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« Rekishi
heno kaiki » (« Le premier pas de la colonisation de
l'Occident » ; entretien avec T. de Beaucé et C. Polak
enregistré à Paris le 17 janvier 1982), Chûô-Kôron, mars
1982, pp. 45-60.
Dits Ecrits tome IV texte n°309
C. Polak : Le problème polonais, comment peut-on l'envisager
dans une perspective générale et en examinant le dessous
des cartes ?
M. Foucault : Je crois qu'il faut d'abord parler de l'importance
que l'affaire polonaise a prise dans la mentalité de l'Europe
occidentale et en particulier des Français, quand on songe
à l'affaire de Hongrie il y a vingt-cinq ans et à
l'affaire tchécoslovaque il y a maintenant treize ans. Je
crois que, avec l'affaire de la Pologne, il y a une dimension nouvelle
qui est apparue : l'affaire polonaise est devenue immédiatement
une affaire européenne, alors que l'affaire tchécoslovaque
avait été ressentie comme une affaire intérieure
au camp soviétique. L'affaire polonaise a donc été
perçue comme une affaire européenne. Ce qui est tout
de même curieux, car la géographie ne portait pas à
une telle perception. C'est donc un autre type de rapports que l'on
a avec la Pologne, c'est donc un autre type de problème qui
s'est posé.
Pourquoi ? Je crois qu'il y a plusieurs raisons. Bien sûr,
d'abord, le fait que l'affaire tchécoslovaque, en 1968, était
une affaire intérieure au Parti communiste tchécoslovaque,
c'est à l'intérieur du Parti, à la tête
du Parti qu'il y avait eu un conflit. Un certain choix fait par
certains dirigeants avait été autoritairement condamné
par Moscou, et puis cela s'est enchaîné par une épuration.
Là c'est pour la première fois un mouvement extérieur
au Parti qui a atteint l'ensemble de la population et l'on peut
dire que c'est une dissidence de la très grande majorité
de la population par rapport au système communiste. Il y
avait donc un mûrissement beaucoup plus grand par le mouvement
de Solidarité et par conséquent une remise en question
beaucoup plus nette de ce que peut être l'occupation, la domination
soviétique en Europe de l'Est. Il me semble par là
que l'empire soviétique a été remis en question
plutôt par le mouvement de la population que par une dissidence
à l'intérieur même du Parti. On a là
un mouvement qui a été nettement perçu comme
un mouvement alternatif au socialisme bureaucratique, et c'était
aussi, et c'est une composante fondamentale, un mouvement de dissidence
par rapport à l'impérialisme soviétique. C'est
sans doute la première raison.
Puis la seconde raison sur laquelle cela a été ressenti
en Europe comme une très vive menace, c'est ce qui s'est
passé entre l'Union soviétique et l'Allemagne de l'Ouest.
Et là, sans connaître vraiment le dessous des cartes,
il est certain que le consentement allemand a joué un très
grand rôle dans l'affaire polonaise. Il est à peu près
certain que les Allemands étaient au courant à l'avance.
Et il est vraisemblable qu'ils avaient donné leur accord
sur une sorte de reprise en main militaire à court terme
qui n'aurait pas tout de même l'allure ni d'un coup d'État
ni d'une répression sanglante. Il est vraisemblable aussi
que les Russes et les Polonais étaient sans doute engagés
à l'égard des Allemands dans un processus comme celui-là,
que les Allemands y avaient tout intérêt : pour deux
raisons, d'une part, pour sauvegarder leurs intérêts
économiques en Pologne ; d'autre part, l'Allemagne de l'Ouest
est en train actuellement de jouer sinon la carte de sa réunification,
du moins la carte d'un certain rapprochement avec l'Allemagne de
l'Est qui permettrait de modifier un peu le partage tel qu'il est
établi.
Donc, l'Allemagne a accepté de fermer les yeux, le coup
d'État s'est fait certainement aux dépens d'une violence
qui était entendue, et, surtout, ce coup d'État n'a
pas aussi bien réussi que prévu, et actuellement la
situation en Pologne est bloquée, si bien que l'Allemagne
se sent de plus en plus gênée de ses déclarations
extraordinairement timides. Ses déclarations actuelles sont
devenues un peu plus fermes, agressives, mais restent encore très
modérées. Alors on est un petit peu devant un nouveau
Rapallo. Une entente germano-soviétique pour remodeler l'Europe
ou pour la maintenir en l'état est certainement quelque chose
qui ne peut pas ne pas inquiéter nous autres Français.
Il y a en effet dans cette situation une espèce de coup Rapallo
qui n'a pas été très clairement analysé,
me semble-t-il, en Europe, mais qui a été en fait
tout de même sensible. Il y a toujours eu cette tradition
historique de l'alliance redoutable Europe centrale-Europe de l'Est,
dont la Pologne fait toujours les frais, c'est-à-dire qui
en subit toujours les conséquences. Il y a là un destin
historique de la Pologne. C'est certainement pour cela que les Français
ont été beaucoup plus sensibilisés.
T de Beaucé : Certains ont même rêvé,
on en a l'impression notamment en Allemagne, de voir jouer un coup
d'État ou une prise en main par des militaires hors Parti
communiste comme une espèce de signe d'évolution positive.
M. Foucault : Oui, c'est cela, c'est vraisemblablement comme cela
que cela avait été présenté en Pologne.
C'était la garantie d'un ordre intérieur et la garantie
d'une certaine indépendance extérieure. Or on ne sait
pas où cela en est puisque l'on n'a pas de nouvelles, mais
l'ordre intérieur ne semble pas parfaitement rétabli
; quant à l'indépendance extérieure, il est
absolument évident qu'elle n'existe pas dans cette affaire.
Le problème est que les Allemands sans doute s'en moquent
relativement, car ils n'étaient évidemment pas dupes
quand on a dit que la Russie n'était pas derrière
cette affaire. Finalement, les Allemands ont deux problèmes
: d'une part, les Allemands veulent savoir si la Pologne va les
rembourser des crédits et prêts qu'ils ont faits (ce
problème se pose d'ailleurs de la même manière
pour la France) ; d'autre part, quand la Pologne sera à un
niveau d'agitation politiquement dangereux pour la Russie, elle
va paralyser la Russie, et jamais celle-ci n'acceptera un certain
nombre de concessions à l'égard de l'Allemagne de
l'Est et de l'Europe de l'Est, et jamais elle ne pourra forcer l'Allemagne
de l'Est à céder sur un certain nombre de points,
par exemple les communications, les échanges culturels, jamais
elle ne pourra obtenir ces concessions tant que la Pologne sera
en état d'agitation, aussi longtemps que l'Allemagne de l'Est
pourra dire à la Russie vous voyez bien que vos voies de
communication d'Europe centrale sont menacées par une agitation
en Pologne.
T. de Beaucé : La preuve que la détente repose en
main absolue sur le contrôle de la stabilité dans chaque
bloc, que ce soit le bloc socialiste ou le bloc du monde libre.
Ce contrôle dans chaque bloc permet un équilibre de
la détente.
M. Foucault : Ce qui apparaît dans cette affaire polonaise
est bien le bilan de cette fameuse détente. Ce bilan, c'est
bien entendu la consolidation de Yalta, non pas exactement de Yalta
parce que ce n'est pas à Yalta que le partage s'est fait,
le partage s'est fait par une série de processus d'accords,
suite de négociations qui ont suivi Yalta, en tout cas, la
détente a confirmé le partage de Yalta. Deuxièmement,
la détente a aussi permis un très curieux enchevêtrement
économique qui est très pervers dans la mesure où,
d'une part, elle a amené un endettement de plus en plus grand
des pays de l'Est, et particulièrement des pays satellites,
à l'égard de l'Occident - or tout le monde sait que
l'endettement a pour première conséquence de mettre
d'abord les débiteurs sous la coupe des créanciers
et puis il y a un moment où c'est le créancier qui
est sous la coupe du débiteur, le débiteur est tellement
endetté qu'il ne peut plus payer ; d'autre part, la détente
a aussi amené ce résultat c'est que l'économie
soviétique ne s'est pas développée ; elle ne
s'est en tout cas pas développée dans les mêmes
proportions que les économies occidentales depuis une vingtaine
d'années, elle est par rapport à l'économie
occidentale une économie sous-développée ;
or en même temps et parce qu'elle ne développait pas
son économie, l'Union soviétique a pu se payer des
forces militaires absolument considérables.
Elle se trouve donc dans une situation à l'égard
de l'Europe qui est tout à fait dominante ; premièrement,
l'Europe est créancière, elle ne peut pas se faire
rembourser, elle se trouve donc à cause de cela dépendante
de son propre débiteur et, deuxièmement, elle est
menacée par une force militaire tout à fait considérable,
de sorte que, pour la première fois depuis bien longtemps,
on voit qu'un pays qui est économiquement en position inférieure
se trouve en situation de domination politique à peu près
absolue, c'est le cas de l'Union soviétique par rapport à
l'Europe. Une économie sous-développée domine
une économie développée grâce à
un double système de supériorité militaire
et d'endettement financier ; cette imbrication est très perverse
et très dangereuse.
C. Polak : Et maintenant l'Europe est en état de dépendance
énergétique à l'égard de l'Union soviétique.
M. Foucault : En effet, ce caractère d'économie sous-développée
en Union soviétique est affirmé par la vente des matières
premières. Une économie sous-développée
est une économie qui vit de la vente de ses matières
premières et qui importe de la technologie. Les Russes ont
importé de la technologie et voilà maintenant qu'ils
vendent des matières premières, en principe à
une grande échelle, puisque la France va dépendre
pour son gaz à 30 % de l'Union soviétique. Ce sentiment
de dépendance et de menace à la fois, dépendance
par une économie non développée et de menace
par une armée infiniment plus développée que
les autres, provoque un vif sentiment de nervosité et d'angoisse
de l'opinion.
T. de Beaucé : La crise polonaise a servi de révélateur.
M. Foucault : Absolument, elle a dévoilé la situation
catastrophique des pays de l'Est, mais surtout l'imbrication perverse
et dangereuse des systèmes économiques Est-Ouest avec
les effets de domination de l'Union soviétique.
T. de Beaucé : C'est une forme très subtile de colonialisme,
c'est le colonialisme inverse.
M. Foucault : Oui, c'est cela, c'est un colonialisme qui se fonde
sur une infériorité économique, ce qui a dû
être le cas dans certains moments de l'histoire : l'Empire
romain, Rome était certainement en état d'infériorité
culturelle ou politique à l'égard des pays colonisés
; les Turcs, également, ont bien dû dominer certains
pays mieux développés, mais c'est tout de même
une chose qui avait complètement disparu de l'histoire.
T. de Beaucé : Le néocolonialisme paraît étrangement
démodé. On revient à une forme paléo-coloniale
; finalement, les Soviétiques ont misé utile en se
polarisant sur la force militaire.
M. Foucault : Oui, c'est cela, on a une très vieille forme,
une domination militaire avec une économie fruste.
T de Beaucé : C'est une domination militaire sans exercice
des armes. Le coup d'État polonais est quand même frappant,
c'est beaucoup plus sophistiqué que l'intervention en Tchécoslovaquie.
Et, par rapport à l'Europe, ce n'est pas tellement la menace
de la force qui verrait les Causaques occuper la place de l'Étoile,
c'est plutôt une série de menaces et de chantages pour
maintenir cette dépendance économique.
M. Foucault : Je crois qu'il faut tenir compte d'un certain nombre
de faits : premièrement, maintenant, étant donné
l'implantation et le développement considérable de
Solidarité avant le coup d'État polonais, pendant
dix-huit mois, étant donné ensuite l'écho considérable
que ce syndicat avait rencontré dans toute la population,
on peut bien se dire que le coup d'État ne va pas réussir
d'un jour à l'autre et que Solidarité ne va pas disparaître
immédiatement ; deuxièmement, on sait que la tactique
de Solidarité, c'est de faire le gros dos, et c'est de laisser
passer l'orage et de ne pas affronter directement une puissance
militaire et policière qui n'hésiterait pas à
choisir comme solution le massacre, mais de continuer un travail
pas très apparent mais très efficace. On a donc un
processus lent à longue portée, dont on ne sait pas
finalement ce qu'il va donner, ce qu'il va en sortir. Le pire, le
grave, ce serait évidemment que petit à petit tout
s'éteigne ; il faut au contraire espérer que tout
va continuer, pas encore de manière ouverte, mais sous des
formes plus ou moins apparentes, et que plus tard cela soit plus
concret.
C. Polak : Vous avez l'impression que la clandestinité est
organisée ?
M. Foucault : Je dirai plutôt le travail inapparent. Ce ne
sont pas des résistants clandestins qui se cachent comme
les gens d'Action directe ou des Brigades rouges *, ce n'est pas
du tout ça, ou comme certains Européens pendant la
guerre ; non, cela ne peut pas être cette forme de résistance,
ce sera une certaine forme d'opposition qui apparaîtra dans
les usines, dans les bureaux, dans les universités, partout.
En tout cas, il y aura ce processus. Alors, par rapport à
cela, je crois que, à l'étranger, il est tout de même
important de pouvoir apporter, quand il le faudra, une aide sous
la forme qui sera nécessaire et que l'on ne peut pas prévoir,
car on ne sait pas quelle forme pourra prendre cette résistance,
et je suppose que, pour beaucoup de Polonais là-bas, ils
ne savent pas non plus encore comment ils pourront résister
et ils sont bien décidés à résister,
donc il faut être prêt à les aider comme ils
voudront et sous la forme qu'il faudra. Je pense qu'une partie de
cette aide est parfaitement passée par des organismes privés,
il faut même que cela soit ainsi, car, à trop se confier
aux organismes publics, cela peut minimiser nos efforts. En attendant,
notre action se concentre sur une aide alimentaire, matérielle,
une coopération culturelle et scientifique, qui dans la mesure
du possible essaie d'avoir des contacts directs, de s'adresser directement
aux gens *. C'est ce qui s'est fait avec certains hôpitaux
de Pologne, où certains ont pu se rendre régulièrement
là-bas, apporter des médicaments, sans passer par
des organismes publics. Cela est très important.
* M. Foucault était trésorier du mouvement de soutien
à Solidarité, dit « Solidarité internationale
» , mis en place par la C.F.D.T.
Deuxième chose aussi très importante : comme on a
pu le voir, l'un des principaux outils employés par le gouvernement
militaire polonais a été la mise au silence. C'est
tout à fait stupéfiant de voir comme on a peu de nouvelles
qui passent hors des frontières de Pologne. De ce point de
vue-là, ce gouvernement militaire fait une magnifique réussite.
Or il est évident que la publicité et l'information
ont été un grand instrument dans l'existence même
de Solidarité, surtout la communication à l'intérieur
et la publicité et la communication avec l'extérieur.
Les voyages des représentants de Solidarité à
l'étranger faisaient partie de cette campagne d'information
et de publicité. Cela n'a pas suffi à les protéger,
mais je crois que ce travail d'information et d'existence par la
voix est important aussi dans l'avenir, c'est l'une des conditions
d'existence. Et puis alors, ce qui est très important et
nouveau aussi dans ce mode d'action, c'est que l'on a des moyens
de pression sur le gouvernement, ou plutôt le gouvernement
français et les autres gouvernements occidentaux ont des
moyens de pression sur l'Union soviétique et sur le camp
de l'Est par la voix des États-Unis, par la voie des négociations
politiques ou économiques. Si ces gouvernements ont des moyens
d'action, nous avons des moyens d'action sur notre gouvernement
français et par là il y a moyen et possibilité
de peser indirectement sur l'Union soviétique.
Il y a eu en France toute une campagne, qui, vous vous en doutez,
a été organisée avec l'accord du Parti communiste,
sur le thème « Soutenir la Pologne, c'est vouloir aller
à la guerre » . Or, précisément, ce qui
est urgent, c'est qu'il y a un certain nombre de choses qu'il est
possible de faire sur la Pologne qui ne passent absolument pas par
ce genre d'organisations qui veulent démobiliser l'opinion.
Il fallait donc une organisation privée, indépendante,
et c'est très important pour la Pologne et c'est aussi important
pour la constitution en France d'une nouvelle forme d'action politique.
L'opposition frontale, butée, silencieuse que les intellectuels
avaient opposée au gouvernement précédent de
la droite n'est évidemment plus de mise. Maintenant, il y
a un autre type d'opposition au nouveau gouvernement qui essaie
d'entretenir avec l'ensemble de la population des relations différentes
et nouvelles. Le problème est de savoir comment on peut,
non pas en obéissant aux conseils du gouvernement, entretenir
avec lui un dialogue, amorcer un travail, faire sur lui une pression
nécessaire pour essayer d'obtenir qu'il fasse un certain
nombre de choses.
Ce qui est important et rassurant, c'est que, depuis bien longtemps
en France, pour la première fois, des questions internationales,
comme l'affaire de la Pologne, la situation en Europe, Yalta, tout
cela devient des objets de débats publics. L'un des grands
traits de ces dernières trente-cinq années en France,
c'est que, jamais, une question de politique étrangère
n'a été un objet de débat intérieur
en France. Sous la IV' République, simplement parce que les
débats étaient plutôt absorbés par le
problème colonial (Indochine et Algérie). Ensuite,
dans le gaullisme, c'était de Gaulle qui faisait la politique
étrangère de la France, et d'ailleurs ce n'étaient
pas les Français qui voulaient faire leur politique extérieure,
car ils étaient satisfaits de la politique étrangère
de De Gaulle, je ne dis pas qu'elle a été mauvaise,
de sorte que jamais la politique étrangère n'a été
présente dans l'opinion publique. Et voilà que maintenant
avec la Pologne tout le monde s'en mêle.
C. Polak : Cela montre que cela nous concerne, que nous nous sentons
tous concernés. Et c'est donc inquiétant, car cela
prouve la gravité de la situation.
M. Foucault : Exactement, je crois que cela est important. Et il
est tout à fait utile et nécessaire que les Français
se mettent à parler de ces problèmes extérieurs.
C. Polak : Est-ce que le mouvement Solidarité internationale
joue un rôle actif vraiment international, c'est-à-dire
avec des actions concertées entre pays ? Qu'en est-il du
Japon ?
M. Foucault : Les Japonais jouent un rôle important. Il y
avait en France un certain nombre de responsables polonais de Solidarité
au moment du coup d'État. Ils y sont restés avec l'organisation
de la C.F.D.T. ; puisque Solidarité est un mouvement syndical,
il a été tout à fait possible de constituer,
autour d'un syndicat comme la C.F.D.T. en France, un comité
de soutien à Solidarité, cela hors d'un parti politique.
Autour de Solidarité internationale, il y a un certain nombre
de gens, il y a un syndicat japonais, la Sohyo, qui a fait beaucoup
de choses pour Solidarité, qui a proposé d'ailleurs
des actions communes. En France, on a collecté des fonds,
on a créé une commission des fonds de soutien à
Solidarité, et, dans cette commission, fait partie le représentant
de ce syndicat japonais, M. Tanaka. On a là quand même
une chose intéressante, ce sont des syndicalistes, les uns
sont français, les autres japonais, il y a aussi des intellectuels.
C'est une forme de travail mixte comme jusqu'à présent
on n'en a pas fait beaucoup.
T. de Beaucé : Est-ce que vous avez senti sur le thème
de la Pologne une évolution dans les discussions au sein
du Parti communiste français ? Et de la C.G.T. ?
M. Foucault : Pas à ma connaissance, puisque je ne participe
pas à ce genre de discussion au sein de ce parti, mais le
seul ami communiste que je connaisse bien s'est violemment opposé,
il était assez indigné de l'attitude de son parti.
T. de Beaucé : Mais il n'a pas démissionné
?
M. Foucault : Non, bien sûr.
C. Polak : Comment interprétez-vous le rôle de l'Église
? Quelle est la signification ? Quel espoir ?
M. Foucault : Dans l'affaire polonaise, vous voulez dire, dans
le développement de Solidarité ou son rôle autrement
?
C. Polak : Les deux, avec son rôle de négociations
temporisatrices.
M. Foucault : Il est difficile pour moi de répondre sur
le premier point, car je ne suis pas compétent pour en parler.
Que cela ait été capital, c'est absolument certain.
Pendant l'année que j'ai passée en Pologne, j'ai gardé
en effet le souvenir que les seuls foyers d'activités culturelles
libres se trouvaient du côté de l'Église. Est-ce
qu'il y avait à ce moment-là déjà un
mouvement ouvrier qui se dessinait ? Je ne sais pas, je n'en ai
pas eu l'impression, mais, étant donné que j'étais
là-bas comme professeur, il m'était un peu difficile
de savoir ce qu'il se passait dans d'autres milieux autres que le
milieu culturel. En tout cas, dans la région de Cracovie
ou de Gdansk, il est certain que l'Église a joué un
rôle absolument considérable, qu'elle a pu jouer pour
deux raisons, d'une part, à cause de sa position historique
qui fait qu'elle a toujours fait cause commune avec la cause nationaliste
et, d'autre part, parce que, en face des Allemands pendant la guerre,
puis en face des Soviétiques et du Parti communiste, elle
n'avait jamais plié. Elle était donc pour le Parti
communiste polonais un interlocuteur dur et par conséquent
valable. Elle a joué un grand rôle.
En revanche, dans son rôle actuel, je ne sais pas s'il est
capital, puisqu'elle ne négocie pas : il y a des interprètes
méchants et sceptiques qui disent que l'Église se
voyait concurrencer par Solidarité dans son rôle d'interlocuteur
privilégié du Parti communiste et que, au lieu d'être
ce qu'elle était encore il y a trois ans, le seul interlocuteur
sérieux du Parti communiste polonais, la seule puissance
face à ce parti, elle était maintenant en troisième
position après le gouvernement et Solidarité. Maintenant,
sa position d'arbitre entre le gouvernement et Solidarité
va lui permettre de reprendre sa place. C'est une interprétation
à laquelle je n'adhère pas beaucoup. Car cette interprétation
est trop négative, alors que l'Église a vraiment soutenu
Solidarité.
Ce qui me frappe dans le rôle de l'Église, c'est ceci
: je n'ai pas de renseignements précis, mais enfin, quand
on songe que soixante ans de socialisme en Union soviétique,
trente-cinq ans en Pologne amènent à cette situation
paradoxale qu'il y a une révolte ouvrière pour obtenir
et maintenir les droits d'un syndicat, que cette révolte
aboutit, d'une part, à la constitution d'un gouvernement
militaire et, d'autre part, à l'apparition de l'Église
comme étant le seul médiateur possible entre un pouvoir
communiste et sa classe ouvrière. Alors là, comme
retournement de l'histoire, c'est incroyable. Qu'une si longue histoire
socialiste amène à un pouvoir militaire qui sollicite
de l'Église de bien vouloir calmer les ouvriers, c'est quand
même une dérision tragique du socialisme à un
sommet qui n'avait pas été atteint jusqu'à
maintenant.
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