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« Le souci de la vérité» (entretien avec
F. Ewald), Magazine littéraire, no 207, mai 1984, pp. 18-23.
Dits Ecrits tome IV texte n°350
- La Volonté de savoir annonçait pour demain une
histoire de la sexualité. La suite paraît huit ans
après et selon un tout autre plan que celui qui était
annoncé,
- J'ai changé d'avis. Un travail, quand il n'est pas en
même temps une tentative pour modifier ce qu'on pense et même
ce qu'on est, n'est pas très amusant. J'avais commencé
à écrire deux livres conformément à
mon plan primitif ; mais très vite, je me suis ennuyé.
C'était imprudent de ma part et contraire à mes habitudes.
- Pourquoi donc l'avoir fait ?
- Par paresse. J'ai rêvé qu'un jour viendrait où
je saurais à l'avance ce que je voudrais dire et où
je n'aurais plus qu'à le dire. Ça a été
un réflexe de vieillissement. J'ai imaginé que j'étais
arrivé enfin à l'âge où l'on n'a plus
qu'à dérouler ce que l'on a dans la tête. C'était
à la fois une forme de présomption et une réaction
d'abandon. Or, travailler, c'est entreprendre de penser autre chose
que ce qu'on pensait avant.
- Le lecteur, lui, y a cru.
- Vis-à-vis de lui, j'ai à la fois un peu de scrupule
et passablement de confiance. Le lecteur est comme l'auditeur d'un
cours. Il sait parfaitement reconnaître quand on a travaillé
et quand on s'est contenté de raconter ce que l'on a dans
la tête. Peut-être sera-t-il déçu, mais
pas par le fait que je n'ai rien dit d'autre que ce que je disais
déjà.
- L'Usage des plaisirs et Le Souci de soi se donnent d'abord comme
un travail d' historien positif, une systématisation des
morales sexuelles de l'Antiquité. S'agit-il bien de cela
?
- C'est un travail d'historien, mais en précisant que ces
livres comme les autres sont un travail d'histoire de la pensée.
Histoire de la pensée, ça veut dire non pas simplement
histoire des idées ou des représentations, mais aussi
la tentative de répondre à cette question : comment
est-ce qu'un savoir peut se constituer ? Comment est-ce que la pensée,
en tant qu'elle a rapport avec la vérité, peut avoir
aussi une histoire ? Voilà la question qui est posée.
J'essaie de répondre à un problème précis
: naissance d'une morale, d'une morale en tant qu'elle est une réflexion
sur la sexualité, sur le désir, le plaisir.
Qu'il soit bien entendu que je ne fais pas une histoire des moeurs,
des comportements, une histoire sociale de la pratique sexuelle,
mais une histoire de la manière dont le plaisir, les désirs,
les comportements sexuels ont été problématisés,
réfléchis, et pensés dans l'Antiquité
en rapport avec un certain art de vivre. Il est évident que
cet art de vivre n'a été mis en oeuvre que par un
petit groupe de gens. Il serait ridicule de penser que ce que Sénèque,
Épictète ou Musonius Rufus peuvent dire à propos
du comportement sexuel représentait d'une manière
ou d'une autre la pratique générale des Grecs et des
Romains. Mais je tiens que le fait que ces choses-là aient
été dites sur la sexualité, qu'elles aient
constitué une tradition qu'on retrouve transposée,
métamorphosée, profondément remaniée
dans le christianisme constitue un fait historique. La pensée
a également une histoire ; la pensée est un fait historique,
même si elle a bien d'autres dimensions que celle-là.
En cela, ces livres sont tout à fait semblables à
ceux que j'ai écrits sur la folie ou sur la pénalité.
Dans Surveiller et Punir, je n'ai pas voulu faire l'histoire de
l'institution prison, ce qui aurait demandé un tout autre
matériel, et un autre type d'analyse. En revanche, je me
suis demandé comment la pensée de la punition a eu,
à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe,
une certaine histoire. Ce que j'essaie de faire, c'est l'histoire
des rapports que la pensée entretient avec la vérité
; l'histoire de la pensée en tant qu'elle est pensée
de la vérité. Tous ceux qui disent que pour moi la
vérité n'existe pas sont des esprits simplistes.
- La vérité, toutefois, prend dans L'Usage des plaisirs
et Le Souci de soi une forme bien différente de celle qu'elle
avait dans les ouvrages précédents : cette forme Pénible
de l'assujettissement, de l'objectivation.
- La notion qui sert de forme commune aux études que j'ai
menées depuis l' Histoire de la folie est celle de problématisation,
à ceci près que je n'avais pas encore suffisamment
isolé cette notion. Mais on va toujours à l'essentiel
à reculons ; ce sont les choses les plus générales
qui apparaissent en dernier lieu. C'est la rançon et la récompense
de tout travail où les enjeux théoriques s'élaborent
à partir d'un certain domaine empirique. Dans l' Histoire
de la folie, la question était de savoir comment et pourquoi
la folie, à un moment donné, a été problématisée
à travers une certaine pratique institutionnelle et un certain
appareil de connaissance. De même dans Surveiller et Punir,
il s'agissait d'analyser les changements dans la problématisation
des rapports entre délinquance et châtiment à
travers les pratiques pénales et les institutions pénitentiaires
à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe
siècle. Maintenant comment se problématise l'activité
sexuelle ?
Problématisation ne veut pas dire représentation
d'un objet préexistant, ni non plus création par le
discours d'un objet qui n'existe pas. C'est l'ensemble des pratiques
discursives ou non discursives qui fait entrer quelque chose dans
le jeu du vrai et du faux et le constitue comme objet pour la pensée
(que ce soit sous la forme de la réflexion morale, de la
connaissance scientifique, de l'analyse politique, etc.).
- L'Usage des plaisirs et Le Souci de soi ressortissent sans doute
à une même problématique. Ils n'en apparaissent
pas moins très différents des ouvrages précédents.
- J'ai en effet « renversé» le front. À
propos de la folie, je suis parti du « problème»
qu'elle pouvait constituer dans un certain contexte social, politique
et épistémologique : le problème que la folie
posait aux autres. Ici, je suis parti du problème que la
conduite sexuelle pouvait poser aux individus eux-mêmes (ou
du moins aux hommes dans l'Antiquité). Dans un cas, il s'agissait
en somme de savoir comment on « gouvernait> les fous, maintenant
comment on « se gouverne» soi-même. Mais j'ajouterai
aussitôt que, dans le cas de la folie, j'ai essayé
de rejoindre à partir de là la constitution de l'expérience
de soi-même comme fou, dans le cadre de la maladie mentale,
de la pratique psychiatrique et de l'institution asilaire. Ici je
voudrais montrer comment le gouvernement de soi s'intègre
à une pratique du gouvernement des autres. Ce sont, en somme,
deux voies d'accès inverses vers une même question
: comment se forme une « expérience» où
sont liés le rapport à soi et le rapport aux autres.
- Il me semble que le lecteur va éprouver une double étrangeté.
La première par rapport à vous-même, à
ce à quoi il s'attend de vous,..
- Parfait. J'assume entièrement cette différence.
C'est le jeu.
- La deuxième étrangeté porte sur la sexualité,
sur les rapports entre ce que vous décrivez et notre propre
évidence de la sexualité.
- Sur l'étrangeté, il ne faut tout de même
pas exagérer. Il est vrai qu'il Y a une certaine doxa à
propos de l'Antiquité et de la morale antique qu'on représente
souvent comme « tolérante », libérale
et souriante. Mais beaucoup de gens savent tout de même qu'il
y a eu dans l'Antiquité une morale austère et rigoureuse.
Les stoïciens étaient en faveur du mariage et de la
fidélité conjugale, c'est bien connu. En faisant valoir
cette « sévérité» de la morale
philosophique, je ne dis rien d'extraordinaire.
- Je parlais d'étrangeté par rapport aux thèmes
qui nous sont familiers dans l'analyse de la sexualité :
ceux de la loi et de l'interdit.
- Il s'agit d'un paradoxe qui m'a moi-même surpris, même
si je l'avais déjà un peu soupçonné
dans La Volonté de savoir, en posant l'hypothèse que
ce n'était pas simplement à partir des mécanismes
de la répression que l'on pourrait analyser la constitution
d'un savoir sur la sexualité. Ce qui m'a frappé dans
l'Antiquité, c'est que les points sur lesquels la réflexion
y est la plus active à propos du plaisir sexuel ne sont aucunement
les points qui représentaient les formes traditionnellement
reçues de l'interdit. C'était au contraire là
où la sexualité est la plus libre que les moralistes
de l'Antiquité se sont interrogés avec le plus d'intensité
et qu'ils sont arrivés à formuler les doctrines les
plus rigoureuses. L'exemple le plus simple : le statut des femmes
mariées leur interdisait tout rapport sexuel en dehors du
mariage ; mais sur ce « monopole », on ne trouve guère
de réflexion philosophique, ni de préoccupation théorique.
En revanche, l'amour avec les garçons était libre
(dans certaines limites), et c'est à son sujet que s'est
élaborée toute une conception de la retenue, de l'abstinence
et du lien non sexuel. Ce n'est donc pas l'interdit qui permet de
rendre compte des formes de problématisation.
- Il semble que vous alliez plus loin, que vous opposiez aux catégories
de la « loi», de l'« interdit», celles
d'« art de vivre », de « techniques de soi»,
de «stylisation de l'existence».
- J'aurais pu, utilisant des méthodes et des schémas
de pensée assez courants, dire que certains interdits étaient
effectivement posés comme tels, et que d'autres interdits,
plus diffus, s'exprimaient sous la forme de la morale. Il me semble
qu'il était plus conforme aux domaines que je traitais et
aux documents dont je disposais de penser cette morale dans la forme
même où les contemporains l'avaient réfléchie,
à savoir dans la forme d'un art de l'existence, disons plutôt
d'une technique de vie. Il s'agissait de savoir comment gouverner
sa propre vie pour lui donner la forme qui soit la plus belle possible
(aux yeux des autres, de soi-même et des générations
futures pour lesquelles on pourra servir d'exemple). Voilà
ce que j'ai essayé de reconstituer : la formation et le développement
d'une pratique de soi qui a pour objectif de se constituer soi-même
comme l'ouvrier de la beauté de sa propre vie.
- Les catégories d' «art de vivre» et de «
techniques de soi» n'ont pas comme seul domaine de validité
l'expérience sexuelle des Grecs et des Romains.
- Je ne crois pas qu'il y ait de morale sans un certain nombre
de pratiques de soi. Il arrive que ces pratiques de soi soient associées
à des structures de code nombreuses, systématiques
et contraignantes. Il arrive même qu'elles s'estompent presque
au profit de cet ensemble de règles qui apparaissent alors
comme l'essentiel d'une morale. Mais il peut se faire aussi qu'elles
constituent le foyer le plus important et le plus actif de la morale
et ce que ce soit autour d'elles que se développe la réflexion.
Les pratiques de soi prennent ainsi la forme d'un art de soi, relativement
indépendant d'une législation morale. Le christianisme
a très certainement renforcé dans la réflexion
morale le principe de la loi et la structure du code, même
si les pratiques d'ascétisme y ont conservé une très
grande importance.
- Notre expérience, moderne, de la sexualité commence
donc avec le christianisme.
- Le christianisme antique a apporté à l'ascétisme
antique plusieurs modifications importantes : il a intensifié
la forme de la loi, mais il a aussi infléchi les pratiques
de soi en direction de l'herméneutique de soi et du déchiffrement
de soi-même comme sujet de désir. L'articulation loi
et désir paraît assez caractéristique du christianisme.
- Les descriptions des disciplines dans Surveiller et Punir nous
avaient habitués aux prescriptions les plus minutieuses.
Il est singulier que les prescriptions de la morale sexuelle de
l'Antiquité n'aient rien à leur envier de ce point
de vue,
- Il faut bien entrer dans les détails. Dans l'Antiquité,
les gens étaient à la fois très attentifs aux
éléments de la conduite et ils voulaient que chacun
y fasse attention. Mais les modes d'attention n'étaient pas
les mêmes que ceux qu'on a connus par la suite. Ainsi l'acte
sexuel lui-même, sa morphologie, la manière dont on
cherche et dont on obtient son plaisir, l'« objet» du
désir, ne semblent guère avoir été un
problème théorique très important dans l'Antiquité.
En revanche ce qui était objet de préoccupation, c'était
l'intensité de l'activité sexuelle, son rythme, le
moment choisi ; c'était aussi le rôle actif ou passif
qu'on jouait dans la relation. Ainsi on trouvera mille détails
sur les actes sexuels dans leur rapport aux saisons, aux heures
du jour, au moment du repos et de l'exercice, ou encore sur la manière
dont un garçon doit se conduire pour avoir une bonne réputation,
mais aucun de ces catalogues d'actes permis et défendus qui
seront si importants dans la pastorale chrétienne.
- Les différentes pratiques que vous décrivez, par
rapport au corps, à la femme, aux garçons paraissent
réfléchies chacune pour elle-même.
Sans être liées par un système rigoureux. C'est
une autre différence par rapport à vos précédents
ouvrages.
- J'ai appris, en lisant un livre, que j'avais résumé
toute l'expérience de la folie à l'âge classique
par la pratique de l'internement. Or l' Histoire de la folie est
construite sur la thèse qu'il Y a eu au moins deux expériences
de la folie distinctes l'une de l'autre : l'une qui avait été
celle de l'internement, l'autre qui était une pratique médicale
et avait des origines fort lointaines. Que l'on puisse avoir des
expériences différentes (simultanées aussi
bien que successives) qui ont une référence unique
n'a en soi rien d'extraordinaire.
- L'architecture de vos derniers livres fait un peu penser à
la table des matières de l'Éthique à Nicomaque
*. Vous examinez chaque pratique l'une après l'autre, Qu'est-ce
qui donc fait le lien entre le rapport au corps, le rapport à
la maison et à la femme, le rapport au garçon ?
* Aristote, Éthique à Nicomaque, trad. Tricot, Paris,
Vrin, 1959.
- Un certain style de morale qui est la maîtrise de soi.
L'activité sexuelle est représentée, perçue
comme violence et donc problématisée du point de vue
de la difficulté qu'il y a à la contrôler. L'hubris
est fondamentale. Dans cette éthique, il faut se constituer
des règles de conduite grâce auxquelles on pourra assurer
cette maîtrise de soi qui peut elle-même s'ordonner
à trois principes différents : 1° Le rapport au
corps et le problème de la santé. 2° Le rapport aux
femmes, à vrai dire à la femme et à l'épouse
en tant que les conjoints font partie de la même maison. 3°
Le rapport à ces individus si particuliers que sont les adolescents
et qui sont susceptibles de devenir un jour des citoyens libres.
Dans ces trois domaines, la maîtrise de soi va prendre trois
formes différentes ; il n'y a pas, comme cela apparaîtra
avec la chair et la sexualité, un domaine qui les unifierait
tous. Parmi les grandes transformations que le christianisme apportera,
il y aura celle-ci que l'éthique de la chair vaut de la même
manière chez les hommes et chez les femmes. Au contraire,
dans la morale antique, la maîtrise de soi n'est un problème
que pour l'individu qui doit être maître de lui et maître
des autres et non pas pour celui qui doit obéir aux autres.
C'est la raison pour laquelle cette éthique ne concerne que
les hommes et qu'elle n'a pas exactement la même forme selon
qu'il s'agit des rapports à son propre corps ou à
l'épouse ou à des garçons.
- A partir de ces ouvrages, la question de la libération
sexuelle apparaît comme dénuée de sens.
- On peut dire que dans l'Antiquité on a affaire à
une volonté de règle, une volonté de forme,
une recherche d'austérité. Comment s'est-elle formée
? Est-ce que cette volonté d'austérité n'est
rien d'autre que la traduction d'un interdit fondamental ? Ou au
contraire n'a-t-elle pas été la matrice, et l'on a
ensuite dérivé certaines formes générales
d'interdits ?
- Vous proposez donc un renversement complet dans la manière
traditionnelle d'envisager la question des rapports de la sexualité
à l'interdit ?
- En Grèce, il y avait des interdits fondamentaux. L'interdit
de l'inceste par exemple. Mais ils ne retenaient que peu l'attention
des philosophes et des moralistes, si on les compare au grand souci
de garder la maîtrise de soi. Lorsque Xénophon expose
les raisons pour lesquelles l'inceste est interdit, il explique
que si on épousait sa mère, la différence d'âge
serait telle que les enfants ne pourraient être ni beaux ni
bien portants.
- Sophocle semble pourtant avoir dit autre chose.
- L'intéressant, c'est que cet interdit, grave et important,
peut être au coeur d'une tragédie. Il n'est pas pour
autant au centre de la réflexion morale.
- Pourquoi interroger ces Périodes dont certains diront
qu'elles sont bien lointaines ?
- Je pars d'un problème dans les termes où il se
pose actuellement et j'essaie d'en faire la généalogie.
Généalogie veut dire que je mène l'analyse
à partir d'une question présente.
- Quelle est dont la question présente ici ?
- Longtemps certains se sont imaginé que la rigueur des
codes sexuels, dans la forme que nous leur connaissions, était
indispensable aux sociétés dites" capitalistes
». Or, la levée des codes et la dislocation des interdits
se sont faites sans doute plus facilement qu'on n'avait cru (ce
qui semble bien indiquer que leur raison d'être n'était
pas ce qu'on croyait) ; et le problème d'une éthique
comme forme à donner à sa conduite et à sa
vie s'est à nouveau posé. En somme, on se trompait
quand on croyait que toute la morale était dans les interdits
et que la levée de ceux-ci résolvait à elle
seule la question de l'éthique.
- Vous auriez écrit ces livres pour les mouvements de libération
? -Non pas pour, mais en fonction d'une situation actuelle. -Vous
avez dit, à propos de Surveiller et Punir, que c'était
votre « premier livre». Ne pourrait-on pas utiliser
l'expression avec encore plus d'à propos à l'occasion
de la parution de L'Usage des plaisirs et du Souci de soi ?
- Écrire un livre, c'est d'une certaine manière abolir
le précédent. Finalement, on s'aperçoit que
ce que l'on a fait est réconfort et déception -assez
proche de ce que l'on a déjà écrit.
- Vous parlez de « vous déprendre de vous-même».
Pourquoi donc une volonté aussi singulière ?
- Qu'est-ce que peut être l'éthique d'un intellectuel
-je revendique ce terme d'intellectuel qui, à l'heure actuelle,
semble donner la nausée à quelques-uns -, sinon cela
: se rendre capable en permanence de se déprendre de soi-même
(ce qui est le contraire de l'attitude de conversion) ? Si j'avais
voulu être exclusivement un universitaire, il aurait sans
doute été plus sage de choisir un domaine et un seul
dans lequel j'aurais déployé mon activité,
acceptant une problématique donnée et essayant soit
de la mettre en oeuvre, soit de la modifier sur certains points.
J'aurais alors pu écrire des livres comme ceux auxquels j'avais
pensé en programmant, dans La Volonté de savoir, six
volumes d'une histoire de la sexualité, sachant à
l'avance ce que je voulais faire et où je voulais aller.
Être à la fois un universitaire et un intellectuel,
c'est essayer de faire jouer un type de savoir et d'analyse qui
est enseigné et reçu dans l'université de façon
à modifier non seulement la pensée des autres, mais
aussi la sienne propre. Ce travail de modification de sa propre
pensée et de celle des autres me paraît être
la raison d'être des intellectuels.
- Sartre, par exemple, donnait plutôt l'image d'un intellectuel
qui a passé sa vie à développer une intuition
fondamentale. Cette volonté de «vous déprendre
de vous-même» semble bien vous singulariser.
- Je ne saurais pas dire qu'il y a là quelque chose de singulier.
Mais ce à quoi je tiens, c'est que ce changement ne prenne
la forme ni d'une illumination soudaine qui" dessille les yeux»
ni d'une perméabilité à tous les mouvements
de la conjoncture ; je voudrais que ce soit une élaboration
de soi par soi, une transformation studieuse, une modification lente
et ardue par souci constant de la vérité.
- Les ouvrages précédents ont donné de vous
une image du penseur de l'enfermement, des sujets assujettis, contraints
et disciplinés. L'Usage des plaisirs et Le Souci de soi nous
offrent l'image toute différente de sujets libres. Il semble
qu'il y ait là une importante modification dans votre propre
pensée.
- Il faudrait revenir au problème des rapports du savoir
et du pouvoir. Je crois en effet qu'aux yeux du public je suis celui
qui a dit que le savoir se confondait avec le pouvoir, qu'il n'était
qu'un mince masque jeté sur les structures de la domination
et que celles-ci étaient toujours oppression, enfermement,
etc. Sur le premier point, je répondrai par un éclat
de rire. Si j'avais dit, ou voulu dire, que le savoir c'était
le pouvoir, je l'aurais dit et l'ayant dit, je n'aurais plus rien
eu à dire puisque les identifiant, je ne vois pas pourquoi
je me serais acharné à en montrer les différents
rapports. Je me suis précisément appliqué à
voir comment certaines formes de pouvoir qui étaient du même
type pouvaient donner lieu à des savoirs extrêmement
différents dans leur objet et dans leur structure. Prenons
le problème de la structure hospitalière : elle a
donné lieu à l'internement du type psychiatrique,
à quoi a correspondu la formation d'un savoir psychiatrique
dont la structure épistémologique peut laisser assez
sceptique. Mais dans un autre livre, la Naissance de la clinique,
j'ai essayé de montrer comment dans cette même structure
hospitalière s'était développé un savoir
anatomo-pathologique, qui a été fondateur d'une médecine
d'une tout autre fécondité scientifique. On a donc
des structures de pouvoir, des formes institutionnelles assez voisines
: internement psychiatrique, hospitalisation médicale, auxquelles
sont liées des formes de savoir différentes, entre
lesquelles on peut établir des rapports, des relations de
conditions, et non pas de cause à effet, ni a fortiori d'identité.
Ceux qui disent que, pour moi, le savoir est le masque du pouvoir
ne me paraissent pas avoir la capacité de comprendre. Il
n'y a guère à leur répondre.
- Ce que vous jugez pourtant utile de faire à l'instant.
- Ce que je trouve en effet important de faire maintenant.
- Vos deux derniers ouvrages marquent comme un passage de la politique
à l'éthique. On va certainement à cette occasion
attendre de vous une réponse à la question : que faut-il
faire, que faut-il vouloir ?
- Le rôle d'un intellectuel n'est pas de dire aux autres
ce qu'ils ont à faire. De quel droit le ferait-il ? Et souvenez-vous
de toutes les prophéties, promesses, injonctions et programmes
que les intellectuels ont pu formuler au cours des deux derniers
siècles et dont on a vu maintenant les effets. Le travail
d'un intellectuel n'est pas de modeler la volonté politique
des autres ; il est, par les analyses qu'il fait dans les domaines
qui sont les siens, de réinterroger les évidences
et les postulats, de secouer les habitudes, les manières
de faire et de penser, de dissiper les familiarités admises,
de reprendre la mesure des règles et des institutions et,
à partir de cette reproblématisation (où il
joue son métier spécifique d'intellectuel) de participer
à la formation d'une volonté politique (où
il a son rôle de citoyen à jouer).
- Ces derniers temps, on a beaucoup reproché aux intellectuels
leur silence.
- Même à contretemps, il n'y a pas à entrer
dans cette controverse, dont le point de départ était
un mensonge. En revanche, le fait même de cette campagne ne
manque pas d'un certain intérêt. Il faut se demander
pourquoi les socialistes et le gouvernement l'ont lancée
ou reprise, s'exposant à faire apparaître entre eux-mêmes
et toute une opinion de gauche un divorce qui ne les servait pas.
En surface, et chez certains, il y avait bien sûr l'habillage
en constat d'une injonction : «Vous vous taisez» voulant
dire : «Puisque nous ne voulons pas vous entendre, taisez-vous.
» Mais, plus sérieusement, il y avait, dans ce reproche,
comme une demande et une plainte : « Dites-nous donc un peu
ce dont nous avons tant besoin. Pendant toute la période
où nous avons si difficilement géré notre alliance
électorale avec les communistes, il n'était évidemment
pas question que nous tenions le moindre discours qui n'aurait pas
été d'une orthodoxie « socialiste» acceptable
par eux. Il y avait entre eux et nous assez de sujets de mésentente
pour que nous n'ajoutions pas celui-là. Vous n'aviez donc,
en cette période, qu'à vous taire et à nous
laisser vous traiter, pour les besoins de notre alliance, de «petite
gauche», de «gauche américaine> ou «californienne».
Mais une fois que nous avons été au gouvernement,
nous avons eu besoin que vous parliez. Et que vous nous fournissiez
un discours à double fonction : il aurait manifesté
la solidité d'une opinion de gauche autour de nous (au mieux
ce serait celui de la fidélité, cependant nous nous
serions contentés de celui de la courtisanerie) ; mais il
aurait eu aussi à dire un réel -économique
et politique que nous avions autrefois tenu avec soin à l'écart
de notre propre discours. Nous avions besoin que d'autres à
côté de nous tiennent un discours de la rationalité
gouvernementale qui n'aurait été ni celui, mensonger,
de notre alliance, ni celui, nu, de nos adversaires de droite (celui
que nous tenons aujourd'hui). Nous voulions vous réintroduire
dans le jeu ; mais vous nous avez lâchés au milieu
du gué et vous voilà assis sur la rive. » À
quoi les intellectuels pourraient répondre : « Quand
nous vous pressions de changer de discours, vous nous avez condamnés
au nom de vos slogans les plus usagés. Et maintenant que
vous changez de front, sous la pression d'un réel que vous
n'avez pas été capables de percevoir, vous nous demandez
de vous fournir, non la pensée qui vous permettrait de l'affronter,
mais le discours qui masquerait votre changement. Le mal ne vient
pas, comme on l'a dit, du fait que les intellectuels ont cessé
d'être marxistes au moment où les communistes arrivaient
au pouvoir, il tient au fait que les scrupules de votre alliance
vous ont empêchés, en temps utile, de faire avec les
intellectuels le travail de pensée qui vous aurait rendu
capables de gouverner. De gouverner autrement qu'avec vos mots d'ordre
vieillis et les techniques mal rajeunies des autres. »
- y a-t-il une démarche commune dans les différentes
interventions que vous avez pu faire en politique et en particulier
à propos de la Pologne ?
- Essayer de poser quelques questions en termes de vérité
et d'erreur. Quand le ministre des Affaires étrangères
a dit que le coup de Jaruzelski est une affaire qui ne regarde que
la Pologne, était-ce vrai ? Est-il vrai que l'Europe soit
si peu de chose que son partage et la domination communiste qui
s'y exerce au-delà d'une ligne arbitraire ne nous concernent
pas ? Est-il vrai que le refus des libertés syndicales élémentaires
dans un pays socialiste soit une affaire sans importance dans un
pays gouverné par des socialistes et des communistes ? S'il
est vrai que la présence des communistes au gouvernement
est sans influence sur les décisions majeures de politique
étrangère, que penser de ce gouvernement et de l'alliance
sur laquelle il repose ? Ces questions ne définissent certainement
pas une politique ; mais ce sont des questions auxquelles ceux qui
définissent la politique devraient répondre.
- Est-ce que le rôle que vous vous donnez en politique correspondrait
à ce principe de la « libre parole» dont vous
avez fait le thème de vos cours, ces deux dernières
années ?
- Rien n'est plus inconsistant qu'un régime politique qui
est indifférent à la vérité ; mais rien
n'est plus dangereux qu'un système politique qui prétend
prescrire la vérité. La fonction du « dire vrai
» n'a pas à prendre la forme de la loi, tout comme
il serait vain de croire qu'elle réside de plein droit dans
les jeux spontanés de la communication. La tâche du
dire vrai est un travail infini : la respecter dans sa complexité
est une obligation dont aucun pouvoir ne peut faire l'économie.
Sauf à imposer le silence de la servitude.
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