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Vivre autrement le temps
Michel Foucault
Dits Ecrits III texte n°268
Michel Foucault : le moment de vérité
Dits Ecrits III texte n° 267

"Vivre autrement le temps", Le Nouvel Observateur, no 755, 30 avril - 6 mai 1979, p. 88. (Sur M. Clavel.)

Dits Ecrits III texte n°268


Il avait, dans notre siècle de promesses périmées, une singulière manière d'attendre. Il n'était «prophète» que pour ceux qui ne comprenaient pas. Il n'attendait pas le moment ultime, la catastrophe, la délivrance, que sais-je ? Il «attendait», sans complément d'objet. De sa certitude il avait fait une pure attente. Attitude la moins historique qui soit ? C'est elle, en tout cas, qui le faisait vibrer à tout événement de l'histoire, qu'il soit proche, lointain, immense, minuscule. Attendre, c'était sa manière à lui de recevoir tout ce que le temps pouvait lui apporter -pour l'accueillir et le brûler à la fois.

Blanchot : diaphane, immobile, guettant un jour plus transparent que le jour, attentif aux signes qui ne font signe que dans le mouvement qui les efface. Clavel : impatient, sursautant au moindre bruit, clamant dans la pénombre, appelant l'orage. Ces hommes - comment en concevoir qui soient plus différents ? - ont introduit dans le monde sans orient où nous vivons la seule tension dont nous n'ayons pas ensuite à rire ou à rougir : celle qui rompt le fil du temps.

Ce qu'il croyait, il ne s'en est jamais servi pour contraindre, pour asservir, pour enfermer. Paradoxalement, croire, pour lui, c'était une manière de secouer les évidences, d'ébranler le sol sur lequel nous marchons. Sa foi faisait fracture. Sa fidélité était un gage de désobéissance. À ce point que ceux qui ne l'ont connu que croyant peuvent imaginer que, incroyant, il était dogmatique. Et ceux qui ne sont pas croyants le soupçonnent de n'avoir cru avec tant de violence que pour rendre le monde encore plus incertain, fragile, menacé.

Kant et le Christ : ces deux-là ne s'étaient guère rencontrés jusqu'alors. Kant passe pour avoir vidé le ciel de tout ce qu'il avait de certain. Clavel, lui, se sert de ce même Kant pour alléger la terre de toutes ses plénitudes. Il s'agissait pour lui de faire de l'homme d'aujourd'hui quelque chose d'aussi douteux que l'était devenue, depuis Kant, la métaphysique. Et cela, non pour le réduire encore et l'enfoncer plus loin dans la nature, mais pour l'ouvrir au contraire à tous les événements qui pourraient le saisir d'en haut.

Ce brusque retournement de la «révolution» kantienne, je ne sais trop ce que les savants en pensent ou en penseront. Mais il est bien que, dans la pensée d'une époque, il y ait parfois de ces profonds changements de respiration - de ces mouvements très «élémentaires», et qui font qu'on pense autrement.

Comme tout vrai philosophe, ce à quoi il avait affaire, c'était la liberté. Et tout simplement, tout courageusement, il l'avait placée dans ce qui passe, par excellence, pour la nier. Mieux: pour la terrasser. Il l'avait accrochée à l'éclair qui frappe, à la foudre de Dieu, à ce qui renverse, dans l'homme, l'homme lui-même. La liberté, elle n'était pas pour lui dans les recoins de la réflexion, dans la sagesse de l'esclave tenu aux fers, ni dans la pensée du philosophe qui croit la reconnaître sous le visage nécessaire de la totalité. Il la saisissait dans l'inévitable événement qui rompt tout et le Tout. C'est en affrontant l'extrême et singulière volonté de Dieu qu'on est libre. Théologien abrupt, il faisait de la force invincible de la grâce le moment de la liberté.

Ainsi pensait-il que ce qui, dans l'histoire, échappe à l'histoire, ce n'est pas l'universel, l'immobile, ce que tout le monde, tout le temps, peut penser, dire ou vouloir. Ce qui échappe à l'histoire, c'est l'instant, la fracture, le déchirement, l'interruption. À la grâce correspond (et répond peut-être), du côté des hommes, le soulèvement. La révolution s'organise selon toute une économie intérieure au temps : des conditions, des promesses, des nécessités ; elle loge donc dans l'histoire, y fait son lit et finalement s'y couche. Le soulèvement, lui, coupant le temps, dresse les hommes à la verticale de leur terre et de leur humanité.

C'est pourquoi ce chrétien, qui, comme tant d'autres, n'aimait pas l'Église, n'était guère fervent d'un «retour aux sources». Comment ne se serait-il pas senti étranger à tout un christianisme qui tentait de joindre une pureté évangélique retrouvée aux promesses d'une politique plus humaine ? Son problème, ce n'était pas le grand cycle qui retrouve, l'un dans l'autre, le passé et l'avenir. Il ne voulait connaître que la fracture du présent par l'intemporel.

Il était au coeur de ce qu'il y a sans doute de plus important à notre époque. Je veux dire : une très large et très profonde altération dans la conscience que l'Occident peu à peu s'est formée de l'histoire et du temps. Tout ce qui organisait cette conscience, tout ce qui lui donnait une continuité, tout ce qui lui promettait un achèvement se déchire. Certains voudraient recoudre. Il nous dit, lui, qu'il faut, aujourd'hui même, vivre autrement le temps. Aujourd'hui surtout.

Dits Ecrits III texte n°268



Michel Foucault: le moment de vérité

Dits Ecrits III texte n° 267

«Michel Foucault: le moment de vérité», Le Matin, no 673, 25 avril 1979, p. 20. (Sur la mort de M. Clavel.)

Lundi, vous me téléphoniez pour m'apprendre sa mort. Dimanche, presque à la même heure, le téléphone avait sonné, et c'était lui.

De quoi avons-nous parlé ? D'un livre qu'il avait aimé à propos de Freud ; et puis de différentes choses ; et puis de la pénitence chrétienne : pourquoi, disait-il, l'obligation de dire la vérité porte-t-elle avec elle la cendre, la poussière et la mort du vieil homme, mais aussi la renaissance et le jour nouveau ?
Pourquoi le moment de vérité est-il à ce seuil ?
Sa dernière phrase a été pour me dire qu'il attendait avec impatience. Quoi ? Je ne saurai jamais.
Que voulez-vous que je vous dise de plus. À cette peine un jour ne suffit pas.

Dits Ecrits III texte n° 267