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« Michel Foucault. An Interview with Stephen Riggins »
(« Une interview de Michel Foucault par Stephen Riggins »
; réalisée en anglais à Toronto, le 22 juin
1982 ; trad. F. Durand-Bogaert), Ethos, vol. I, no 2, automne 1983,
pp. 4-9.
Dits Ecrits tome IV texte n°336
- L'appréciation du silence est l'une des nombreuses choses
qu'un lecteur, sans qu'il s'y attende, peut apprendre de votre oeuvre.
Vous avez écrit sur la liberté que le silence permet,
sur ses multiples causes et significations. Dans votre dernier livre
*, par exemple, vous dites qu'il n'y a pas un seul, mais de nombreux
silences. Serait-on fondé à penser qu'il y a là
un puissant élément autobiographique ?
* La Volonté de savoir, paru en anglais en 1978.
- Je pense que n'importe quel enfant qui a été élevé
dans un milieu catholique juste avant ou pendant la Seconde Guerre
mondiale a pu éprouver qu'il existe de nombreuses manières
différentes de parler, et aussi de nombreuses formes de silence.
Certains silences pouvaient impliquer une hostilité virulente
; d'autres, en revanche, étaient l'indice d'une amitié
profonde, d'une admiration émue, d'un amour même. Je
me souviens très bien que, lorsque j'ai rencontré
le cinéaste Daniel Schmid, venu me rendre visite je ne sais
plus à quel propos, lui et moi avons découvert, au
bout de quelques minutes, que nous n'avions vraiment rien à
nous dire. Nous sommes, de cette manière, restés ensemble
entre trois heures de l'après-midi et minuit. Nous avons
bu, fumé du hasch, dîné. Et je ne crois pas
que nous ayons parlé plus de vingt minutes pendant ces dix
heures. Cela a été le point de départ d'une
amitié assez longue. C'était, pour moi, la première
fois qu'une amitié prenait naissance dans un rapport strictement
silencieux.
Il est possible qu'un autre élément de cette appréciation
du silence ait à voir avec l'obligation de parler. J'ai passé
mon enfance dans un milieu petit-bourgeois, celui de la France provinciale,
et l'obligation de parler, de faire la conversation aux visiteurs
était, pour moi, quelque chose à la fois de très
étrange et de très ennuyeux. Je me suis souvent demandé
pourquoi les gens ressentaient l'obligation de parler. Le silence
peut être un mode de relation tellement plus intéressant.
- Il y a, dans la culture des Indiens d'Amérique du Nord
* *, une appréciation du silence bien plus grande que dans
les sociétés anglophones ou, je suppose, francophones.
** Stephen
Riggins est d'origine indienne,
- Oui, voyez-vous, je pense que le silence est l'une des choses
auxquelles, malheureusement, notre société a renoncé.
Nous n'avons pas de culture du silence, nous n'avons pas non plus
de culture du suicide. Les Japonais, si. On enseignait aux jeunes
Romains et aux jeunes Grecs à adopter divers modes de silence,
en fonction des gens avec lesquels ils se trouvaient. Le silence,
à l'époque, figurait un mode bien particulier de rapport
aux autres. Le silence est, je crois, quelque chose qui mérite
d'être cultivé. Je suis favorable à ce qu'on
développe cet êthos du silence.
- Vous semblez être fasciné par les autres cultures,
et pas seulement par les cultures anciennes ; pendant les dix premières
années de votre carrière, vous avez vécu en
Suède, en Allemagne de l'Ouest et en Pologne. C'est là,
semble-t-il, un itinéraire atypique pour un universitaire
français. Pouvez-vous expliquer les raisons qui vous ont
poussé à quitter la France, et pourquoi, lorsque vous
êtes rentré vers 1961, vous auriez, me suis-je laissé
dire, préféré vivre au Japon ?
- Il y a aujourd'hui, en France, un snobisme de l'antichauvinisme.
J'espère qu'à travers ce que je dis on ne m'associera
pas aux représentants de cette attitude. Si j'étais
américain ou canadien, je souffrirais peut-être de
certains aspects de la culture nord-américaine. Quoi qu'il
en soit, j'ai souffert et je souffre encore de maints aspects de
la vie sociale et culturelle française. C'est la raison pour
laquelle j'ai quitté la France en 1955. Par ailleurs, j'ai
vécu aussi deux ans en Tunisie, de 1966 à 1968, mais
pour des raisons purement personnelles.
- Pourriez-vous évoquer quelques-uns des aspects de la société
française dont vous avez souffert ?
- Quand j'ai quitté la France, la liberté en matière
de vie personnelle y était terriblement restreinte. À
l'époque, la Suède passait pour un pays beaucoup plus
libéral. Mais là, j'ai découvert qu'un certain
type de liberté pouvait avoir, sinon les mêmes effets,
du moins autant d'effets restrictifs qu'une société
directement restrictive. Ce fut, pour moi, une expérience
très importante. Ensuite, j'ai eu l'occasion de passer une
année en Pologne, où, bien sûr, les restrictions
et le pouvoir d'oppression du Parti communiste sont quelque chose
de vraiment différent. En un temps relativement bref, j'ai
pu avoir l'expérience à la fois de ce qu'était
une vieille société traditionnelle -comme l'était
la France de la fin des années quarante et du début
des années cinquante -et de la société nouvelle
libérée qu'était la Suède. Je ne dirai
pas que j'ai fait l'expérience de la totalité des
possibilités politiques, mais j'ai eu un échantillon
de ce qu'étaient, à cette époque, les différentes
possibilités des sociétés occidentales. Ce
fut une bonne expérience.
- Des centaines d'Américains sont venus à Paris dans
les années vingt et trente, attirés par ce qui vous
a, vous, poussé à quitter la France dans les années
cinquante.
- Oui. Mais s'ils viennent aujourd'hui à Paris, ce n'est
plus, je pense, afin d'y trouver la liberté. Ils viennent
pour apprécier la saveur d'une vieille culture traditionnelle.
Ils viennent en France comme les peintres allaient en Italie au
XVIIe siècle : afin d'assister au déclin d'une civilisation.
Quoi qu'il en soit, voyez-vous, le sentiment que nous éprouvons
de la liberté est souvent plus grand à l'étranger
que dans notre propre pays. En tant qu'étrangers, nous pouvons
faire fi de toutes ces obligations implicites qui ne sont pas inscrites
dans la loi, mais dans le mode général de comportement.
D'autre part, le seul fait de changer d'obligations est ressenti
ou expérimenté comme une sorte de liberté.
- Revenons un peu, si cela ne vous ennuie pas, à vos premières
années à Paris. Je crois que vous avez travaillé
comme psychologue à l'hôpital Sainte-Anne.
- Oui, j'y ai travaillé pendant un peu plus de deux ans,
je crois.
- Et vous avez dit quelque part que vous vous identifiez plus aux
patients qu'au personnel soignant. C'est là, assurément,
une expérience fort peu habituelle pour un psychologue ou
un psychiatre. D'où vient que vous ayez -à partir,
notamment, de cette expérience - éprouvé la
nécessité d'une mise en question radicale de la psychiatrie,
quand tant d'autres gens se contentaient d'essayer de raffiner des
concepts établis ?
- En fait, je n'avais pas d'emploi officiel. J'étudiais
la psychologie à l'hôpital Sainte-Anne. C'était
au début des années cinquante. À l'époque,
le statut professionnel des psychologues, dans les hôpitaux
psychiatriques, n'était pas clairement défini. En
ma qualité d'étudiant en psychologie (j'ai d'abord
étudié la philosophie, puis la psychologie), j'avais,
à Sainte-Anne, un statut très bizarre. Le chef du
service était très gentil avec moi et me laissait
une totale liberté d'action. Personne, cependant, ne se souciait
de ce que je devais faire : je pouvais faire n'importe quoi. J'occupais,
en fait, une position intermédiaire entre le personnel et
les patients ; mais je n'avais à cela aucun mérite,
ce n'était pas le résultat d'une conduite particulière
de ma part, c'était la conséquence de cette ambiguïté
dans mon statut, qui faisait que je n'étais pas vraiment
intégré au personnel. Je suis bien sûr que mon
mérite n'avait rien à voir dans l'affaire, parce qu'à
l'époque je ressentais tout cela comme une sorte de malaise.
Ce n'est que quelques années plus tard, lorsque j'ai commencé
à écrire un livre sur l'histoire de la psychiatrie,
que ce malaise, cette expérience personnelle ont pu prendre
la forme d'une critique historique ou d'une analyse structurale.
- L'hôpital Sainte-Anne avait-il quelque chose de particulier
? Aurait-il pu donner, à l'un de ses employés, une
image particulièrement négative de la psychiatrie
?
- Oh non. C'était l'un de ces grands hôpitaux comme
vous pouvez en imaginer, et je dois dire qu'il était plutôt
mieux que la plupart des grands hôpitaux de province que j'ai
visités par la suite. C'était l'un des meilleurs hôpitaux
de Paris. Non, il n'avait rien d'épouvantable. Et c'est précisément
cela, la chose importante. Si j'avais fait le même travail
dans un petit hôpital de province, j'aurais peut-être
été tenté d'imputer ses échecs à
sa situation géographique ou à ses insuffisances propres.
- Vous venez d'évoquer, sur un ton de léger mépris,
la province française, qui est l'endroit où vous êtes
né ; avez-vous néanmoins de bons souvenirs de votre
enfance à Poitiers, dans les années trente et quarante
?
- Oh oui. Mes souvenirs sont plutôt... je n'emploierai pas
exactement le mot « étranges », mais ce qui me
frappe aujourd'hui, lorsque j'essaie de faire revivre ces impressions,
est que la plupart de mes grands émois sont liés à
la situation politique. Je me souviens très bien avoir éprouvé
l'une de mes premières grandes terreurs lorsque le chancelier
Dollfuss fut assassiné par les nazis. C'était en 1934,
je crois. Tout cela est très loin de nous maintenant. Rares
sont les gens qui se souviennent du meurtre de Dollfuss. Mais j'ai
le souvenir d'avoir été terrorisé par cela.
Je pense que j'ai ressenti là ma première grande peur
de la mort. Je me souviens aussi de l'arrivée des réfugiés
espagnols à Poitiers ; et de m'être battu en classe,
avec mes camarades, à propos de la guerre éthiopienne.
Je pense que les garçons et les filles de ma génération
ont eu leur enfance structurée par ces grands événements
historiques. La menace de guerre était notre toile de fond,
le cadre de notre existence. Puis la guerre vint. Bien plus que
les scènes de la vie familiale, ce sont ces événements
concernant le monde qui sont la substance de notre mémoire.
Je dis « notre » mémoire, parce que je suis presque
sûr que la plupart des jeunes Français et Françaises
de l'époque ont vécu la même expérience.
Il pesait une vraie menace sur notre vie privée. C'est peut-être
la raison pour laquelle je suis fasciné par l'histoire et
par le rapport entre l'expérience personnelle et les événements
dans lesquels nous nous inscrivons. C'est là, je pense, le
noyau de mes désirs théoriques.
- Vous demeurez fasciné par cette Période, même
si vous n'écrivez pas sur elle.
- C'est certain.
- Qu'est-ce qui est à l'origine de votre décision
de devenir philosophe ?
- Voyez-vous, je ne pense pas avoir jamais eu le projet de devenir
philosophe. Je n'avais aucune idée de ce que j'allais faire
de ma vie. Cela aussi, je crois, est assez caractéristique
des gens de ma génération. Nous ne savions pas, lorsque
nous avions dix ou onze ans, si nous deviendrions allemands ou si
nous resterions français. Nous ne savions pas si nous allions
mourir ou survivre aux bombardements. Lorsque j'avais seize ou dix-sept
ans, je ne savais qu'une chose : la vie à l'école
était un environnement protégé des menaces
extérieures, protégé de la politique. Et l'idée
de vivre protégé dans un environnement studieux, dans
un milieu intellectuel m'a toujours fasciné. Le savoir, pour
moi, est ce qui doit fonctionner comme ce qui protège l'existence
individuelle et ce qui permet de comprendre le monde extérieur.
Je crois que c'est cela. Le savoir comme un moyen de survivre, grâce
à la compréhension.
- Pourriez-vous dire quelques mots de vos études à
Paris ? Quelqu'un a-t-il eu une influence particulière sur
le travail que vous faites aujourd'hui ? Ou bien y a-t-il des professeurs
envers lesquels vous éprouvez de la reconnaissance, pour
des raisons personnelles ?
- Non, j'ai été l'élève d'Althusser,
et, à l'époque, les principaux courants philosophiques
en France étaient le marxisme, l'hégélianisme
et la phénoménologie. Je les ai, bien entendu, étudiés,
mais ce qui m'a donné, pour la première fois, le désir
d'accomplir un travail personnel a été la lecture
de Nietzsche.
- Un public non français est sans doute peu apte à
comprendre les répercussions des événements
de mai 1968 ; vous avez dit parfois qu'ils ont rendu les gens plus
sensibles à votre travail. Pouvez-vous expliquer pourquoi
?
- Je pense qu'avant mai 1968, en France du moins, un philosophe
se devait d'être soit marxiste, soit phénoménologue,
soit structuraliste, et je n'ai adhéré à aucun
de ces dogmes. Le second point est qu'à l'époque,
en France, l'étude de la psychiatrie ou de l'histoire de
la médecine n'avait, politiquement, aucun statut véritable.
Personne ne s'y intéressait. La première conséquence
de mai 1968 a été le déclin du marxisme en
tant que cadre dogmatique, et l'apparition de nouveaux intérêts
politiques, culturels concernant la vie personnelle.
C'est la raison pour laquelle je pense que mon travail n'a trouvé
aucun écho, sauf dans un cercle très restreint, avant
1968.
- Certaines des oeuvres auxquelles vous faites référence,
dans le premier volume de votre Histoire de la sexualité
-je pense, par exemple, à ce récit de l'époque
victorienne, My Secret Life * -, font une large part aux fantasmes
sexuels. Il est souvent impossible de distinguer la réalité
du fantasme. Y aurait-il quelque valeur, selon vous, à vous
attacher explicitement à l'étude des fantasmes sexuels
et à élaborer une archéologie de ces fantasmes,
plutôt qu'une archéologie de la sexualité ?
- Non. Je n'essaie pas de faire une archéologie des fantasmes
sexuels. J'essaie de faire une archéologie du discours sur
la sexualité, c'est-à-dire, au fond, du rapport entre
ce que nous faisons, ce qui nous est imposé, permis et interdit
de faire en matière de sexualité et ce qui nous est
permis, imposé ou interdit de dire, à propos de nos
conduites sexuelles. C'est cela, le problème. Ce n'est pas
une question de fantasmes : c'est un problème de verbalisation.
- Pouvez-vous expliquer comment vous êtes arrivé à
l'idée que la répression sexuelle qui a caractérisé
le XVIIIe et le XIXe siècle en Europe et en Amérique
du Nord -une répression au sujet de laquelle nous semblons
si bien documentés historiquement -était, en fait,
ambiguë, et qu'il y avait, derrière elle, des forces
qui oeuvraient dans la direction opposée ?
- Il ne s'agit pas, bien sûr, de nier l'existence de cette
répression. Le problème est de montrer que la répression
s'inscrit toujours dans une stratégie politique beaucoup
plus complexe, qui vise la sexualité. Ce n'est pas simplement
qu'il y ait répression. Il y a, dans la sexualité,
un grand nombre de prescriptions imparfaites, à l'intérieur
desquelles les effets négatifs de l'inhibition sont contrebalancés
par les effets positifs de la stimulation. La manière dont,
au XIXe siècle, la sexualité a été certes
réprimée, mais aussi mise en lumière, soulignée,
analysée à travers des techniques comme la psychologie
et la psychiatrie, montre clairement qu'il ne s'agissait pas d'une
simple question de répression. Il s'agissait, bien davantage,
d'un changement dans l'économie des conduites sexuelles de
notre société.
- Quels sont, pour vous, les exemples les plus frappants que vous
puissiez citer, à l'appui de votre hypothèse ?
- Un exemple est la masturbation des enfants. Un autre l'hystérie,
et tout le tapage qui a été fait autour de l'hystérie
féminine.
* Auteur anonyme, My Secret Life, Amsterdam, 1890, Il vol., rééd.
par Grove Press en 1964 (My Secret Life. Récit de la vie
sexuelle d'un Anglais de l'époque victorienne, trad. C. Charnaux,
N. Gobbi, N. Heinich, M. Lessana), préface de Michel Foucault,
Paris, Les Formes du secret, 1977, Voir supra no 188.
Ces deux exemples indiquent, bien entendu, la répression,
la prohibition, l'interdiction. Mais le fait que la sexualité
des enfants soit devenue un vrai problème pour les parents,
une source de questionnement et d'inquiétude, a eu de multiples
effets à la fois sur les enfants et sur les parents. S'occuper
de la sexualité de leurs enfants n'était pas seulement,
pour les parents, une affaire de morale, mais aussi une affaire
de plaisir.
- De plaisir ? Dans quel sens ?
- Au sens d'une stimulation et d'une gratification de nature sexuelle.
- Pour les parents eux-mêmes ?
- Oui. Appelez cela un viol, si vous préférez. Certains
textes sont presque une systématisation du viol -du viol,
par les parents, de l'activité sexuelle de leurs enfants.
Intervenir dans cette activité intime, secrète qu'est
la masturbation n'est pas quelque chose de neutre pour les parents.
C'est non seulement une question de pouvoir, d'autorité,
une affaire d'éthique, c'est aussi un plaisir. N'êtes-vous
pas d'accord ? Il y a, c'est évident, un plaisir de l'intervention.
L'interdiction sévère qui pesait sur la masturbation
des enfants était, naturellement, la cause de l'inquiétude.
Mais c'était aussi ce qui a favorisé l'intensification
de cette pratique, la masturbation réciproque et, sur ce
thème, le plaisir d'une communication secrète entre
les enfants. Tout cela a donné une forme particulière
à la vie familiale, aux rapports entre parents et enfants,
et aux rapports entre les enfants eux-mêmes. Tout cela a eu
pour conséquence non seulement la répression, mais
aussi une intensification de l'inquiétude et des plaisirs.
Mon propos n'est pas de dire que le plaisir des parents était
le même que celui des enfants, ou de montrer qu'il n'y a pas
eu de répression. J'ai essayé de trouver les racines
de cette interdiction absurde.
L'une des raisons pour lesquelles cette interdiction stupide de
la masturbation a persisté pendant si longtemps tient au
plaisir et à l'inquiétude, à tout le réseau
d'émotions que cette interdiction suscite. Chacun sait bien
qu'il est impossible d'empêcher un enfant de se masturber.
Il n'y a aucune preuve scientifique qui indique que la masturbation
soit nuisible. On peut être sûr, au moins, que c'est
le seul plaisir qui ne nuit à personne. Alors, pourquoi donc
a-t-on interdit la masturbation pendant si longtemps ? À
ma connaissance, on ne trouve pas, dans toute la littérature
gréco-latine, plus de deux ou trois références
à la masturbation. La masturbation n'était pas considérée
comme un problème. Elle passait, dans la civilisation grecque
et latine, pour une pratique à laquelle s'adonnaient les
esclaves ou les satyres. Il n'y avait aucun sens à parler
de masturbation pour des citoyens libres.
- Nous sommes à un point de notre histoire où l'avenir
est quelque chose de très incertain. La culture populaire
nous fournit en abondance des visions apocalyptiques de l'avenir.
Je pense, par exemple, au film de Louis Malle My Dinner with André
*. N'est-il pas symptomatique que, dans un tel climat, la sexualité
et la reproduction deviennent aujourd'hui problématiques,
et ne peut-on voir, dans le projet d'une histoire de la sexualité,
un signe des temps ?
* 1981.
- Non, je ne pense pas que je puisse être d'accord avec cela.
D'abord, il semble que le souci du lien entre sexualité et
reproduction a été plus grand, par exemple, dans les
sociétés grecque et romaine et dans la société
bourgeoise du XVIIIe et du XIXe siècle. Ce qui me frappe
est le fait qu'aujourd'hui la sexualité soit, semble-t-il,
devenue une question qui n'a plus de lien direct avec la reproduction.
C'est la sexualité en tant que conduite personnelle qui pose
problème, de nos jours.
Prenez l'homosexualité, par exemple. Je crois que l'une
des raisons pour lesquelles l'homosexualité ne constituait
pas un problème important au XVIIIe siècle a à
voir avec l'idée que, si un homme avait des enfants, ce qu'il
pouvait faire par ailleurs n'importait guère. Au cours du
XIXe siècle, on commence à voir émerger l'importance
du comportement sexuel dans la définition de l'individualité.
Et c'est quelque chose de tout à fait nouveau. Il est intéressant
de constater qu'avant le XIXe siècle les comportements interdits,
même s'ils étaient sévérement jugés,
étaient toujours considérés comme un excès,
un libertinage **, quelque chose d'outrancier. La conduite homosexuelle
passait toujours pour une sorte d'excès du comportement naturel,
un instinct qu'il était difficile de confiner à l'intérieur
de limites particulières. À partir du XIXe siècle,
on constate qu'un comportement tel que l'homosexualité passe
pour un comportement anormal. Mais lorsque je parle, à son
propos, de libertinage, je ne veux pas dire pour autant qu'il était
toléré.
** En français dans le texte (N.d.T.).
Je pense qu'avant le XIXe siècle on ne rencontre pas, ou
très rarement, l'idée que les individus se définissent
par leurs conduites ou leurs désirs sexuels. « Dis-moi
tes désirs et je te dirai qui tu es » : cette demande
est caractéristique du XIXe siècle.
- La sexualité ne semble plus guère, aujourd'hui,
figurer le grand secret de la vie, Y a-t-il quelque chose qui l'ait
remplacée, à cet égard ?
- Il est évident que le sexe n'est plus aujourd'hui le grand
secret de la vie, puisqu'un individu peut, de nos jours, laisser
paraître au moins certaines formes générales
de ses préférences sexuelles sans risquer la malédiction
ou la condamnation. Mais je pense que les gens considèrent
encore, et sont invités à considérer, que le
désir sexuel est un indice de leur identité profonde.
La sexualité n'est plus le grand secret, mais elle est encore
un symptôme, une manifestation de ce qu'il y a de plus secret
dans notre individualité.
- La question que je vais vous poser, à présent,
peut, à première vue, paraître étrange,
mais, si c'est le cas, j'expliquerai pourquoi, à mon avis,
elle mérite d'être posée, La beauté a-t-elle
une signification particulière pour vous ?
- Je pense qu'elle a une signification pour tout le monde ! Je
suis myope, certes, mais pas aveugle au point qu'elle n'ait pas
de signification pour moi. Mais pourquoi me posez-vous cette question
? J'ai bien peur de vous avoir donné des preuves de ce que
je ne suis pas insensible à la beauté.
- L'une des choses qui impressionnent en vous est cette espèce
d'austérité monacale dans laquelle vous vivez. Votre
appartement, à Paris, est presque entièrement blanc
; on aurait du mal à y trouver les objets d'art qui décorent
la plupart des appartements français. À Toronto, ces
dernières semaines, on vous a vu, à plusieurs reprises,
arborer des tenues aussi simples qu'un pantalon blanc, un tee-shirt
blanc et une veste de cuir noir. Vous avez dit que, si vous aimez
tant le blanc, c'est peut-être parce qu'à Poitiers,
dans les années trente et quarante, les façades des
maisons n'étaient jamais vraiment blanches. Vous occupez
ici une maison dont les murs blancs sont ornés de sculptures
découpées noires, et vous avez dit à quel point
vous aimiez la netteté et la force du noir et blanc purs.
Il y a aussi, dans l'Histoire de la sexualité, cette expression
mémorable : « l'austère monarchie du sexe ».
Vous ne correspondez pas à l'image du Français raffiné
qui pratique l'art du bien vivre. Vous êtes aussi le seul
Français que je connaisse qui m'ait dit qu'il préférait
la cuisine américaine.
- Oui, c'est vrai ! Un bon club sandwich avec un Coca-Cola. Il
n'y a rien de tel ! C'est vrai. Avec une crème glacée,
bien sûr.
En fait, j'ai vraiment du mal à faire l'expérience
du plaisir. Le plaisir me paraît être une conduite très
difficile. Cela n'est pas aussi simple que cela de jouir des choses.
Et je dois avouer que c'est mon rêve. Je voudrais et j'espère
mourir d'une overdose de plaisir, quel qu'il soit. Parce que je
pense que c'est très difficile, et que j'ai toujours l'impression
de ne pas éprouver le vrai plaisir, le plaisir complet et
total ; et ce plaisir, pour moi, est lié à la mort.
- Pourquoi dites-vous cela ?
- Parce que je pense que le genre de plaisir que je considérerais
comme le vrai plaisir serait si profond, si intense, me submergerait
si totalement que je n'y survivrais pas. J'en mourrais. Un exemple,
qui sera à la fois plus clair et plus simple : une fois,
j'ai été renversé par une voiture dans la rue.
Je marchais. Et pendant deux secondes peut-être, j'ai eu l'impression
que j'étais en train de mourir, et j'ai vraiment éprouvé
un plaisir très, très intense. Il faisait un temps
merveilleux. C'était vers sept heures, un soir d'été.
Le soleil commençait à baisser. Le ciel était
magnifique, bleu. À ce jour, cela reste l'un de mes meilleurs
souvenirs.
Il y a aussi le fait que certaines drogues sont vraiment importantes
pour moi, parce qu'elles me permettent d'avoir accès à
ces joies terriblement intenses que je recherche, et que je ne suis
pas capable d'atteindre seul. C'est vrai qu'un verre de vin, de
bon vin vieux, peut être agréable, mais cela n'est
pas pour moi. Un plaisir doit être quelque chose d'incroyablement
intense. Mais je ne pense pas être le seul dans ce cas.
Je ne sais pas m'accorder, ni accorder aux autres, ces plaisirs
intermédiaires qui font la vie de tous les jours. Ces plaisirs
ne signifient rien pour moi, et je ne suis pas capable d'organiser
ma vie de manière à leur ménager une place.
C'est la raison pour laquelle je ne suis ni un être social
ni sans doute, au fond, un être culturel ; c'est ce qui fait
de moi quelqu'un de si ennuyeux dans la vie quotidienne. Vivre avec
moi, quel ennui !
- On cite souvent la remarque de Romain Rolland, selon laquelle
les romantiques français étaient des visuels, pour
lesquels la musique n'était qu'un bruit. Même si cette
remarque est, à l'évidence, exagérée,
certaines études très récentes abondent dans
ce sens, On trouve, dans plusieurs de vos livres, de nombreuses
références à la peinture, mais peu à
la musique. Êtes-vous aussi un représentant de ce trait
de la culture française qu'a souligné Rolland ?
- Oui, c'est certain. Bien entendu, la culture française
n'accorde aucune place à la musique ou, si elle lui en accorde
une, c'est une place négligeable. Mais il est de fait que
la musique a joué un rôle important dans ma vie personnelle.
Le premier ami que j'ai eu, quand j'avais vingt ans, était
musicien. Plus tard, j'ai eu un autre ami, qui était compositeur,
et qui est mort maintenant. Grâce à lui, je connais
toute la génération de Boulez. Cela a été
une expérience très importante pour moi. D'abord,
parce que cela m'a mis en contact avec un type d'art qui, pour moi,
était vraiment énigmatique. Je n'avais, et n'ai toujours,
aucune compétence dans ce domaine. Mais j'étais capable
de ressentir la beauté dans quelque chose qui m'était
très énigmatique. Il y a certaines oeuvres de Bach
et de Webern qui me réjouissent, mais la vraie beauté,
c'est, pour moi, une phrase musicale, un morceau de musique * que
je ne comprends pas, quelque chose dont je ne peux rien dire. J'ai
cette idée -peut-être est-elle arrogante ou présomptueuse
- que je pourrais dire quelque chose de n'importe lequel des plus
grands tableaux du monde. Et c'est la raison pour laquelle ils ne
sont pas absolument beaux. Quoi qu'il en soit, j'ai écrit
quelque chose sur Boulez **. Sur l'influence qu'a eue, sur moi,
le fait de vivre avec un musicien pendant plusieurs mois. Sur l'importance
que cela a eu, même dans ma vie intellectuelle.
* En français dans le texte (N.d.T.).
** Voir supra no 305.
- Si je comprends bien, les artistes et les écrivains ont,
à l'origine, eu une réaction plus positive à
l'égard de votre travail que les philosophes, les sociologues
et autres universitaires.
- C'est vrai.
- y a-t-il des affinités particulières entre votre
type de philosophie et les arts en général ?
- Je ne crois pas que ce soit à moi de répondre à
cette question. Voyez-vous, même si je répugne à
le dire, c'est vrai que je ne suis pas ce qu'on appelle un bon universitaire.
Pour moi, le travail intellectuel est lié à ce que
vous définiriez comme une forme d'esthétisme - par
cela, j'entends la transformation de soi. Je crois que mon problème
est cet étrange rapport entre le savoir, l'érudition,
la théorie et l'histoire véritable. Je sais très
bien -et je crois que je l'ai su dès mon enfance - que le
savoir est impuissant à transformer le monde. J'ai peut-être
tort. Et je suis sûr que j'ai tort d'un point de vue théorique,
car je sais très bien que le savoir a transformé le
monde,
Mais si je me réfère à ma propre expérience,
j'ai le sentiment que le savoir ne peut rien pour nous et que le
pouvoir politique est susceptible de nous détruire. Tout
le savoir du monde ne peut rien contre cela. Tout ce que je dis
se rattache non pas à ce que je pense théoriquement
(je sais que c'est faux), mais à ce que je déduis
de mon expérience propre. Je sais que le savoir a pouvoir
de nous transformer, que la vérité n'est pas seulement
une manière de déchiffrer le monde (peut-être
même que ce que nous appelons vérité ne déchiffre
rien), mais que, si je connais la vérité, alors je
serai transformé. Et peut-être sauvé. Ou alors
je mourrai, mais je crois, de toute façon, que c'est la même
chose pour moi.
C'est pour cela, voyez-vous, que je travaille comme un malade,
et que j'ai travaillé comme un malade toute ma vie. Je ne
me soucie aucunement du statut universitaire de ce que je fais,
parce que mon problème est ma propre transformation. C'est
la raison pour laquelle, lorsque les gens me disent : « Vous
pensiez cela, il y a quelques années, et maintenant vous
dites autre chose », je réponds : « Croyez-vous
que j'ai travaillé autant, pendant toutes ces années,
pour dire la même chose et ne pas être transformé
? » Cette transformation de soi par son propre savoir est,
je crois, quelque chose d'assez proche de l'expérience esthétique.
Pourquoi un peintre travaillerait-il, s'il n'est pas transformé
par sa peinture ?
- Par-delà la dimension historique, l'Histoire de la sexualité
contient-elle un souci éthique ? N'êtes-vous pas, d'une
certaine manière, en train de nous dire comment nous devons
agir ?
- Non. Si vous entendez, par « éthique », un
code qui nous dirait de quelle manière nous devons agir,
alors, bien sûr, l’Histoire de la sexualité n'est
pas une éthique. Mais si, par « éthique »,
vous entendez le rapport qu'a l'individu à lui-même
lorsqu'il agit, alors je dirais qu'elle tend à être
une éthique, ou du moins à montrer ce que pourrait
être une éthique du comportement sexuel. Ce serait
une éthique qui ne serait pas dominée par le problème
de la vérité profonde qui régit la réalité
de notre vie sexuelle. Selon moi, le rapport que nous devons avoir
à l'égard de nous-mêmes, lorsque nous faisons
l'amour, est une éthique du plaisir, de l'intensification
du plaisir.
- Nombreux sont ceux qui voient en vous l'homme capable de leur
dire la vérité profonde sur le monde et sur eux-mêmes.
Comment éprouvez-vous cette responsabilité ? En tant
qu'intellectuel, vous sentez-vous une responsabilité envers
cette fonction de prophète, de façonneur des mentalités
?
- Je suis bien certain de ne pouvoir donner à ces gens ce
qu'ils attendent. Je ne me conduis jamais en prophète. Mes
livres ne disent pas aux gens ce qu'ils doivent faire. On me le
reproche souvent (et peut-être a-t-on raison), et en même
temps, on me reproche de jouer au prophète. J'ai écrit
un livre sur l'histoire de la psychiatrie du XVIIe siècle
au début du XIXe. Dans ce livre, je n'ai presque rien dit
de la situation contemporaine de la psychiatrie, ce qui n'a pas
empêché les gens de le lire comme un manifeste de l'antipsychiatrie.
Un jour, j'ai été invité à un congrès
sur la psychiatrie, qui se tenait à Montréal. N'étant
pas psychiatre, même si j'ai, dans ce domaine, une petite
expérience, une expérience très brève,
comme je vous l'ai dit tout à l'heure, j'ai d'abord refusé
l'invitation. Mais les organisateurs du congrès m'ont assuré
qu'ils m'invitaient uniquement en ma qualité d'historien
de la psychiatrie, pour prononcer un discours d'introduction. Comme
j'aime le Québec, j'y suis allé. Et là, j'ai
vraiment été piégé, parce que le président
m'a présenté comme le grand représentant français
de l'antipsychiatrie. Naturellement, il y avait là des gens
très gentils, qui n'avaient jamais lu une ligne de ce que
j'avais écrit, et qui étaient persuadés que
j'étais un antipsychiatre.
Je n'ai fait qu'écrire l'histoire de la psychiatrie jusqu'au
début du XIXe siècle. Pourquoi diable tant de gens,
y compris des psychiatres, voient-ils en moi un antipsychiatre ?
Pour la simple raison qu'ils ne sont pas capables d'accepter la
vraie histoire de leurs institutions, ce qui, évidemment,
est le signe que la psychiatrie est une pseudoscience. Une vraie
science est capable d'accepter même les petites histoires
infamantes de ses débuts.
Vous voyez donc à quel point l'appel au prophète
est fort. C'est quelque chose dont nous devons, je pense, nous débarrasser.
Les gens doivent élaborer leur propre éthique, en
prenant comme point de départ l'analyse historique, l'analyse
sociologique ou toute autre analyse que nous pouvons leur fournir.
Je ne pense pas que les gens qui essaient de déchiffrer la
vérité devraient fournir en même temps, dans
le même livre et à travers la même analyse, des
principes éthiques ou des conseils pratiques. Tout ce réseau
prescriptif doit être élaboré et transformé
par les gens eux-mêmes.
- Pour un philosophe, avoir été l'objet d'un reportage
du Time, comme vous l'avez été en novembre 1981, est
l'indication d'un certain type de popularité *. Quel est
votre sentiment, à cet égard ?
* Référence à un article d'Otto Friedrich
: « France's Philosopher of Power », comportant le résumé
d'un entretien avec Michel Foucault, Time, 118e année, no
20, 16 novembre 1981, pp. 147-148.
- Lorsque les journalistes me demandent des renseignements sur
mon travail, je considère que je dois les leur donner. Voyez-vous,
nous sommes payés par la société, par les contribuables
pour travailler. Et je pense vraiment que la plupart d'entre nous
essaient de faire leur travaille mieux possible. Je considère
qu'il est normal, dans la mesure du possible, de présenter
et de rendre accessible ce travail à tout le monde. Naturellement,
une partie de notre travail ne peut pas être accessible à
tout le monde, parce qu'il est trop difficile. L'institution à
laquelle j'appartiens, en France (je n'appartiens pas à l'Université,
mais au Collège de France), oblige ses membres à donner
des conférences publiques, ouvertes à tous ceux qui
veulent y assister, et dans lesquelles nous devons expliquer notre
travail.
Nous sommes à la fois des chercheurs et des gens qui devons
exposer publiquement nos recherches. Je pense qu'il y a, dans cette
très vieille institution - elle date du XVIe siècle
-, quelque chose de très intéressant. Le sens profond
est, je crois, très important. Lorsqu'un journaliste vient
me demander des renseignements sur mon travail, j'essaie de les
lui fournir de la manière la plus claire possible.
Quoi qu'il en soit, ma vie personnelle ne présente aucun
intérêt. Si quelqu'un pense que mon travail ne peut
être compris sans référence à tel ou
tel aspect de ma vie, j'accepte de considérer la question.
Je suis prêt à répondre, si je l'estime justifiée.
Dans la mesure où ma vie personnelle est sans intérêt,
cela ne vaut pas la peine d'en faire un secret. Et, pour la même
raison, cela ne vaut pas la peine de la rendre publique.
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