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« Michel Foucault: il faut tout repenser, la loi et la prison
», Libération, no 45, 5 juillet 1981, p. 2.
Dits Ecrits tome IV texte n°298
Les transformations politiques, en France, on aime les vivre comme
des changements de régime. Contrecoup d'une attitude générale
de la classe politique: pour elle, exercer le pouvoir, c'est en
hériter par une nécessité de l'histoire, et
c'est le conserver comme un droit naturel. Conséquence aussi
du cher grand vieux modèle de la Révolution: le changement
par excellence, celui dont on rêve et le seul qui vaille vraiment
la peine, c'est le renversement de l'Ancien Régime.
Or les nouveaux régimes, on le sait, ouvrent les prisons,
Bastilles des souverains précédents. Ne nous étonnons
pas de la poussée de fièvre qui a lieu actuellement
dans les prisons et autour d'elles. Ni des rêves qui se sont,
un instant, allumés : « On doit, on va libérer
tout le monde. » Ils sont une partie de notre imaginaire politique
commun. Mais, dans le mouvement important, sérieux, réfléchi
qui s'est développé à Fresnes, à Fleury,
à Bois-d'Arcy, etc., on aurait tort de ne voir que l'écho
enfermé et utopique d'une réalité extérieure
plus mesurée. La prison marginalise ? Sans doute. Mais cela
ne veut pas dire que la pénalité soit une institution
marginale dans la société. Le droit de punir, comme
celui de faire la guerre, est l'un des plus importants et des plus
discutables: je veux dire à tout le moins qu'il mérite
à chaque instant d'être discuté. Il fait trop
régulièrement appel à l'usage de la force et
il repose trop profondément sur une morale implicite pour
ne pas devoir l'être, avec attention et âpreté.
Il y a des mesures immédiates à prendre. Elles seraient
de l'ordre de la conjoncture; mais elles auraient une portée
générale et une valeur d'engagement. Il s'agirait
en somme d'éliminer tout ce qui est abus de droit sur la
manière dont on applique la loi. Abus exceptionnels, bien
sûr, mais aussi et surtout abus coutumiers ou, mieux, institués.
Abus de droit, la pratique courante et la détention préventive
(40 % des 42000 détenus le sont actuellement à titre
préventif). Abus de droit, les Q.H.S. et la manière
dont ils fonctionnent comme prisons d'exception. Abus de droit,
les punitions décidées par l'administration pénitentiaire
elle-même, sans qu'il y ait ni contrôle ni défense.
Abus de droit, toute suppression de droit au-delà de la simple
privation de liberté prévue par la loi.
Mais ensuite - ou plutôt tout de suite - il s'agit de tout
reprendre à la base. Ce n'est pas qu'on n'ait pas songé
depuis longtemps à réformer. Tantôt le code,
tantôt les institutions pénitentiaires. Mais, précisément,
l'insuffisance, donc le danger, est là, dans cette politique
du couteau de Jeannot: un coup le manche, un coup la lame.
Il y a d'un côté « l'idéalisme »
de la loi, ou sa pudibonderie elle connaît ce qu'elle interdit
et les sanctions qu'elle prévoit ; mais elle regarde de loin
et d'un oeil impavide les institutions et les pratiques qui la mettent
en œuvre : après tout, ce que fait la police, ou ce
qui se passe dans les prisons, n'a pas tellement d'importance, du
moment que cela permet de faire respecter la loi. Quand on réforme
le code, on pense aux principes de l'interdiction, non à
la réalité du châtiment.
En face, il y a le « pragmatisme » de l'institution
pénitentiaire elle a sa logique ; elle a ses procédés
et ses prétentions. Quand on a entrepris de la réformer,
on a toujours cherché à savoir comment elle pourrait
corriger ce qu'il y a dans la loi de général, et de
rigide comment elle pourrait, sous la caution plus ou moins mythique
de la psychologie, de la médecine ou de la psychiatrie, gérer
une punition dont elle revendique pour elle seule la compétence.
Ainsi, cahin-caha, depuis plus de cent cinquante ans ont avancé
les réformes: celles de la loi qui ne veut pas savoir comme
elle punit; celles du régime pénitentiaire qui tente
de se substituer au droit. Quant aux juges, j'entends aux «bons
juges», ils n'ont plus qu'à courir à la fois
au four et au moulin : tenter de faire valoir la loi là où
on l'applique, réfléchir à la punition qu'ils
imposent lorsqu'ils demandent l'application de la loi.
Il faut essayer maintenant de repenser l'ensemble: ne plus esquiver
le réel, mais ne jamais accepter aucune « évidence
» comme acquise.
Il ne sert à rien de définir ou de redéfinir
les délits, il ne sert à rien de leur fixer une sanction,
si on ne tient pas compte de la réalité de la punition
: de sa nature, de ses possibilités et conditions d'application,
de ses effets, de la manière dont on peut garder sur elle
le contrôle. Il faut envisager en même temps et comme
indissociables la législation pénale et l'institution
pénitentiaire.
Mais il faut aussi s'interroger sur ce qui mérite effectivement
d'être puni. Que penser des partages aujourd'hui admis entre
ce qui est sanctionnable par la loi et ce qui ne l'est pratiquement
pas. Tant de précautions pour que les « mœurs
» ne soient pas « outragées » ni les «
pudeurs » perverties; et si peu pour que l'emploi, la santé,
le milieu d'existence, la vie ne soient pas mis en danger...
L'idée est maintenant assez communément admise que
la prison est un détestable moyen de sanctionner. Il faut
admettre aussi l'idée que punir est sans doute un très
mauvais moyen d'empêcher un acte. Mais, surtout, il n'en faut
pas conclure qu'il vaut mieux prévenir grâce à
de solides mécanismes de sécurité : car ce
n'est là souvent qu'une façon de multiplier les occasions
de punir et de désigner à l'avance des délinquants
possibles.
Ne pas multiplier le nombre des délinquants, actuels ou
virtuels, comme on l'a fait si souvent sous prétexte de réforme
? Oui, bien sûr. Développer les moyens de punir en
dehors de la prison et pour la remplacer ? Oui, peut-être.
Mais surtout repenser toute l'économie du punissable dans
notre société, et les rapports entre la puissance
publique avec le droit de punir et sa mise en pratique.
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