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Foucault
Notice pour le Dictionnaire des philosophes
Dits Ecrits tome IV texte n°345

« Foucault », in Huisman (D.), éd., Dictionnaire des philosophes, Paris, P.U.F., 1984, t. I, pp. 942-944.

Dits Ecrits tome IV texte n°345


Au début des années 1980, Denis Huisman proposa à F. Ewald de rédiger la notice qui serait consacrée à M. Foucault dans le Dictionnaire des philosophes, qu'il préparait pour les Presses universitaires de France. F. Ewald, alors assistant au Collège de France de M. Foucault, fit part de cette proposition à ce dernier. À l'époque, M. Foucault avait rédigé une première version du volume II de l'Histoire de la sexualité qu'il savait devoir retravailler. Une section de l'introduction qu'il avait rédigée pour cet ouvrage était une présentation rétrospective de son travail. C'est ce texte qui fut donné à Denis Huisman, complété par une courte présentation et une bibliographie. Il fut convenu de le signer « Maurice Florence », qui donnait la transparente abréviation « M.F. », C'est ainsi qu'il fut publié. Ne figure ici que le texte rédigé par M. Foucault.

[Si Foucault s'inscrit bien dans la tradition philosophique, c'est dans la tradition critique qui est celle de Kant et l'on pourrait] * nommer son entreprise Histoire critique de la pensée. Par là il ne faudrait pas entendre une histoire des idées qui serait en même temps une analyse des erreurs qu'on pourrait après coup mesurer ; ou un déchiffrement des méconnaissances auxquelles elles sont liées et dont pourrait dépendre ce que nous pensons aujourd'hui.

* Ce passage encre crochets est de F. Ewald.

Si par pensée on entend l'acte qui pose, dans leurs diverses relations possibles, un sujet et un objet, une histoire critique de la pensée serait une analyse des conditions dans lesquelles sont formées ou modifiées certaines relations de sujet à objet, dans la mesure où celles-ci sont constitutives d'un savoir possible. Il ne s'agit pas de définir les conditions formelles d'un rapport à l'objet : il ne s'agit pas non plus de dégager les conditions empiriques qui ont pu à un moment donné permettre au sujet en général de prendre connaissance d'un objet déjà donné dans le réel. La question est de déterminer ce que doit être le sujet, à quelle condition il est soumis, quel statut il doit avoir, quelle position il doit occuper dans le réel ou dans l'imaginaire, pour devenir sujet légitime de tel ou tel type de connaissance ; bref, il s'agit de déterminer son mode de « subjectivation » ; car celui-ci n'est évidemment pas le même selon que la connaissance dont il s'agit a la forme de l'exégèse d'un texte sacré, d'une observation d'histoire naturelle ou de l'analyse du comportement d'un malade mental. Mais la question est aussi et en même temps de déterminer à quelles conditions quelque chose peut devenir un objet pour une connaissance possible, comment elle a pu être problématisée comme objet à connaître, à quelle procédure de découpage elle a pu être soumise, la part d'elle-même qui est considérée comme pertinente. Il s'agit donc de déterminer son mode d'objectivation, qui lui non plus n'est pas le même selon le type de savoir dont il s'agit.

Cette objectivation et cette subjectivation ne sont pas indépendantes l'une de l'autre ; c'est de leur développement mutuel et de leur lien réciproque que naissent ce que l'on pourrait appeler les « jeux de vérité » : c'est-à-dire non pas la découverte des choses vraies, mais les règles selon lesquelles, à propos de certaines choses, ce qu'un sujet peut dire relève de la question du vrai et du faux. En somme, l'histoire critique de la pensée n'est ni une histoire des acquisitions ni une histoire des occultations de la vérité ; c'est l'histoire de l'émergence des jeux de vérité : c'est l'histoire des « véridictions » entendues comme les formes selon lesquelles s'articulent sur un domaine de choses des discours susceptibles d'être dits vrais ou faux : quelles ont été les conditions de cette émergence, le prix dont, en quelque sorte, elle a été payée, ses effets sur le réel et la manière dont, liant un certain type d'objet à certaines modalités du sujet, elle a constitué, pour un temps, une aire et des individus donnés, l'a priori historique d'une expérience possible.

Or cette question -ou cette série de questions -qui sont celles d'une « archéologie du savoir », Michel Foucault ne l'a pas posée et ne voudrait pas la poser à propos de n'importe quel jeu de vérité.

Mais seulement à propos de ceux où le sujet lui-même est posé comme objet de savoir possible : quels sont les processus de subjectivation et d'objectivation qui font que le sujet peut devenir en tant que sujet objet de connaissance. Bien sûr, il ne s'agit pas de savoir comment s'est constituée au cours de l'histoire une « connaissance psychologique », mais de savoir comment se sont formés des jeux de vérité divers à travers lesquels le sujet est devenu objet de connaissance. Cette analyse, Michel Foucault a essayé de la mener d'abord de deux manières. À propos de l'apparition et de l'insertion, dans des domaines et selon la forme d'une connaissance à statut scientifique, de la question du sujet parlant, travaillant, vivant ; il s'agissait alors de la formation de certaines des « sciences humaines », étudiées en référence à la pratique des sciences empiriques et de leur discours propre au XVIIe et au XVIIIe siècle (Les Mots et les Choses). Michel Foucault a essayé aussi d'analyser la constitution du sujet tel qu'il peut apparaître de l'autre côté d'un partage normatif et devenir objet de connaissance -à titre de fou, de malade ou de délinquant : et cela à travers des pratiques comme celles de la psychiatrie, de la médecine clinique et de la pénalité (Histoire de la folie, Naissance de la clinique, Surveiller et Punir).

Michel Foucault a maintenant entrepris, toujours à l'intérieur du même projet général, d'étudier la constitution du sujet comme objet pour lui-même : la formation des procédures par lesquelles le sujet est amené à s'observer lui-même, à s'analyser, à se déchiffrer, à se reconnaître comme domaine de savoir possible. Il s'agit en somme de l'histoire de la « subjectivité », si on entend par ce mot la manière dont le sujet fait l'expérience de lui-même dans un jeu de vérité où il a rapport à soi. La question du sexe et de la sexualité a paru constituer à Michel Foucault non pas sans doute le seul exemple possible, mais du moins un cas assez privilégié : c'est en effet à ce propos qu'à travers tout le christianisme, et peut-être au-delà, les individus ont été appelés à se reconnaître tous comme sujets de plaisir, de désir, de concupiscence, de tentation et qu'ils ont été sollicités, par des moyens divers (examen de soi, exercices spirituels, aveu, confession), de déployer, à propos d'eux-mêmes et de ce que constitue la part la plus secrète, la plus individuelle de leur subjectivité, le jeu du vrai et du faux.

En somme, il s'agit dans cette histoire de la sexualité de constituer un troisième volet : il vient s'ajouter aux analyses de rapports entre sujet et vérité ou, pour être précis, à l'étude des modes selon lesquels le sujet a pu être inséré comme objet dans les jeux de vérité. Prendre pour fil directeur de toutes ces analyses la question de rapports entre sujet et vérité implique certains choix de méthode. Et d'abord un scepticisme systématique à l'égard de tous les universaux anthropologiques, ce qui ne veut pas dire qu'on les rejette tous d'entrée de jeu, d'un bloc et une fois pour toutes, mais qu'il ne faut rien admettre de cet ordre qui ne soit rigoureusement indispensable ; tout ce qui nous est proposé dans notre savoir, comme de validité universelle, quant à la nature humaine ou aux catégories qu'on peut appliquer au sujet, demande à être éprouvé et analysé : refuser l'universel de la « folie », de la « délinquance » ou de la « sexualité » ne veut pas dire que ce à quoi se réfèrent ces notions n'est rien ou qu'elles ne sont que chimères inventées pour le besoin d'une cause douteuse ; c'est pourtant bien plus que le simple constat que leur contenu varie avec le temps et les circonstances ; c'est s'interroger sur les conditions qui permettent, selon les règles du dire vrai ou faux, de reconnaître un sujet comme malade mental ou de faire qu'un sujet reconnaît la part la plus essentielle de lui-même dans la modalité de son désir sexuel. La première règle de méthode pour ce genre de travail est donc celle-ci : contourner autant que faire se peut, pour les interroger dans leur constitution historique, les universaux anthropologiques (et bien entendu aussi ceux d'un humanisme qui ferait valoir les droits, les privilèges et la nature d'un être humain comme vérité immédiate et intemporelle du sujet). Il faut aussi retourner la démarche philosophique de remontée vers le sujet constituant auquel on demande de rendre compte de ce que peut être tout objet de connaissance en général ; il s'agit au contraire de redescendre vers l'étude des pratiques concrètes par lesquelles le sujet est constitué dans l'immanence d'un domaine de connaissance. Là encore, on doit faire attention : refuser le recours philosophique à un sujet constituant ne revient pas à faire comme si le sujet n'existait pas et à en faire abstraction au profit d'une objectivité pure ; ce refus a pour visée de faire apparaître les processus propres à une expérience où le sujet et l'objet « se forment et se transforment » l'un par rapport à l'autre et en fonction de l'autre. Les discours de la maladie mentale, de la délinquance ou de la sexualité ne disent ce qu'est le sujet que dans un certain jeu très particulier de vérité ; mais ces jeux ne s'imposent pas de l'extérieur au sujet selon une causalité nécessaire ou des déterminations structurales ; ils ouvrent un champ d'expérience où le sujet et l'objet ne sont constitués l'un et l'autre que sous certaines conditions simultanées, mais où ils ne cessent de se modifier l'un par rapport à l'autre, et donc de modifier ce champ d'expérience lui-même.

De là un troisième principe de méthode : s'adresser comme domaine d'analyse aux « pratiques », aborder l'étude par le biais de ce qu' « on faisait ». Ainsi que faisait-on des fous, des délinquants ou des malades ? Bien sûr, on peut essayer de déduire de la représentation qu'on avait d'eux ou de connaissances qu'on croyait avoir sur eux les institutions dans lesquelles on les plaçait et les traitements auxquels on les soumettait ; on peut aussi chercher quelle était la forme des « véritables » maladies mentales et les modalités de la délinquance réelle à une époque donnée pour expliquer ce qu'on en pensait alors. Michel Foucault aborde les choses tout autrement : il étudie d'abord l'ensemble des manières de faire plus ou moins réglées, plus ou moins réfléchies, plus ou moins finalisées à travers lesquelles se dessinent à la fois ce qui était constitué comme réel pour ceux qui cherchaient à le penser et à régir et la manière dont ceux-ci se constituaient comme sujets capables de connaître, d'analyser, et éventuellement de modifier le réel. Ce sont les « pratiques » entendues comme mode d'agir et de penser à la fois qui donnent la clef d'intelligibilité pour la constitution corrélative du sujet et de l'objet.

Or, du moment qu'à travers ces pratiques il s'agit d'étudier les différents modes d'objectivation du sujet, on comprend la part importante que doit occuper l'analyse des relations de pouvoir. Mais encore faut-il bien définir ce que peut et ce que veut être une pareille analyse. Il ne s'agit évidemment pas d'interroger le « pouvoir » sur son origine, ses principes ou ses limites légitimes, mais d'étudier les procédés et techniques qui sont utilisés dans différents contextes institutionnels pour agir sur le comportement des individus pris isolément ou en groupe ; pour former, diriger, modifier leur manière de se conduire, pour imposer des fins à leur inaction ou l'inscrire dans des stratégies d'ensemble, multiples par conséquent, dans leur forme et dans leur lieu d'exercice ; diverses également dans les procédures et techniques qu'elles mettent en oeuvre : ces relations de pouvoir caractérisent la manière dont les hommes sont « gouvernés » les uns par les autres ; et leur analyse montre comment, à travers certaines formes de « gouvernement », des aliénés, des malades, des criminels, etc., est objectivé le sujet fou, malade, délinquant. Une telle analyse ne veut donc pas dire que l'abus de tel ou tel pouvoir a fait des fous, des malades ou des criminels, là où il n'y avait rien, mais que les formes diverses et particulières de « gouvernement » des individus ont été déterminantes dans les différents modes d'objectivation du sujet.

On voit comment le thème d'une « histoire de la sexualité » peut s'inscrire à l'intérieur du projet général de Michel Foucault : il s'agit d'analyser la « sexualité » comme un mode d'expérience historiquement singulier dans lequel le sujet est objectivé pour lui-même et pour les autres, à travers certaines procédures précises de « gouvernement ».

Maurice FLORENCE.