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« La politique de la santé au XVIIIe siècle
», Les Machines à guérir, Aux origines de l'hôpital
moderne ; dossiers et documents, Paris, Institut de l'environnement,
1976, pp. 11-21.
Dits Ecrits tome III texte n°168
Deux remarques pour commencer.
1. Une médecine privée, « libérale »,
soumise aux mécanismes de l'initiative individuelle et aux
lois du marché ; une politique médicale qui prend
appui sur une structure de pouvoir et qui vise la santé d'une
collectivité ; il n'est guère fécond, sans
doute, de chercher entre elles deux un rapport d'antériorité
ou de dérivation. Il est un peu mythique de supposer, à
l'origine de la médecine occidentale, une pratique collective,
à laquelle les institutions magico-religieuses auraient donné
son caractère social, et que l'organisation des clientèles
privées aurait par la suite démantelée peu
à peu 1. Mais il est tout aussi inadéquat de supposer,
au seuil de la médecine moderne, un rapport singulier, privé,
individuel, « clinique » dans son fonctionnement économique
et dans sa forme épistémologique, et qu'une série
de corrections, d'ajustements ou de contraintes aurait lentement
socialisé, en le faisant pour une part prendre en charge
par la collectivité.
1. Cf. ROSEN (G.), A History of Public Health, New York, M. D.
Publications, 1958.
Ce que montre en tout cas le XVIIIe siècle, c'est un processus
à double face ; le développement d'un marché
médical sous la forme de clientèles privées,
l'extension du réseau d'un personnel qui offre des interventions
médicalement qualifiées, la croissance d'une demande
de soins de la part des individus et des familles, l'émergence
d'une médecine clinique fortement centrée sur l'examen,
le diagnostic, la thérapeutique individuels, l'exaltation
explicitement morale et scientifique (secrètement économique)
du « colloque singulier », bref, la mise en place progressive
de la grande médecine du XIXe siècle ne peut pas être
dissociée de l'organisation, à la même époque,
d'une politique de la santé et d'une prise en considération
des maladies comme problème politique et économique,
qui se pose aux collectivités et qu'elles doivent essayer
de résoudre au niveau de leurs décisions d'ensemble.
Médecine « privée » et médecine
« socialisée » relèvent, dans leur appui
réciproque et dans leur opposition, d'une stratégie
globale. Il n'y a sans doute pas de société qui ne
mette en oeuvre une certaine » noso-politique ». Le
XVIIIe siècle ne l'a pas inventée. Mais il lui a prescrit
de nouvelles règles, et surtout il l’a fait passer
à un niveau d'analyse explicite et concertée qu'elle
n'avait jamais connu jusque-là. On entre alors moins dans
l'âge de la médecine sociale que dans celui de la noso-politique
réfléchie.
2. Il ne faut pas situer dans les seuls appareils d'État
le pôle d'initiative, d'organisation et de contrôle
de cette noso-politique. Il a existé en fait des politiques
multiples de santé et des moyens divers de prise en charge
des problèmes médicaux : groupes religieux (importance
considérable, par exemple, des Quakers et des divers mouvements
du Dissent en Angleterre) ; associations de secours et de bienfaisance
(depuis les bureaux de paroisse jusqu'aux sociétés
de philanthropes qui fonctionnent un peu comme organes de la surveillance
qu'exerce une classe sociale privilégiée sur les autres,
plus démunies et par là même porteuses de danger
collectif) ; sociétés savantes, les académies
du XVIIIe siècle ou les sociétés de statistique
du début du XIXe siècle essaient d'organiser un savoir
global et quantifiable des phénomènes de morbidité.
La santé, la maladie comme fait de groupe et de population
sont problématisées au XVIIIe siècle à
partir d'instances multiples par rapport auxquelles l'État
lui-même joue des rôles divers. Il lui arrive d'intervenir
directement : les distributions gratuites de médicaments
se sont poursuivies en France, avec une ampleur variable de Louis
XIV à Louis XVI. Il lui arrive de mettre en place des organismes
de consultation et d'information (le Collegium sanitaire de Prusse
date de 1685 ; la Société royale de médecine
est fondée en France en 1776). Il lui arrive aussi d'échouer
dans ses projets d'organisation médicale autoritaire (le
Code de santé élaboré par Mai et accepté
par l'Électeur palatin en 1800 ne fut jamais appliqué).
Il lui arrive aussi d'être l'objet de sollicitations auxquelles
il résiste.
La problématisation de la noso-politique au XVIIIe siècle
ne traduit donc pas une intervention uniforme de l'État dans
la pratique de la médecine, mais plutôt l'émergence,
en des points multiples du corps social, de la santé et de
la maladie comme problèmes qui demandent d'une manière
ou d'une autre une prise en charge collective.
La noso-politique, plus que le résultat d'une initiative
verticale, apparaît au XVIIIe siècle comme un problème
à origines et à directions multiples : la santé
de tous comme urgence pour tous ; l'état de santé
d'une population comme objectif général.
Le trait le plus marquant de cette « noso-politique »
dont le souci traverse la société française
-et européenne -au XVIIIe siècle est sans doute le
déplacement des problèmes de santé par rapport
aux techniques de l'assistance. Schématiquement, on peut
dire que, jusqu'à la fin du XVIIe siècle, les prises
en charge collectives de la maladie se faisaient à travers
l'assistance aux pauvres. Il y a des exceptions, bien sûr
: les règlements à appliquer en temps d'épidémie,
les mesures qu'on prenait dans les villes pestiférées,
les quarantaines qui étaient imposées dans certains
grands ports constituaient des formes de médicalisation autoritaire
qui n'étaient pas organiquement liées aux techniques
de l'assistance. Mais, hors de ces cas limites, la médecine
entendue et exercée comme « service » n'était
jamais que l'une des composantes des « secours ». Elle
s'adressait à la catégorie si importante, malgré
l'indécision de ses frontières, des « pauvres
malades ». Économiquement, cette médecine-service
était pour l'essentiel assurée par des fondations
de charité. Institutionnellement, elle était exercée
dans le cadre d'organisations (religieuses ou laïques) qui
se proposaient des fins multiples : distribution de nourriture,
de vêtements, entretien des enfants abandonnés, éducation
élémentaire et prosélytisme moral, ouverture
d'ateliers et d'ouvroirs, éventuellement surveillance et
sanctions des éléments « instables » ou
« troubles » (les bureaux des hôpitaux avaient,
dans les villes, juridiction sur les vagabonds et les mendiants
; les bureaux de paroisse et les sociétés de charité
se donnaient aussi, et très explicitement, un rôle
de dénonciation des « mauvais sujets »). Du point
de vue technique, la part prise par la thérapeutique dans
le fonctionnement des hôpitaux à l'âge classique
était limitée, par rapport à l'aide matérielle
et par rapport à l'encadrement administratif. Dans la figure
du « pauvre nécessiteux », qui mérite
l'hospitalisation, la maladie n'était que l'un des éléments
dans un ensemble qui comprenait aussi bien l'infirmité, l'âge,
l'impossibilité de trouver du travail, l'absence de soins.
La série maladie-services médicaux-thérapeutique
occupe une place limitée et rarement autonome dans la politique
et l'économie complexe des « secours ».
Premier phénomène à relever au cours du XVIIIe
siècle : la dislocation progressive des procédures
mixtes et polyvalentes de l'assistance. Ce démantèlement
s'opère ou plutôt il est exigé (car il ne commencera
à devenir effectif que tard dans le siècle) à
partir du réexamen général du mode d'investissement
et de capitalisation : la pratique des « fondations »
qui immobilisent des sommes importantes et dont les revenus servent
à entretenir des oisifs qui peuvent ainsi demeurer hors des
circuits de production est critiquée par les économistes
et par les administrateurs. Il s'opère également à
partir d'un quadrillage plus serré de la population et des
distinctions qu'on essaie d'établir entre les différentes
catégories de malheureux auxquels s'adressait confusément
la charité : dans la lente atténuation des statuts
traditionnels, le « pauvre » est l'un des premiers à
s'effacer et à faire place à toute une série
de distinctions fonctionnelles (les bons et les mauvais pauvres,
les oisifs volontaires et les chômeurs involontaires ; ceux
qui peuvent faire un certain travail et ceux qui ne le peuvent pas).
Une analyse de l'oisiveté -de ses conditions et de ses effets
-tend à se substituer à la sacralisation un peu globale
du « pauvre ». Analyse qui, dans la pratique, se propose
pour objectif, au mieux de rendre la pauvreté utile en la
fixant sur l'appareil de production, au pire d'alléger le
plus possible le poids qu'elle fait peser sur le reste de la société
: comment mettre au travail les pauvres « valides »,
comment les transformer en main-d'oeuvre utile ; mais aussi comment
assurer l'autofinancement par les moins riches de leur propre maladie
et de leur incapacité transitoire ou définitive de
travailler ; ou encore comment rendre rentables à court et
à long terme les dépenses qu'on engage pour l'instruction
des enfants abandonnés et pour les orphelins. Se dessine
ainsi toute une décomposition utilitaire de la pauvreté,
où commence à apparaître le problème
spécifique de la maladie des pauvres dans son rapport avec
les impératifs de travail et la nécessité de
la production.
Mais il faut noter aussi un autre processus, plus général
que celui-là, et qui n'en est pas le simple développement.
C'est l'apparition de la santé et du bien-être physique
de la population en général comme l'un des objectifs
essentiels du pouvoir politique. Il ne s'agit plus là du
soutien à une frange particulièrement fragile -troublée
et perturbatrice -de la population, mais de la manière dont
on peut élever le niveau de santé du corps social
dans son ensemble. Les divers appareils de pouvoir ont à
prendre en charge les « corps », non pas simplement
pour exiger d'eux le service du sang ou pour les protéger
contre les ennemis, non pas simplement pour assurer les châtiments
ou extorquer les redevances, mais pour les aider, au besoin les
contraindre, à garantir leur santé. L'impératif
de santé : devoir de chacun et objectif général.
En prenant un peu de recul, on pourrait dire que, depuis le fond
du Moyen Âge, le pouvoir exerçait traditionnellement
deux grandes fonctions : celle de la guerre et de la paix, qu'il
assurait par le monopole difficilement acquis des armes, celle de
l'arbitrage des litiges et de la punition des délits, qu'il
assurait par le contrôle des fonctions judiciaires. Pax et
justitia. À ces fonctions s'était ajoutée,
depuis la fin du Moyen Âge, celle du maintien de l'ordre et
de l'organisation de l'enrichissement. Or voilà qu'apparaît
au XVIIIe siècle une fonction nouvelle : l'aménagement
de la société comme milieu de bien-être physique,
de santé optimale et de longévité. L'exercice
de ces trois dernières fonctions (ordre, enrichissement,
santé) est assuré moins par un appareil unique que
par un ensemble de règlements et d'institutions multiples
qui prennent au XVIIe siècle le nom générique
de « police ». Ce qu'on appellera jusqu'à la
fin de l'Ancien Régime la police, ce n'est pas, ou pas seulement,
l'institution policière ; c'est l'ensemble des mécanismes
par lesquels sont assurés l'ordre, la croissance canalisée
des richesses et les conditions de maintien de la santé »
en général » : le Traité de La Mare *
-grande charte des fonctions de police à l'époque
classique -est à ce sujet significatif. Les onze rubriques
selon lesquelles il classe les activités de police se répartissent
facilement selon ces trois grandes directions : respect de la réglementation
économique (circulation des marchandises, procédés
de fabrication, obligations des gens de métier, soit entre
eux, soit à l'égard de leur clientèle) ; respect
des mesures d'ordre (surveillance des individus dangereux, chasse
aux vagabonds et éventuellement aux mendiants, poursuite
des criminels) ; respect des règles générales
d'hygiène (veiller à la qualité des denrées
mises en vente, à l'approvisionnement en eau, à la
propreté des rues).
Au moment où les procédures mixtes de l'assistance
sont décomposées et décantées, et où
se découpe dans sa spécificité économique
le problème de la maladie des pauvres, la santé et
le bien-être physique des populations apparaissent comme un
objectif politique que la « police » du corps social
doit assurer à côté des régulations économiques
et des contraintes de l'ordre. L'importance soudaine prise par la
médecine au XVIIIe siècle a son point d'origine là
où se croisent une nouvelle économie « analytique
» de l'assistance et l'émergence d'une « police
» générale de la santé. La nouvelle noso-politique
inscrit la question spécifique de la maladie des pauvres
dans le problème général de la santé
des populations ; et elle se déplace du contexte étroit
des secours de charité à la forme plus générale
d'une « police médicale », avec ses contraintes
et ses services.
* La Mare (N. de), Traité de la police, Paris, Jean Cot,
1705.
Les textes de T. Rau : Medicinische Policey Ordnung (1764) *, et
surtout le grand ouvrage de J. P. Frank : System einer medicinischen
Polizey **, sont l'expression la plus cohérente de cette
transformation.
Le support de cette transformation ? On peut dire en gros qu'il
s'agit de la préservation de l'entretien et de la conservation
de la « force de travail ». Mais sans doute le problème
est-il plus large ; il concerne vraisemblablement les effets économico-politiques
de l'accumulation des hommes. La grande poussée démographique
de l'Occident européen au cours du XVIIIe siècle,
la nécessité de la coordonner et de l'intégrer
au développement de l'appareil de production, l'urgence de
la contrôler par des mécanismes de pouvoir plus adéquats
et plus serrés font apparaître la « population
» - avec ses variables de nombre, de répartition spatiale
ou chronologique, de longévité et de santé
- non seulement comme problème théorique, mais comme
objet de surveillance, d'analyse, d'interventions, d'opérations
modificatrices, etc. S'esquisse le projet d'une technologie de la
population : estimations démographiques, calcul de la pyramide
des âges, des différentes espérances de vie,
des taux de morbidité, étude du rôle que jouent
l'une par rapport à l'autre la croissance des richesses et
celle de la population, diverses incitations au mariage et à
la natalité, développement de l'éducation et
de la formation professionnelle. Dans cet ensemble de problèmes,
le « corps » - corps des individus et corps des populations
- apparaît porteur de nouvelles variables : non plus simplement
rares ou nombreux, soumis ou rétifs, riches ou pauvres, valides
ou invalides, vigoureux ou faibles, mais plus ou moins utilisables,
plus ou moins susceptibles d'investissements rentables, ayant plus
ou moins de chances de survie, de mort ou de maladie, plus ou moins
capables d'apprentissage efficace. Les traits biologiques d'une
population deviennent des éléments pertinents pour
une gestion économique, et il est nécessaire d'organiser
autour d'eux un dispositif qui n'assure pas seulement leur assujettissement,
mais la majoration constante de leur utilité.
* Rau (W. T.), Gedanken von dem Nutzen und der Nothwendigkeit einer
medicinischen Policey-Ordnung in einem Staat, Ulm, 1764.
** Frank (J. P.), System einer VoIlständigen medicinischen
Polizey, Mannheim, C. F. Schwan, 1779-1790, 6 vol.
On peut comprendre à partir de là plusieurs caractères
de la noso-politique du XVIIIe siècle.
1. Le privilège de l'enfance et la médicalisation
de la famille. Au problème des « enfants » (c'est-à-dire
de leur nombre à la naissance et du rapport natalité-mortalité)
s'ajoute le problème de l' « enfance » (c'est-à-dire
de la survie jusqu'à l'âge adulte, des conditions physiques
et économiques de cette survie, des investissements nécessaires
et suffisants pour que la période de développement
devienne utile, bref, de l'organisation de cette « phase »
qui est perçue comme à la fois spécifique et
finalisée). Il ne s'agit plus seulement de produire un nombre
optimal d'enfants, mais de gérer convenablement cet âge
de la vie.
On codifie alors selon de nouvelles règles - et fort précises
- les relations des parents et des enfants. Demeurent bien sûr,
et avec peu d'altération, les rapports de soumission et le
système des signes qu'ils exigent. Mais ils doivent être
investis désormais par tout un ensemble d'obligations qui
s'imposent à la fois aux parents et aux enfants : obligations
d'ordre physique (soins, contact, hygiène, propreté,
proximité attentive) ; allaitement des enfants par les mères
; souci d'un habillement sain ; exercices physiques pour assurer
le bon développement de l'organisme : corps à corps
permanent et contraignant des adultes avec les enfants. La famille
ne doit plus être seulement un réseau de relations
qui s'inscrit de ce fait dans un statut social, dans un système
de parenté, dans un mécanisme de transmission des
biens. Elle doit devenir un milieu physique dense, saturé,
permanent, continu, qui enveloppe, maintient et favorise le corps
de l'enfant. Elle prend alors une figure matérielle en se
découpant selon une étendue plus étroite ;
elle s'organise comme l'entourage proche de l'enfant ; elle tend
à devenir pour lui un cadre immédiat de survie et
d'évolution. Ce qui entraîne un effet de resserrement,
ou du moins une intensification des éléments et des
relations qui constituent la famille étroite (le groupe parents-enfants).
Ce qui entraîne aussi un certain renversement des axes : le
lien conjugal ne sert plus seulement (ni même peut-être
en premier lieu) à établir la jonction entre deux
ascendances, mais à organiser ce qui servira de matrice à
l'individu adulte. Sans doute elle sert toujours à donner
suite à deux lignées, donc à produire de la
descendance, mais aussi à fabriquer dans les meilleures conditions
possibles un être humain parvenant à l'état
de maturité. La « conjugalité » nouvelle,
c'est plutôt celle qui joint les parents et les enfants. La
famille - appareil étroit et localisé de formation
-se solidifie à l'intérieur de la grande et traditionnelle
famille-alliance. Et, en même temps, la santé - au
premier rang, la santé des enfants -devient l'un des objectifs
les plus contraignants de la famille. Le rectangle parents-enfants
doit devenir une sorte d'homéostasie de santé. En
tout cas, depuis la fin du XVIIIe siècle, le corps sain,
propre, valide, l'espace purifié, nettoyé, aéré,
la distribution médicalement optimale des individus, des
lieux, des lits, des ustensiles, le jeu du « soigneux »
et du « soigné » constituent quelques-unes des
lois morales essentielles de la famille. Et, depuis cette époque,
la famille est devenue l'agent le plus constant de la médicalisation.
Dès la seconde moitié du XVIIIe siècle, elle
est devenue la cible d'une grande entreprise d'acculturation médicale.
La première vague a porté sur les soins à donner
aux enfants, et surtout aux nourrissons. Andry : L'Orthopédie
(1741) ; Vandermonde : Essai sur la manière de perfectionner
l'espèce humaine (1756) ; Cadogan : Manière de nourrir
et d'élever les enfants (la traduction française est
de 1752) ; Desessartz : Traité de l'éducation corporelle
en bas âge (1760) ; Ballexserd : Dissertation sur l'éducation
physique des enfants (1762) ; Raulin : De la conservation des enfants
(1768) ; Nicolas : Le Cri de la nature en faveur des enfants nouveau-nés
(1775) ; Daignan : Tableau des variétés de la vie
humaine (1786) ; Saucerotte : De la conservation des enfants (an
IV) ; W. Buchan : Le Conservateur de la santé des mères
et des enfants (traduction française de 1804) ; J. A. Millot
: Le Nestor français (1807) ; Laplace-Chanvre : Sur quelques
points de l'éducation physique et morale des enfants (1813)
; Leretz : Hygiène des enfants (1814) ; Prévost-Leygonie
: Sur l'éducation physique des enfants (1813) *.
* Andry de Boisregard (N .), L'Orthopédie, ou l'Art de prévenir
et de corriger dans les enfants les difformités du corps,
Paris, Alix, 1741, 2 vol. Vandermonde (C.-A.), Essai sur la manière
de perfectionner l'espèce humaine, Paris, Vincent, 1756,2
vol. Cadogan (W.), An Essay upon Nursing and the Management of Children
from their Birth to three Years of Age, Londres, J. Roberts, 1752
(Essai sur la manière de nourrir et d'élever les enfants,
trad. Eidous et Lavery, Paris, L. D'Houry, 1752). Desessartz (J
.-C.), Traité de l'éducation corporelle des enfants
en bas âge, ou Réflexions pratiques sur les moyens
de procurer une meilleure constitution aux citoyens, Paris, J, Hérissant,
1760. Ballexserd (J.), Dissertation sur l'éducation physique
des enfants, depuis leur naissance jusqu'à l'âge de
la puberté, Paris, Vallat-La-Chapelle, 1762. Raulin (J.),
De la conservation des enfants, ou les Moyens de les fortifier depuis
l'instant de leur existence jusqu'à l'âge de la puberté,
Paris, Merlin, 17681769, 3 vol. Nicolas (P.-F.), Le Cri de la nature,
en faveur des enfants nouveau-nés, Ouvrage dans lequel on
expose les règles diététiques que les femmes
doivent suivre pendant leur grossesse, Grenoble, Giroud, 1775. Daignan
(G.), Tableau des variétés de la vie humaine, avec
les avantages et les désavantages de chaque constitution
et des avis très importants aux pères et aux mères
sur la santé de leurs enfants, surtout à l'âge
de la puberté, Paris, l'auteur, 1786, 2 vol. Saucerotte (L.
S.), De la conservation des enfants pendant la grossesse, et de
leur éducation physique, depuis la naissance jusqu'à
l'âge de six à huit ans, Paris, Guillaume, 1796. Buchan
(W.), Advice to Mothers on the Subject of their Own Health, and
on the Means of Promoting the Health, Strength and Beauty of their
Offspring, Londres, Cadell and Davies, 1803 (Le Conservateur de
la santé des mères et des enfants, trad. Mallet, Paris,
Métier, 1804). Millot (J. A.), Le Nestor français,
ou Guide moral et physiologique pour conduire la jeunesse au bonheur,
Paris, F. Buisson, 1807, 3 vol. Laplace-Chauvac (J.-M.), Sur quelques
points de l'éducation physique et morale des enfants, Paris,
1813. Leretz (A.), Hygiène des enfants, considérés
depuis l'époque de la naissance jusqu'à l'âge
de la puberté, Paris, 1814. Prévot-Leygonie (P.),
Sur l'éducation physique des enfants, Paris, 1813.
Cette littérature gagnera encore en extension lorsqu'on
publiera au XIXe siècle toute une série de périodiques
et de journaux plus directement adressés aux classes populaires.
La longue campagne à propos de l'inoculation et de la vaccination
prend place dans ce mouvement par lequel on a cherché à
organiser autour de l'enfant des soins médicaux, dont la
famille aurait la responsabilité morale et une part au moins
de la charge économique. La politique en faveur des orphelins
suit, par des chemins différents, une stratégie analogue.
On ouvre des institutions spécialement destinées à
les recueillir et à leur donner des soins particuliers (le
Foundling Hospital de Londres, les Enfants-Trouvés de Paris)
; mais on organise aussi un système de placements auprès
de nourrices ou dans des familles où ils auront leur utilité
en prenant une part même minime à la vie domestique,
et où, en outre, ils trouveront un milieu de développement
plus favorable, et économiquement moins coûteux pour
un hôpital où ils resteraient embrigadés jusqu'à
leur adolescence.
La politique médicale qui se dessine au XVIIIe siècle
dans tous les pays d'Europe a pour premier effet l'organisation
de la famille ou plutôt du complexe famille-enfants, comme
instance première et immédiate de médicalisation
des individus ; on lui a fait jouer le rôle de charnière
entre des objectifs généraux concernant la bonne santé
du corps social et le désir ou le besoin de soins des individus
; elle a permis d'articuler une éthique « privée
» de la bonne santé (devoir réciproque des parents
et des enfants) sur un contrôle collectif de l'hygiène,
et une technique scientifique de la guérison, assurée
sur la demande des individus et des familles, par un corps professionnel
de médecins qualifiés et comme recommandés
par l'État. Les droits et les devoirs des individus concernant
leur santé et celle des autres, le marché où
se rencontrent les demandes et les offres de soins médicaux,
les interventions autoritaires du pouvoir dans l'ordre de l'hygiène
et des maladies, mais l'institutionnalisation et la défense
du rapport privé avec le médecin, tout cela dans sa
multiplicité et sa cohérence, marque le fonctionnement
global de la politique de santé au XIXe siècle, mais
ne peut se comprendre si on fait abstraction de cet élément
central qui fut formé au XVIIIe siècle : la famille
médicalisée-médicalisante.
2. Le privilège de l'hygiène et le fonctionnement
de la médecine comme instance de contrôle social. La
vieille notion de régime entendue à la fois comme
règle de vie et forme de médecine préventive
tend à s'élargir et à devenir le « régime
» collectif d'une population prise en général,
avec pour triple objectif : la disparition des grandes tempêtes
épidémiques, la baisse du taux de morbidité,
l'allongement de la durée moyenne de vie et de suppression
de vie pour chaque âge. Cette hygiène, comme régime
de santé des populations implique de la part de la médecine
un certain nombre d'interventions autoritaires et de prises de contrôle.
Et d'abord sur l'espace urbain en général : car c'est
lui qui constitue le milieu peut-être le plus dangereux pour
la population. L'emplacement des différents quartiers, leur
humidité, leur exposition, l'aération de la ville
tout entière, son système d'égouts et d'évacuation
des eaux usées, l'emplacement des cimetières et des
abattoirs, la densité de la population, tout cela constitue
des facteurs jouant un rôle décisif sur la mortalité
et la morbidité des habitants. La ville avec ses principales
variables spatiales apparaît comme un objet à médicaliser.
Alors que les topographies médicales des régions analysent
des données climatiques ou des faits géologiques qui
laissent sans prise et ne peuvent suggérer que des mesures
de protection ou de compensation, les topographies des villes dessinent,
au moins en creux, les principes généraux d'un urbanisme
concerté. La ville pathogène a donné lieu au
XVIIIe siècle à toute une mythologie et à des
paniques très réelles (le charnier des Innocents fut
à Paris l'un de ces hauts lieux saturés de peur) ;
elle a appelé, en tout cas, un discours médical sur
la morbidité urbaine et une mise sous surveillance médicale
de tout un ensemble d'aménagements, de constructions et d'institutions
(cf., par exemple, J. P. L. Morel : Sur les causes qui contribuent
le plus à rendre cachectique et rachitique la constitution
d'un grand nombre d'enfants de la ville de Lille, 1812) *.
* Paris, 1812.
D'une façon plus précise et plus localisée,
les nécessités de l'hygiène appellent une intervention
médicale autoritaire sur ce qui passe pour foyer privilégié
de maladies : les prisons, les bateaux, les installations portuaires,
les hôpitaux généraux où se rencontraient
les vagabonds, les mendiants, les invalides, les hôpitaux
eux-mêmes dont l'encadrement médical est la plupart
du temps insuffisant, et qui avivent ou compliquent les maladies
des patients quand ils ne diffusent pas à l'extérieur
des germes pathologiques. On isole donc le système urbain
des régions à médicaliser d'urgence et qui
doivent constituer autant de points d'application à l'exercice
d'un pouvoir médical intensifié.
En outre, les médecins auront à enseigner aux individus
les règles fondamentales d'hygiène qu'ils doivent
respecter pour leur propre santé, et pour celle des autres
: hygiène de l'alimentation et de l'habitat, incitation à
se faire soigner en cas de maladie.
La médecine comme technique générale de santé,
plus encore que comme service des maladies et art des guérisons,
prend une place de plus en plus importante dans les structures administratives
et dans cette machinerie de pouvoir qui ne cesse, au cours du XVIIIe
siècle, de s'étendre et de s'affirmer. Le médecin
prend pied dans les différentes instances de pouvoir. L'administration
sert de point d'appui et parfois de point de départ aux grandes
enquêtes médicales sur la santé des populations,
et, en retour, les médecins donnent une part de plus en plus
grande de leur activité à des tâches à
la fois générales et administratives qui leur ont
été fixées par le pouvoir. À propos
de la société, de sa santé et de ses maladies,
de sa condition de vie, de son logement et de ses habitudes commence
à se former un savoir « médico-administratif
» qui a servi de noyau originaire à l' « économie
sociale » et à la sociologie du XIXe siècle.
Et il se constitue également une emprise politico-médicale
sur une population qu'on encadre de toute une série de prescriptions
qui concernent non seulement la maladie, mais les formes générales
de l'existence et du comportement (l'alimentation et la boisson,
la sexualité et la fécondité, la manière
de s'habiller, l'aménagement type de l'habitat).
De cette interprétation du politique et du médical
par le biais de l'hygiène, le « plus de pouvoir »
dont bénéficie le médecin porte témoignage
depuis le XVIIIe siècle : présence de plus en plus
nombreuse dans les académies et dans les sociétés
savantes ; participation très large aux encyclopédies
; présence, à titre de conseiller, auprès des
représentants du pouvoir ; organisation de sociétés
médicales officiellement chargées d'un certain nombre
de responsabilités administratives et qualifiées pour
prendre ou pour suggérer des mesures autoritaires ; rôle
joué par beaucoup de médecins comme programmateurs
d'une société bien régie (le médecin
réformateur de l'économie ou de la politique est un
personnage fréquent dans la seconde moitié du XVIIIe
siècle) ; sur-représentation des médecins dans
les assemblées révolutionnaires. Le médecin
devient le grand conseiller et le grand expert, sinon dans l'art
de gouverner, du moins dans celui d'observer, de corriger, d'améliorer
le « corps » social et de le maintenir dans un état
permanent de santé. Et c'est sa fonction d'hygiéniste,
plus que ses prestiges de thérapeute, qui lui assure cette
position politiquement privilégiée au XVIIIe siècle
avant de l'être économiquement et socialement au XIXe
siècle.
La mise en question de l'hôpital, au cours du XVIIIe siècle,
est à comprendre à partir de ces trois phénomènes
majeurs : l'émergence de la « population » avec
ses variables bio-médicales de longévité et
de santé ; l'organisation de la famille étroitement
parentale comme relais d'une médicalisation où elle
joue le rôle de demande permanente et d'instrument ultime
; l'enchevêtrement médico-administratif autour des
contrôles de l'hygiène collective.
C'est que, par rapport à ces problèmes nouveaux,
l'hôpital apparaît sur bien des points comme une structure
désuète. Fragment d'espace fermé sur soi, lieu
d'internement des hommes et des maladies, architecture solennelle
mais maladroite qui multiplie le mal à l'intérieur
sans empêcher qu'il se diffuse à l'extérieur,
il est plutôt un foyer de mort pour les villes où il
se trouve situé qu'un agent thérapeutique pour la
population tout entière. La difficulté d'y trouver
des places, les exigences posées à ceux qui veulent
y entrer, mais aussi le désordre incessant des allées
et venues, la mauvaise surveillance médicale qui s'y exerce,
la difficulté d'y soigner effectivement des malades en font
un instrument inadéquat dès lors que l'objet de la
médicalisation doit être la population en général,
et son objectif, une amélioration d'ensemble du niveau de
santé. Dans l'espace urbain que la médecine doit purifier,
il forme une tache sombre. Et dans l'économie, un poids inerte,
puisqu'il fournit une assistance qui ne permet jamais la diminution
de la pauvreté, mais tout au plus la survie de certains pauvres,
donc la croissance de leur nombre, la prolongation de leurs maladies,
la consolidation de leur mauvaise santé, avec tous les effets
de contagion qui peuvent en résulter.
De là, l'idée qui se répand au XVIIIe siècle
d'une relève de l'hôpital par trois mécanismes
principaux. Par l'organisation d'une « hospitalisation »
à domicile ; elle a sans doute ses dangers lorsqu'il s'agit
de maladies épidémiques ; mais elle présente
des avantages économiques dans la mesure où le coût
d'entretien d'un malade est beaucoup moins grand pour la société,
s'il est entretenu et nourri chez lui, comme il l'était avant
sa maladie (le coût, pour le corps social, n'est plus guère
que de l'ordre du manque à gagner que représente son
oisiveté forcée, et encore dans le seul cas où
il avait effectivement du travail) ; elle présente aussi
des avantages médicaux, dans la mesure où la famille
-pourvu qu'elle soit un peu conseillée -peut assurer des
soins à la fois constants et ajustés qu'on ne peut
demander à une administration hospitalière : toute
famille doit pouvoir fonctionner comme un petit hôpital provisoire,
individuel et non coûteux. Mais une telle procédure
implique que la relève de l'hôpital soit en outre assurée
par un corps médical largement répandu dans la société
et susceptible d'offrir des soins, soit tout à fait gratuits,
soit en tout cas aussi peu coûteux que possible.
Un encadrement médical de la population, s'il est permanent,
souple et facilement utilisable, peut rendre inutile une bonne partie
des hôpitaux traditionnels. Enfin, on peut concevoir que se
généralisent les soins, consultations et distributions
de médicaments que déjà certains hôpitaux
offrent à des malades de passage, sans les retenir ni les
enfermer : méthode des dispensaires, qui cherchent à
conserver les avantages techniques de l'hospitalisation sans en
avoir les inconvénients médicaux ou économiques.
Ces trois méthodes ont donné lieu, surtout dans la
seconde moitié du XVIIIe siècle, à toute une
série de projets et de programmes. Elles ont provoqué
plusieurs expériences. En 1769 est fondé à
Londres le dispensaire pour enfants pauvres du Red Lion Square ;
trente ans plus tard, presque tous les quartiers de la ville avaient
leur dispensaire, et on estimait à près de cinquante
mille le nombre de ceux qui y recevaient, chaque année, des
soins gratuits. En France, il semble qu'on ait surtout cherché
l'amélioration, l'extension et une distribution un peu homogène
de l'encadrement médical, dans les villes et à la
campagne : la réforme des études médicales
et chirurgicales (1772 et 1784), les obligations pour les médecins
d'exercer dans les bourgs ou les petites villes, avant d'être
reçus dans certaines grandes villes, les travaux d'enquête
et de coordination faits par la Société royale de
médecine, la part de plus en plus grande que le contrôle
de santé et d'hygiène occupe dans la responsabilité
des intendants, le développement des distributions gratuites
de médicaments sous la responsabilité de médecins
désignés par l'administration, tout cela renvoie à
une politique de santé qui prend appui sur la présence
extensive du personnel médical dans le corps social. À
la limite de ces critiques contre l'hôpital et de ce projet
de substitution, on trouve, sous la Révolution, une tendance
marquée à la « déshospitalisation »
; elle est déjà sensible dans les rapports du Comité
de mendicité (projet d'établir dans chaque district
de campagne un médecin ou un chirurgien qui soignerait les
indigents, veillerait sur les enfants assistés et pratiquerait
l'inoculation). Mais elle se formule clairement à l'époque
de la Convention (projet de trois médecins par district,
assurant l'essentiel des soins de santé pour l'ensemble de
la population).
Mais la disparition de l'hôpital ne fut jamais qu'un point
de fuite utopique. En fait, le vrai travail s'est fait quand on
a voulu élaborer un fonctionnement complexe où l'hôpital
tend à avoir un rôle bien spécifié par
rapport à la famille devenue instance primaire de santé,
au réseau étendu et continu du personnel médical,
et au contrôle administratif de la population. C'est par rapport
à cet ensemble qu'on essaie de réformer l'hôpital.
Il s'agit d'abord de l'ajuster à l'espace et plus précisément
à l'espace urbain où il se trouve situé. De
là, une série de discussions et de conflits entre
différentes formules d'implantation : hôpitaux massifs,
susceptibles d'accueillir une population nombreuse, et où
les soins ainsi groupés seraient plus cohérents, plus
faciles à contrôler et moins coûteux ; ou, au
contraire, hôpitaux de petites dimensions, où les malades
seront mieux surveillés, et où les risques de contagion
internes seront moins graves. Autre problème qui recoupe
celui-ci : doit-on placer les hôpitaux hors de la ville, là
où l'aération est meilleure et où ils ne risquent
pas de diffuser des miasmes dans la population ; solution qui va
en général de pair avec l'aménagement des grands
ensembles architecturaux ? Ou bien doit-on construire une multiplicité
de petits hôpitaux répartis aux points où ils
peuvent être le plus facilement accessibles pour la population
qui doit les utiliser ; solution qui implique souvent le couplage
hôpital-dispensaire ? L'hôpital, en tout cas, doit devenir
un élément fonctionnel dans un espace urbain où
ses effets doivent pouvoir être mesurés et contrôlés.
Il faut, d'autre part, aménager l'espace intérieur
de l'hôpital de façon qu'il devienne médicalement
efficace : non plus lieu d'assistance, mais lieu d'opération
thérapeutique. L'hôpital doit fonctionner comme une
« machine à guérir ». D'une façon
négative : il faut supprimer tous les facteurs qui le rendent
périlleux pour ceux qui y séjournent (problème
de la circulation de l'air qui doit être toujours renouvelé
sans que ses miasmes ou ses qualités méphitiques soient
portés d'un malade à l'autre ; problème du
renouvellement du linge, de son lavage, de son transport). D'une
façon positive, il faut l'organiser en fonction d'une stratégie
thérapeutique concertée : présence ininterrompue
et privilège hiérarchique des médecins ; système
d'observations, de notations, d'enregistrement qui permette de fixer
la connaissance des différents cas, de suivre leur évolution
particulière, et de globaliser aussi des données portant
sur toute une population et sur des périodes longues ; substitution
aux régimes peu différenciés en quoi consistait
traditionnellement l'essentiel des soins de cures médicales
et pharmaceutiques mieux ajustées. L'hôpital tend à
devenir un élément essentiel dans la technologie médicale
: non seulement un lieu où on peut guérir, mais un
instrument qui, pour un certain nombre de cas graves, permet de
guérir.
Il faut, par conséquent, que s'articulent en lui le savoir
médical et l'efficacité thérapeutique. Apparaissent
au XVIIIe siècle les hôpitaux spécialisés.
S'il a existé auparavant certains établissements réservés
aux fous ou aux vénériens, c'était plus par
mesure d'exclusion ou par crainte des dangers qu'en raison d'une
spécialisation des soins. L'hôpital « unifonctionnel
» ne s'organise qu'à partir du moment où l'hospitalisation
devient le support et parfois la condition d'une action thérapeutique
plus ou moins complexe. Le Middlesex Hospital de Londres est ouvert
en 1745 : il était destiné à soigner la petite
vérole et à pratiquer la vaccination ; le London Fever
Hospital date de 1802, et le Royal Ophtalmic Hospital de 1804. La
première maternité de Londres a été
ouverte en 1749. À Paris, les Enfants-Malades ont été
fondés en 1802. On voit se constituer lentement un réseau
hospitalier dont la fonction thérapeutique est fortement
marquée ; il doit, d'une part, couvrir avec assez de continuité
l'espace urbain ou rural dont il prend en charge la population et,
d'autre part, s'articuler sur le savoir médical, ses classifications
et ses techniques.
Enfin, l'hôpital doit servir de structure d'appui à
l'encadrement permanent de la population par le personnel médical.
On doit pouvoir passer des soins à domicile au régime
hospitalier pour des raisons qui sont à la fois économiques
et médicales. Les médecins, de ville ou de campagne,
devront par leurs visites soulager les hôpitaux et en éviter
l'encombrement ; et, en retour, l'hôpital doit être
accessible sur l'avis et à la requête des médecins.
De plus, l'hôpital comme lieu d'accumulation et de développement
du savoir doit permettre la formation des médecins qui exerceront
dans la forme de la clientèle privée. L'enseignement
clinique en milieu hospitalier, dont les premiers rudiments apparaissent
en Hollande, avec Sylvius, puis Boerhaave, à Vienne, avec
Van Swieten, à Édimbourg (par le couplage de l'École
de médecine et de l'Edinburgh Infirmary), devient à
la fin du siècle le principe général autour
duquel on essaie de réorganiser les études de médecine.
L'hôpital, instrument thérapeutique pour ceux qui y
séjournent, contribue par l'enseignement clinique et la bonne
qualité des connaissances médicales à l'élévation
du niveau de santé de la population.
La réforme des hôpitaux et plus particulièrement
les projets de leur réorganisation architecturale, institutionnelle,
technique ont dû leur importance, au XVIIIe siècle,
à cet ensemble de problèmes qui mettent en jeu l'espace
urbain, la masse de la population avec ses caractéristiques
biologiques, la cellule familiale dense et le corps des individus.
C'est dans l'histoire de ces matérialités - à
la fois politiques et économiques - que s'inscrit la transformation
« physique » des hôpitaux : celle dont il va être
plus précisément question ici.
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