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Bio-histoire et bio-politique
Michel Foucault
Dits écrits Tome III texte n°179

«Bio-histoire et bio-politique», Le Monde, no 9869, 17-18 Octobre 1976, p. 5. (Sur J. Ruffié, De la biologie à la culture, Paris, Flammarion, coll. «Nouvelle Bibliothèque scientifique», no 82, 1976.)

Dits écrits Tome III texte n°179


L'expérience nous a appris à nous méfier des grandes synthèses monumentales qui du petit bout de la molécule nous conduisent jusqu'aux sociétés humaines, en parcourant, sur des milliers de millénaires, au galop, l'histoire entière de la vie. De cette «philosophie de la nature» dont l'évolutionnisme fut jadis prodigue, le pire, bien souvent, est sorti. Le livre de Jacques Ruffié est tout à fait étranger à cette ambition dérisoire et il échappe aux châtiments qui d'ordinaire la sanctionnent. Parce que son auteur a une parfaite maîtrise de l'immense domaine qu'il parcourt. Et surtout parce qu'au lieu de prendre ce qu'il sait pour prétexte à dire ce qu'il pense, il interroge au contraire ce qu'on pense à partir de ce qu'il sait.

Je ne prendrai qu'un exemple : ce que la biologie a à dire aujourd'hui des races humaines. C'est là sans doute que la méthode et la réussite de Jacques Ruffié apparaissent le mieux, puisqu'il est l'un des représentants les plus éminents de la nouvelle anthropologie physique. Et c'est là aussi qu'un savoir scientifique rigoureux peut prendre un sens politique immédiat à une époque où la condamnation globale, répétitive du racisme, mêlée à une tolérance de fait, permet aussi bien le maintien des pratiques ségrégatives, d'insidieuses tentatives «scientifiques» comme celles de Jensen ou la honteuse résolution de l'O.N.U. sur le sionisme. Plutôt qu'une rhétorique où les indignations abritent tant de complicités, un filtrage du problème des races en termes scientifiques est indispensable.

Des pages fortes que J. Ruffié consacre au problème des «races humaines», il faut retenir, je crois, quelques propositions fondamentales :

- de même que l'espèce ne doit pas être définie par un prototype mais par un ensemble de variations, la race, pour le biologiste, est une notion statistique -une «population» ;

- le polymorphisme génétique d'une population ne constitue pas une déchéance ; c'est lui qui est biologiquement utile, alors que la «pureté» est le résultat de processus, souvent artificiels, qui fragilisent et rendent plus difficile l'adaptation ;

- une population ne peut pas se définir d'après ses caractères morphologiques manifestes. En revanche, la biologie moléculaire a permis de repérer des facteurs dont dépendent la structure immunologique et l'équipement enzymatique des cellules - caractères dont le conditionnement est rigoureusement génétique. (Parce qu'il est plus facile de les étudier sur les cellules sanguines, on les appelle, un peu improprement, «marqueurs sanguins».)

Bref, les «marqueurs sanguins» sont aujourd'hui pour le problème des races ce que furent les «caractères sexuels» pour les espèces à l'époque de Linné. À cela près que la typologie sexuelle a permis de fonder pour longtemps les grandes classifications botaniques alors que l'hémato-typologie autorise actuellement à dissoudre l'idée de race humaine. Par toute une série de recoupements avec la préhistoire et la paléontologie, on peut établir qu'il n'y a jamais eu de «races» dans l'espèce humaine ; mais tout au plus un processus de «raciation», lié à l'existence de certains groupes isolés. Ce processus, loin d'avoir abouti, s'est inversé à partir du néolithique et, par l'effet des migrations, déplacements, échanges, brassages divers, il a été relayé par une «déraciation» constante. Il faut concevoir une humanité où ce ne sont pas des races qui se juxtaposent, mais des «nuages» de populations qui s'enchevêtrent et mêlent un patrimoine génétique qui a d'autant plus de valeur que son polymorphisme est plus accentué. Comme le disait Mayr, l'humanité est un «pool de gènes intercommunicants» : des populations, c'est-à-dire des ensembles de variations, ne cessent de s'y former et de s'y défaire. C'est l'histoire qui dessine ces ensembles avant de les effacer ; il ne faut pas y chercher des faits biologiques bruts et définitifs qui, du fond de la «nature», s'imposeraient à l'histoire.

L'ouvrage de Jacques Ruffié contient bien d'autres analyses de ce genre. Toutes sont importantes ; car on y voit s'y formuler en toute clarté les questions d'une «bio-histoire» qui ne serait plus l'histoire unitaire et mythologique de l'espèce humaine à travers le temps et une «bio-politique» qui ne serait pas celle des partages, des conservations et des hiérarchies, mais celle de la communication et du polymorphisme.