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Michel Foucault et Gilles Deleuze veulent rendre à Nietzsche son vrai visage
Dits Ecrits tome I texte n°41

«Michel Foucault et Gilles Deleuze veulent rendre à Nietzsche son vrai visage» (entretien avec C. Jannoud), Le Figaro littéraire, no 1065, 15 septembre 1966, p. 7.

Dits Ecrits tome I texte n°41


- L'édition des oeuvres complètes est un vieux projet. Effectivement, dès la parution de La Volonté de puissance, des personnes de l'entourage de Nietzsche -dont son plus ancien ami, Overbeck -dénoncèrent les procédés, très peu scientifiques, de la soeur du philosophe. Mais si la publication des oeuvres complètes a été ajournée jusqu'à maintenant, c'est parce qu'elle présente des difficultés écrasantes.

La masse des inédits de Nietzsche est énorme. Elle peut être divisée en deux grandes rubriques : les écrits d'avant 1884 - année de la parution de Zarathoustra -, généralement des notes ou des premières moutures d'ouvrages publiés par le philosophe lui-même. Ensuite, les manuscrits d'après 1884, non publiés par Nietzsche, qui comprennent de nombreux inédits et aussi ceux dont Elisabeth Forster s'est servie pour La Volonté de puissance.

Cette masse impressionnante d'inédits est une des explications à la longue attente des oeuvres complètes. Des raisons politiques ont également pu intervenir. En fait, la publication des oeuvres complètes avait été décidée en Allemagne avant la guerre. Cinq volumes parurent, composés uniquement des écrits de jeunesse de Nietzsche avant la publication de son premier livre. Des travaux de philologie, essentiellement, mais aussi des poèmes, dont certains écrits à quatorze ans sur des sujets divers : Saint-Just, la Révolution française, etc.

- Comment se présente l'édition en préparation ?

- En premier lieu, un fait paradoxal : les Allemands ne participent pas à cette entreprise à caractère international. Trois éditeurs: un italien, un hollandais, un français (Gallimard) ont pris la décision de financer la récollection des manuscrits. C'est évidemment la tâche capitale. Elle constituera une interrogation historique impitoyable de même nature que celle qui a été posée précédemment, par exemple, par l'édition scientifique des Pensées de Pascal. Il s'agira éventuellement de démolir la fausse architecture, création de tiers trop zélés, pour reconstituer, dans la mesure du possible, les textes selon les propres perspectives de Nietzsche.

Impossible, naturellement, de préjuger les résultats de ce travail. Il y a un procès en cours, intenté contre la soeur du philosophe, mais on ne peut dire précisément en quoi réside la falsification, s'il en existe une. Ce travail d'élucidation sera une oeuvre de longue haleine. Mais, dès maintenant, en France, une première étape va être prochainement accomplie. Nous publierons les traductions des oeuvres publiées par Nietzsche lui-même.

Il existe déjà des traductions de ces livres, quelques-unes sont excellentes. Nous en utiliserons, d'ailleurs, certaines. Mais nous nous efforcerons d'homogénéiser les traductions, non seulement selon la linguistique, mais en fonction des concepts fondamentaux de Nietzsche. En bref, nous tenterons de restituer le paysage intellectuel du philosophe. Ses livres seront accompagnés des esquisses, notes et brouillons qui les ont précédés. Ainsi, chaque oeuvre aura son véritable volume, son brouillard. Le Gai Savoir, traduit par Pierre Klossowski, paraîtra très prochainement; ensuite, Aurore, Humain trop humain, Généalogie de la morale, etc. Ultérieurement, ces ouvrages seront publiés dans la collection de la Pléiade.

- La récollection des textes achevée, croyez-vous qu'une nouvelle image du philosophe Nietzsche surgira ? Certains estiment, en s'appuyant sur les déclarations de Nietzsche, que, dès Zarathoustra, les concepts fondamentaux de sa philosophie avaient été établis ; les oeuvres suivantes étant essentiellement polémiques. D'autres, au contraire, affirment que les manuscrits posthumes marquent un nouveau tournant de la pensée du philosophe.

- Il est impossible, encore une fois, de préjuger les résultats du travail de récollection. Notre tâche consiste à construire un terrain de jeux. Sur celui-ci les historiens de la philosophie pourront évoluer, faire leur partie. Faisons-leur confiance !

- Mais, dès maintenant, comment définissez-vous le rôle de Nietzsche dans l'histoire de la philosophie ? Est-il un philosophe dans l'acception classique du terme ? On l'accuse notamment d'avoir une connaissance de seconde main de la philosophie.

- Ce dernier reproche est inexact en ce qui concerne Schopenhauer et aussi les philosophes grecs. Certes, de ceux-ci Nietzsche avait une connaissance essentiellement philologique. Beaucoup de spécialistes sont, d'ailleurs, déconcertés par les débuts philologiques de Nietzsche. C'est une voie inhabituelle pour un philosophe. La masse culturelle et philosophique lui a été transmise par manuscrits. Il reste que l'apparition de Nietzsche constitue une césure dans l'histoire de la pensée occidentale. Le mode du discours philosophique a changé avec lui. Auparavant, ce discours était un Je anonyme. Ainsi, les Méditations métaphysiques ont un caractère subjectif. Cependant, le lecteur peut se substituer à Descartes. Impossible de dire «je» à la place de Nietzsche. De ce fait, il surplombe toute la pensée occidentale contemporaine.

- Pourtant, le discours philosophique classique semble dominer celle-ci. Apparemment, Marx et Hegel, par exemple, ont exercé une influence plus décisive ?

- Nietzsche a ouvert une blessure dans le langage philosophique. Malgré les efforts des spécialistes, elle n'a pas été refermée. Voyez Heidegger, de plus en plus obsédé par Nietzsche au cours de sa longue méditation; également, Jaspers. Si Sartre est une exception à la règle, c'est peut-être parce que depuis longtemps il a cessé de philosopher.

- Mais Heidegger accuse Nietzsche d'être retombé dans les filets de la métaphysique.

- Depuis la fin du XVIIe siècle, chaque philosophe important a porté cette accusation contre ses prédécesseurs. Cela a commencé avec Locke. En fait, l'âge métaphysique a eu sa conclusion avec Descartes. Pour faire le point sur ces accusations permanentes et réciproques, il faudrait définir ce qu'a été la philosophie après Descartes, décrire son effort pour se définir en tant que contre-métaphysique, en bref, pour être une réflexion autonome portant son attention essentielle sur le sujet.

- Nous en revenons à votre livre Les Mots et les Choses, où vous vous insurgez contre cette tradition.

- Oui, nous sommes aujourd'hui à l'âge du savoir. On parle couramment d'un appauvrissement de la pensée philosophique ; jugement inspiré par des concepts dépassés. Il y a aujourd'hui une réflexion philosophique extrêmement riche dans un champ qui ne faisait pas partie auparavant de la réflexion philosophique. Les ethnologues, les linguistes, les sociologues, les psychologues commettent des actes philosophiques. Le savoir s'est démultiplié. Le problème philosophique contemporain est de cerner le savoir à l'extrême de lui-même, de définir son propre périmètre.

- Dans cette conception de la philosophie, comment situez-vous Nietzsche ?

- Eh bien, Nietzsche a multiplié les gestes philosophiques. Il s'est intéressé à tout, à la littérature, à l'histoire, à la politique, etc. Il est allé chercher la philosophie partout. En cela, même si en certains domaines il reste un homme du XIXe siècle, il a génialement devancé notre époque.