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« L'âge d'or de la lettre de cachet » (entretien
avec Y. Hersant, de L'Express, et A. Farge), L'Express, no 1638,
26 novembre - 3 décembre 1982, pp. 83 et 85. (Sur Le Désordre
des familles. Lettres de cachet des archives de la Bastille, présenté
par A. Farge et M. Foucault, Paris, Gallimard, 1982.)
Dits Ecrits tome IV texte n°322
- La première phrase de votre livre est assez incisive :
«L'idée que l'histoire est vouée à «l'exactitude
de l'archive» et la philosophie à «l'architecture
des idées» nous paraît une fadaise. Nous ne travaillons
pas ainsi.» Comment avez-vous travaillé ?
A. Farge : Sans renoncer, bien sûr, à l'analyse minutieuse
des archives, il s'agit de les insérer dans un ensemble théorique.
Articuler un monde d'archives sur un monde d'idées, éviter
de découper les pratiques sociales en petits morceaux, ici
la famille, là la sexualité, plus loin le travail,
etc. : voilà ce que m'a permis ma rencontre avec Michel Foucault.
Ainsi dans ce livre consacré aux lettres de cachet, ce sont
aussi les notions de privé et de public que nous avons tenté
d'analyser.
M. Foucault : Ce qui nous intéresse, c'est l'histoire de
la pensée.
Nous ne croyons pas qu'il y ait, d'une part, l'analyse des comportements,
d'autre part, l'histoire des idées; pour nous, il y a de
la pensée partout. Dans un ménage du XVIIIe siècle
où le mari bat sa femme, où les enfants cherchent
leur liberté comme ils peuvent, il y a un système
de représentations, il y a tout un jeu des passions avec
la culture et l'ordre social. L'histoire de la pensée que
je veux faire a d'autres exigences, d'autres méthodes, parce
que d'autres objets que l'histoire des sociétés. Pour
prendre un exemple simple, il est certain que quelqu'un qui s'en
tiendrait à la seule histoire des institutions pénitentiaires
ne verrait pas apparaître le même type de phénomènes
que moi, ne s'adresserait pas au même type d'objets que moi,
qui essaie d'étudier la forme de pensée et le système
de rationalité en vertu desquels on a considéré
que la prison devait être le meilleur moyen de punition possible.
Par là je n'entends nullement critiquer les historiens de
telle ou telle école, mais opérer le difficile partage
entre deux objets historiques.
- C'est quoi, une lettre de cachet ?
A. Farge : Selon l'idée reçue, la lettre de cachet
exprime l'arbitraire royal, visant surtout les courtisans coupables
d'une faute politique. Or on s'aperçoit, dès l'ouverture
des liasses d'archives, que le nombre des grands qui ont été
embastillés de la sorte est extrêmement limité;
et que c'est le plus souvent de milieux très modestes qu'émanent
les demandes d'enfermement. On en appelle au roi - en fait, à
Paris, au lieutenant général de police - pour régler
des questions d'ordre familial.
M. Foucault : Les motifs sont presque toujours les mêmes :
entre conjoints, c'est la débauche et l'ivrognerie qu'on
se reproche; la violence est plutôt le grief que les femmes
font au mari; le vagabondage, la condamnation que les parents portent
contre les enfants. La folie est invoquée, quant à
elle, dans 10 à 15 % des demandes d'internement.
- Ces textes révèlent, du coup, un système
de valeurs et de normes ?
A. Farge : C'est pour nous leur premier intérêt : ils
montrent ce que, sous le regard des voisins, attendent, les uns
des autres, époux, parents et enfants. Ici, quelques surprises :
contrairement à une autre idée reçue sur le
XVIIIe siècle, les femmes expriment souvent le désir
de voir les hommes plus présents au foyer, plus soucieux
de l'éducation de leurs rejetons. D'autre part, les archives
de la Bastille montrent bien que la chose publique et la chose privée
ne se distinguaient pas alors comme aujourd'hui. La tranquillité
et l'ordre publics s'identifiaient à l'ordre familial. La
famille était une affaire publique. La procédure des
lettres de cachet témoigne ainsi...
- ... de la force du lien qui unit le roi à ses sujet ?
A. Farge : Il faut souligner, en effet, que, si l'on s'adresse
à la puissance royale plutôt qu'à la machine
judiciaire ordinaire, c'est non pas seulement parce que celle-ci
est lourde et lente, mais aussi parce qu'elle est infamante, alors
qu'il est honorifique, au contraire, surtout pour des gens modestes,
d'en appeler au souverain et de susciter son intérêt.
On lui confie un secret qu'il est seul capable de tenir secret.
Extraordinaire trajet de l'aveu : le secret monte jusqu'au roi pour
être assuré de s'enfouir dans les ténèbres,
comme l'accusé s'enfouit dans sa prison... Vient un temps,
toutefois, où l'opinion se lasse des lettres de cachet et
les considère comme abusives; de leur côté,
commissaires et inspecteurs de police, débordés de
travail, se mettent à penser que ces affaires de famille
ne les concernent pas. Alors se dissocient le public et le privé;
le monarque, estime-t-on, doit s'intéresser aux seules affaires
de l'État, et l'État devient autre chose. Du même
coup émerge le « chef de famille », considéré
comme responsable des questions touchant son entourage, mouvement
que parachèvera le Code civil.
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