'avoir cru avec tant
de violence que pour rendre le monde encore plus incertain, fragile,
menacé.
Kant et le Christ : ces deux-là ne s'étaient guère
rencontrés jusqu'alors. Kant passe pour avoir vidé
le ciel de tout ce qu'il avait de certain. Clavel, lui, se sert
de ce même Kant pour alléger la terre de toutes ses
plénitudes. Il s'agissait pour lui de faire de l'homme d'aujourd'hui
quelque chose d'aussi douteux que l'était devenue, depuis
Kant, la métaphysique. Et cela, non pour le réduire
encore et l'enfoncer plus loin dans la nature, mais pour l'ouvrir
au contraire à tous les événements qui pourraient
le saisir d'en haut.
Ce brusque retournement de la «révolution» kantienne,
je ne sais trop ce que les savants en pensent ou en penseront. Mais
il est bien que, dans la pensée d'une époque, il y
ait parfois de ces profonds changements de respiration - de ces mouvements
très «élémentaires», et qui font
qu'on pense autrement.
Comme tout vrai philosophe, ce à quoi il avait affaire,
c'était la liberté. Et tout simplement, tout courageusement,
il l'avait placée dans ce qui passe, par excellence, pour
la nier. Mieux: pour la terrasser. Il l'avait accrochée à
l'éclair qui frappe, à la foudre de Dieu, à
ce qui renverse, dans l'homme, l'homme lui-même. La liberté,
elle n'était pas pour lui dans les recoins de la réflexion,
dans la sagesse de l'esclave tenu aux fers, ni dans la pensée
du philosophe qui croit la reconnaître sous le visage nécessaire
de la totalité. Il la saisissait dans l'inévitable
événement qui rompt tout et le Tout. C'est en affrontant
l'extrême et singulière volonté de Dieu qu'on
est libre. Théologien abrupt, il faisait de la force invincible
de la grâce le moment de la liberté.
Ainsi pensait-il que ce qui, dans l'histoire, échappe à
l'histoire, ce n'est pas l'universel, l'immobile, ce que tout le
monde, tout le temps, peut penser, dire ou vouloir. Ce qui échappe
à l'histoire, c'est l'instant, la fracture, le déchirement,
l'interruption. À la grâce correspond (et répond
peut-être), du côté des hommes, le soulèvement.
La révolution s'organise selon toute une économie
intérieure au temps : des conditions, des promesses, des nécessités ;
elle loge donc dans l'histoire, y fait son lit et finalement s'y
couche. Le soulèvement, lui, coupant le temps, dresse les
hommes à la verticale de leur terre et de leur humanité.
C'est pourquoi ce chrétien, qui, comme tant d'autres, n'aimait
pas l'Église, n'était guère fervent d'un «retour
aux sources». Comment ne se serait-il pas senti étranger
à tout un christianisme qui tentait de joindre une pureté
évangélique retrouvée aux promesses d'une politique
plus humaine ? Son problème, ce n'était pas le grand
cycle qui retrouve, l'un dans l'autre, le passé et l'avenir.
Il ne voulait connaître que la fracture du présent
par l'intemporel.
Il était au coeur de ce qu'il y a sans doute de plus important
à notre époque. Je veux dire : une très large
et très profonde altération dans la conscience que
l'Occident peu à peu s'est formée de l'histoire et
du temps. Tout ce qui organisait cette conscience, tout ce qui lui
donnait une continuité, tout ce qui lui promettait un achèvement
se déchire. Certains voudraient recoudre. Il nous dit, lui,
qu'il faut, aujourd'hui même, vivre autrement le temps. Aujourd'hui
surtout.
Dits Ecrits III texte n°268
Michel Foucault: le moment de vérité
Dits Ecrits III texte n° 267
«Michel Foucault: le moment de vérité»,
Le Matin, no 673, 25 avril 1979, p. 20. (Sur la mort de M. Clavel.)
Lundi, vous me téléphoniez pour m'apprendre sa mort.
Dimanche, presque à la même heure, le téléphone
avait sonné, et c'était lui.
De quoi avons-nous parlé ? D'un livre qu'il avait aimé
à propos de Freud ; et puis de différentes choses ;
et puis de la pénitence chrétienne : pourquoi, disait-il,
l'obligation de dire la vérité porte-t-elle avec elle
la cendre, la poussière et la mort du vieil homme, mais aussi
la renaissance et le jour nouveau ?
Pourquoi le moment de vérité est-il à ce seuil ?
Sa dernière phrase a été pour me dire qu'il
attendait avec impatience. Quoi ? Je ne saurai jamais.
Que voulez-vous que je vous dise de plus. À cette peine un
jour ne suffit pas.
Dits Ecrits III texte n° 267 |
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