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«Questions à Michel Foucault sur la géographie»,
Hérodote, n° 1, janvier-mars 1976, pp. 71-85,
«… La géographie doit bien être au coeur
de ce dont je m'occupe.»
Dits Ecrits tome III texte n°169
- Le travail que vous avez entrepris recoupe (et alimente) en grande
partie la réflexion que nous avons engagée en géographie
et, de façon plus générale, sur les idéologies
et stratégies de l'espace.
En questionnant la géographie, nous avons rencontré
un certain nombre de concepts : savoir, pouvoir, science, formation
discursive, regard, épistémé, et votre archéologie
a contribué à orienter notre réflexion, Ainsi,
l’hypothèse avancée dans L'Archéologie
du savoir qu'une formation discursive ne se définit ni par
un objet, ni par un style, ni par un jeu de concepts permanents,
ni par la persistance d'une thématique, mais doit être
appréhendée comme un système de dispersion
réglé nous a permis de mieux cerner le discours géographique.
Aussi avons-nous été surpris par votre silence en
ce qui concerne la géographie (sauf erreur, vous n'évoquez
son existence que dans une communication consacrée à
Cuvier, et encore ne l'évoquez-vous que pour la reléguer
dans les sciences naturelles) *. Paradoxalement, nous aurions été
saisis de stupeur si la géographie avait été
prise en compte, car, malgré Kant et Hegel, les philosophes
ignorent la géographie. Faut-il incriminer les géographes
qui, depuis Vidal de La Blache, ont pris soin de s'enfermer, à
l'abri des sciences sociales, du marxisme, de l'épistémologie
et de l'histoire des sciences, ou faut-il incriminer les philosophes,
indisposés par une géographie inclassable, «déplacée»,
à cheval entre sciences naturelles et sciences sociales ?
La géographie a-t-elle une «place» dans votre
archéologie du savoir ? Ne reproduisez-vous pas, en l'archéologisant,
la séparation entre sciences de la nature (l'enquête,
le tableau) et sciences de l'homme (l'examen, la discipline), dissolvant
par là même le lieu où la géographie
pourrait s'établir ?
* Voir supra n°77. => "La situation de Cuvier dans l'histoire de la biologie"
(Conférence)
Michel Foucault
Dits Ecrits tome II texte n°77
http://1libertaire.free.fr/MFoucault232.html
- Réponse platement empirique, d'abord. On essaiera ensuite
de voir s'il y a autre chose derrière
. Si je faisais la liste de toutes les sciences, de toutes les
connaissances, de tous les domaines de savoir dont je ne parle pas
et dont je devrais parler, et dont je suis proche d'une manière
ou d'une autre, la liste serait quasi infinie. Je ne parle pas de
biochimie, je ne parle pas d'archéologie. Je n'ai même
pas fait une archéologie de l'histoire. Prendre une science
parce qu'elle est intéressante, parce qu'elle est importante
ou parce que son histoire aurait quelque chose d'exemplaire, ça
ne me paraît pas être de bonne méthode. C'est
sans doute de bonne méthode si on veut faire une histoire
correcte, propre, conceptuellement aseptisée. Mais, à
partir du moment où on veut faire une histoire qui a un sens,
une utilisation, une efficacité politique, on ne peut le
faire correctement qu'à la condition qu'on soit lié,
d'une manière ou d'une autre, aux combats qui se déroulent
dans ce domaine. Ce dont j'ai essayé de faire la généalogie,
ç'a d'abord été la psychiatrie, parce que j'avais
une certaine pratique et une certaine expérience de l'hôpital
psychiatrique et que je sentais là des combats, des lignes
de force, des points d'affrontement, des tensions. L'histoire que
j'ai faite, je ne l'ai faite qu'en fonction de ces combats. Le problème,
l'enjeu, la gageure étant de pouvoir tenir un discours vrai
et qui soit stratégiquement efficace ; ou encore, comment
la vérité de l'histoire peut avoir politiquement son
effet.
- Cela rejoint une hypothèse que je vous soumets : s'il
y a des points d'affrontement, des tensions, des lignes de force
en géographie, ils sont souterrains du fait même de
l'absence de polémique en géographie. Or, ce qui peut
attirer un philosophe, un épistémologue, un archéologue,
c'est soit arbitrer, soit tirer profit d'une polémique déjà
engagée.
- C'est vrai que l'importance d'une polémique peut attirer.
Mais je ne suis aucunement cette espèce de philosophe qui
tient ou veut tenir un discours de vérité sur n'importe
quelle science. Faire la loi en toute science, c'est le projet positiviste.
Je ne suis pas sûr qu'en certaines formes de marxisme «rénové»
on n'a pas trouvé une tentation semblable, qui consistait
à dire : le marxisme, comme science des sciences, peut faire
la théorie de la science et établir le partage entre
science et idéologie. Or, cette position d'arbitre, de juge,
de témoin universel, est un rôle auquel je me refuse
absolument, car il me paraît lié à l'institution
universitaire de la philosophie. Si je fais les analyses que je
fais, ce n'est pas parce qu'il y a une polémique que je voudrais
arbitrer, mais parce que j'ai été lié à
certains combats : médecine, psychiatrie, pénalité.
Je n'ai jamais entendu faire une histoire générale
des sciences humaines, ni faire une critique en général
de la possibilité des sciences. Le sous-titre de Les Mots
et les Choses n'est pas l'archéologie, mais une archéologie
des sciences humaines.
C'est à vous, qui êtes liés directement à
ce qui se passe en géographie, qui êtes confrontés
à tous ces affrontements de pouvoir qui passent par la géographie,
c'est à vous de les affronter, de vous donner les instruments
qui vous permettraient de combattre là. Et, au fond, vous
devriez me dire : «Vous ne vous êtes pas occupé
de cette chose qui ne vous concerne pas tellement et que vous ne
connaissez pas bien.» Et moi je vous répondrai : «Si
un ou deux des trucs (approche ou méthode) que j'ai cru pouvoir
utiliser dans la psychiatrie, dans la pénalité, dans
l'histoire naturelle peuvent vous servir, j'en suis ravi. Si vous
êtes obligés d'en prendre d'autres ou de transformer
mes instruments, montrez-le-moi, parce que je pourrai moi aussi
en profiter.»
- Vous vous référez très fréquemment
aux historiens : Lucien Febvre, Braudel, Le Roy Ladurie. Et vous
leur rendez hommage en plusieurs endroits. Il se trouve que ces
historiens ont tenté d'engager un dialogue avec la géographie,
voire d'instaurer une géo-histoire ou une anthropogéographie.
Il y avait, à travers ces historiens, l'occasion d'une rencontre
avec la géographie. Par ailleurs, en étudiant l'économie
politique et l'histoire naturelle, vous frôliez le domaine
géographique. On peut relever ainsi un effleurement constant
de la géographie, sans que celle-ci soit jamais prise en
compte. Il n'y a dans ma question ni demande d'une hypothétique
archéologie de la géographie ni vraiment une déception
: seulement une surprise.
- J'ai un peu scrupule à ne répondre que par des
arguments de fait, mais je crois qu'il faut aussi se méfier
de cette volonté d'essentialité : si vous ne parlez
pas de quelque chose, c'est certainement que vous avez des obstacles
majeurs que nous allons débusquer. On peut très bien
ne pas parler de quelque chose simplement parce qu'on ne le connaît
pas, non parce qu'on en a un savoir inconscient et par là
inaccessible. Vous me demandiez si la géographie a une place
dans l'archéologie du savoir. Oui, à condition de
changer la formulation. Trouver une place pour la géographie,
cela voudrait dire que l'archéologie du savoir a un projet
de recouvrement total et exhaustif de tous les domaines du savoir,
ce qui n'est pas du tout ce que j'ai en tête. L'archéologie
du savoir n'est jamais qu'un mode d'approche.
C'est vrai que la philosophie, en tout cas depuis Descartes, a
toujours été liée en Occident au problème
de la connaissance. On n'y échappe pas. Quelqu'un qui se
voudrait philosophe et qui ne se poserait pas la question «qu'est-ce
que la connaissance ?» ou «qu'est-ce que la vérité ?»,
en quel sens pourrait-on dire que c'est un philosophe ? Et j'ai beau
dire que je ne suis pas un philosophe, si c'est tout de même
de la vérité que je m'occupe, je suis malgré
tout philosophe. Depuis Nietzsche, cette question s'est transformée.
Non plus : quel est le chemin le plus sûr de la Vérité ?,
mais quel a été le chemin hasardeux de la vérité ?
C'était la question de Nietzsche, c'est aussi la question
de Husserl dans La Crise des sciences européennes *. La science,
la contrainte du vrai, l'obligation de vérité, les
procédures ritualisées pour la produire traversent
absolument toute la société occidentale depuis des
millénaires et se sont maintenant universalisées pour
devenir la loi générale de toute civilisation. Quelle
en est l'histoire, quels en sont les effets, comment ça se
trame avec les rapports de pouvoir ? Si on prend cette voie-là,
alors la géographie relève d'une pareille méthode.
Il faut bien essayer cette méthode sur la géographie,
mais comme on le ferait aussi bien sur la pharmacologie, la microbiologie,
la démographie, que sais-je ? Il n'y a pas de place à
proprement parler, mais il faudrait pouvoir faire cette archéologie
du savoir géographique.
* Husserl
(E.), Die Krisis der europäischen Wissenschaften und die transzendentale
Phänomenologie, Belgrade, Philosophia, 1936, t. I, pp. 77-176
(La Crise des sciences européennes et la Phénoménologie
transcendantale, trad. G. Granel, Paris, Gallimard, 1976).
- Si la géographie n'est pas visible, n'est pas saisie dans
le champ que vous explorez, où vous pratiquez vos fouilles,
c'est peut-être lié à la démarche délibérément
historique ou archéologique qui privilégie en fait
le facteur temps. On peut relever ainsi un souci rigoureux de périodisation
qui contraste avec le flou, la relative indétermination de
vos localisations. Vos espaces de référence sont indistinctement
la chrétienté, le monde occidental, l'Europe du Nord,
la France, sans que ces espaces de référence soient
vraiment justifiés ou même précisés.
Vous écrivez que «chaque Périodisation découpe
dans l'histoire un certain niveau d'événements et,
inversement, chaque couche d'événements appelle sa
proche périodisation, puisque, selon le niveau qu'on choisit,
on devra délimiter des Périodisations différentes,
et que, selon la périodisation qu'on se donne, on atteindra
des niveaux différents. On accède ainsi à la
méthodologie complexe de la discontinuité».
On peut, et même il faut, concevoir et construire une méthodologie
de la discontinuité à propos de l'espace et des échelles
spatiales. Vous privilégiez, de fait, le facteur temps, au
risque de délimitations ou de spatialisations nébuleuses,
nomades. Spatialisations incertaines qui contrastent avec le souci
de découper des tranches, des Périodes, des âges.
- On touche là un problème de méthode, mais
aussi de support matériel, qui est tout simplement la possibilité
pour un homme seul de la parcourir. En effet, je pourrais parfaitement
dire : histoire de la pénalité en France.
Après tout, c'est ce que j'ai fait, pour l'essentiel, avec
un certain nombre de débordements, de références,
de points d'épinglage, ailleurs. Si je ne le dis pas, si
je laisse flotter une espèce de frontière vague, un
peu occidentale, un peu nomadisante, c'est parce que la documentation
que j'ai brassée déborde un peu la France, que très
souvent, pour comprendre un phénomène français,
j'ai été obligé de me référer
à quelque chose qui se passe ailleurs, qui y serait peu explicite,
qui est antérieur dans le temps, qui a servi de modèle.
Ce qui me permet, sous réserve de modifications régionales
ou locales, de situer ces phénomènes dans les sociétés
anglo-saxonne, espagnole, italienne, etc. Je ne précise pas
davantage, car il serait aussi abusif de dire : «Je ne parle
que de la France», que de dire : «Je parle de toute
l'Europe.» Et il y aurait en effet à préciser
- mais ce serait un travail à faire à plusieurs -où
ce genre de processus s'arrête, à partir d'où
on peut dire : «C'est autre chose qui se passe.»
- Cette spatialisation incertaine contraste avec la profusion de
métaphores spatiales : position, déplacement, lieu,
champ ; parfois même géographiques : territoire, domaine,
sol, horizon, archipel, géopolitique, région, paysage.
- Eh bien, reprenons-les un peu, ces métaphores géographiques.
Territoire, c'est sans doute une notion géographique, mais
c'est d'abord une notion juridico-politique : ce qui est contrôlé
par un certain type de pouvoir.
Champ : notion économico-juridique.
Déplacement : se déplacent une armée, une
troupe, une population.
Domaine : notion juridico-politique.
Sol : notion historico-géologique.
Région : notion fiscale, administrative, militaire.
Horizon : notion picturale, mais aussi stratégique.
Il n'y a qu'une notion qui soit véritablement géographique,
celle d'archipel. Je ne l'ai utilisée qu'une fois, pour désigner,
et à cause de Soljenitsyne - l'archipel carcéral *
-, cette dispersion et en même temps le recouvrement universel
d'une société par un type de système punitif.
* Dans Surveiller et Punir (1975). Expression supprimée
dans les éditions suivantes.
- Ces notions ne sont pas, certes, strictement géographiques.
Ce sont pourtant les notions de base de tout énoncé
géographique. On met le doigt ainsi sur le fait que le discours
géographique produit peu de concepts, et les prélève
un peu partout. Paysage est une notion picturale, mais c'est un
objet essentiel de la géographie traditionnelle.
- Mais êtes-vous bien sûr que j'emprunte ces notions
à la géographie et pas à ce à quoi la
géographie précisément les a empruntées ?
- Ce qu'il faut souligner, à propos de certaines métaphores
spatiales, c'est qu'elles sont autant géographiques que stratégiques,
et c'est bien normal puisque la géographie s'est développée
à l'ombre de l'armée. Entre le discours géographique
et le discours stratégique, on peut observer une circulation
de notions : la région des géographes n'est autre
que la région militaire (de regere, commander), et province
n'est autre que le territoire vaincu (de vincere). Le champ renvoie
au champ de bataille...
- On m'a assez reproché ces obsessions spatiales, et elles
m'ont en effet obsédé. Mais, à travers elles,
je crois avoir découvert ce qu'au fond je cherchais : les
rapports qu'il peut y avoir entre pouvoir et savoir. Dès
lors qu'on peut analyser le savoir en termes de région, de
domaine, d'implantation, de déplacement, de transfert, on
peut saisir le processus par lequel le savoir fonctionne comme un
pouvoir et en reconduit les effets. Vous avez une administration
du savoir, une politique du savoir, des rapports de pouvoir qui
passent à travers le savoir et qui, tout naturellement, si
vous voulez les décrire, vous renvoient à ces formes
de domination auxquelles se réfèrent des notions comme
champ, position, région, territoire. Et le terme politico-stratégique
indique comment le militaire et l'administratif viennent effectivement
s'inscrire soit sur un sol, soit dans des formes de discours. Qui
n'envisagerait l'analyse des discours qu'en termes de continuité
temporelle serait nécessairement amené à l'analyser
et à l'envisager comme la transformation interne d'une conscience
individuelle. Il bâtira encore une grande conscience collective
à l'intérieur de laquelle se passeraient les choses.
Métaphoriser les transformations du discours par le biais
d'un vocabulaire temporel conduit nécessairement à
l'utilisation du modèle de la conscience individuelle, avec
sa temporalité propre. Essayer de le déchiffrer, au
contraire, à travers des métaphores spatiales, stratégiques
permet de saisir précisément les points par lesquels
les discours se transforment dans, à travers et à
partir des rapports de pouvoir.
- Althusser, dans Lire le Capital, pose, et se pose, une question
analogue : «Le recours aux métaphores spatiales [...]
dont le présent texte fait usage pose un problème
théorique : celui de ses titres d'existence dans un discours
de prétention scientifique, Ce problème peut être
exposé comme suit : pourquoi une certaine forme de discours
scientifique requiert-elle nécessairement l'usage de métaphores
empruntées à des discours non scientifiques ? *»
Althusser, ainsi, présente le recours aux métaphores
spatiales comme nécessaire, mais en même temps comme
régressif, non rigoureux, Tout laisse à penser au
contraire que les métaphores spatiales, loin d'être
réactionnaires, technocratiques, abusives ou illégitimes,
sont plutôt le symptôme d'une pensée «stratégique»,
«combattante», qui pose l'espace du discours comme terrain
et enjeu de pratiques politiques.
* Althusser (L.), Macherey (P.), Rancière (J.),
Lire le Capital, t, l, Paris, Maspero, 1965 ; Althusser (L.), Balibar
(É.), Establet (R.), Lire le Capital, t. II, Paris, Maspero,
1965.
- C'est en effet de guerre, d'administration, d'implantation, de
gestion d'un pouvoir qu'il est question dans de telles expressions.
Il y aurait à faire une critique de cette disqualification
de l'espace qui a régné depuis de nombreuses générations.
Est-ce que ça a commencé avec Bergson ou avant ? L'espace,
c'est ce qui était mort, figé, non dialectique, immobile.
En revanche, le temps, c'était riche, fécond, vivant,
dialectique.
L'utilisation de termes spatiaux vous a un petit air d'antihistoire
pour tous ceux qui confondent l'histoire avec les vieilles formes
de l'évolution, de la continuité vivante, du développement
organique, du progrès de la conscience ou du projet de l'existence.
Du moment qu'on parlait en termes d'espace, c'est qu'on était
contre le temps. C'est qu'on «niait l'histoire», comme
disaient les sots, c'est qu'on était «technocrate».
Ils ne comprenaient pas que, dans le repérage des implantations,
des délimitations, des découpages d'objets, des mises
en tableau, des organisations de domaines, ce qu'on faisait affleurer,
c'étaient des processus - historiques, bien sûr - de
pouvoir. La description spatialisante des faits de discours ouvre
sur l'analyse des effets de pouvoir qui leur sont liés.
- Avec Surveiller et Punir, cette stratégisation de la pensée
franchit un nouveau cran. Avec le panoptisme, nous sommes au-delà
de la métaphore, Ce qui est en jeu, c'est la descritpion
d'institutions en termes d'architecture, de figures spatiales. Vous
évoquez même en conclusion la «géo-politique
imaginaire» de la ville carcérale. Cette figure panoptique
rend-elle compte de l'appareil d'État dans son ensemble ?Il
apparaît, dans votre dernier livre, un modèle implicite
du pouvoir : une dissémination de micro-pouvoirs, un réseau
d'appareils dispersés, sans appareil unique, sans foyer ni
centre, et une coordination transversale d'institutions et de technologies.
Pourtant, vous signalez l'étatisation des écoles,
hôpitaux, maisons de correction et d'éducation jusqu'alors
pris en charge par les groupes religieux ou les associations de
bienfaisance.
Et parallèlement se met en place une police centralisée
exerçant une surveillance permanente, exhaustive, capable
de tout rendre visible à condition de se rendre elle-même
invisible. «L'organisation de l'appareil policier sanctionne
au XVIIIe siècle la généralisation des disciplines
et atteint aux dimensions de l'État,»
- Par le panoptisme, je vise un ensemble de mécanismes qui
jouent parmi tous les faisceaux de procédure dont se sert
le pouvoir. Le panoptisme a été une invention technologique
dans l'ordre du pouvoir, comme la machine à vapeur dans l'ordre
de la production. Cette invention a ceci de particulier qu'elle
a été utilisée à des niveaux d'abord
locaux : écoles, casernes, hôpitaux. On y a fait l'expérimentation
de la surveillance intégrale. On a appris à dresser
des dossiers, à établir des notations et des classements,
à faire la comptabilité intégrative de ces
données individuelles. Bien sûr, l'économie
- et la fiscalité - avaient utilisé déjà
certains de ces procédés. Mais la surveillance permanente
d'un groupe scolaire ou d'un groupe de malades, c'est autre chose.
Et ces méthodes ont été, à partir d'un
certain moment, généralisées. De cette extension,
l'appareil policier a été l'un des principaux vecteurs,
mais aussi l'administration napoléonienne. Je crois avoir
cité une très belle description du rôle des
procureurs généraux dans l'Empire comme étant
l'oeil de l'empereur, et, du premier procureur général
à Paris au petit substitut en province, c'est un seul et
même regard qui surveille les désordres, prévient
les dangers de criminalité, sanctionne toutes les déviations.
Et si par hasard quelque chose dans ce regard universel venait à
se relâcher, si ça s'endormait quelque part, alors
l'État ne serait pas loin de sa ruine. Le panoptisme n'a
pas été confisqué par les appareils d'État,
mais ceux-ci se sont appuyés sur ces sortes de petits panoptismes
régionaux et dispersés. De sorte que, si on veut saisir
les mécanismes de pouvoir dans leur complexité et
leur détail, on ne peut pas s'en tenir à l'analyse
des seuls appareils d'État. Il y aurait un schématisme
à éviter - schématisme que d'ailleurs on ne
trouve pas chez Marx lui-même -, qui consiste à localiser
le pouvoir dans l'appareil d'État, et à faire de l'appareil
d'État l'instrument privilégié, capital, majeur,
presque unique du pouvoir d'une classe sur une autre classe. En
fait, le pouvoir dans son exercice va beaucoup plus loin, passe
par des canaux beaucoup plus fins, est beaucoup plus ambigu, parce
que chacun est au fond titulaire d'un certain pouvoir et, dans cette
mesure, véhicule le pouvoir. Le pouvoir n'a pas pour seule
fonction de reproduire les rapports de production. Les réseaux
de la domination et les circuits de l'exploitation interfèrent,
se recoupent et s'appuient, mais ils ne coïncident pas.
- Si l'appareil d'État n'est pas le vecteur de tous les
pouvoirs, il n'en est pas moins vrai, et tout particulièrement
en France avec le système panoptico-préfectoral, qu'il
coiffe l'essentiel des pratiques disciplinaires.
- La monarchie administrative de Louis XIV et Louis XV, si fortement
centralisée, a certainement été un premier
modèle. Vous savez que c'est dans la France de Louis XV qu'on
a inventé la police. Je n'ai aucunement l'intention de diminuer
l'importance et l'efficacité du pouvoir d'État. Je
crois simplement qu'à trop insister sur son rôle, et
sur son rôle exclusif, on risque de manquer tous les mécanismes
et effets de pouvoir qui ne passent pas directement par l'appareil
d'État, qui souvent le supportent bien mieux, le reconduisent,
lui donnent son maximum d'efficacité. On a avec la société
soviétique l'exemple d'un appareil d'État qui a changé
de mains et qui laisse les hiérarchies sociales, la vie de
famille, la sexualité, le corps à peu près
comme ils étaient dans une société de type
capitaliste. Les mécanismes de pouvoir qui jouent à
l'atelier entre l'ingénieur, le contremaître et l'ouvrier,
croyez-vous qu'ils sont très différents en Union soviétique
et ici ?
- Vous avez montré comment le savoir psychiatrique portait
en lui, supposait, exigeait la clôture de l'asile, comment
le savoir disciplinaire portait en lui le modèle de la prison,
la médecine de Bichat, l'enceinte de l'hôpital, et
l'économie politique, la structure de l'usine. On peut se
demander, autant comme une boutade qu'à titre d'hypothèse,
si le savoir géographique ne porte pas en lui le cercle de
la frontière, qu'elle soit nationale, départementale
ou cantonale. Et donc si aux figures d'enfermement que vous avez
relevées - celles du fou, du délinquant, du malade,
du prolétaire - il ne faut pas ajouter celle du citoyen soldat.
L'espace de l'enfermement serait alors infiniment plus vaste et
moins étanche ?
- C'est fort séduisant. Et, selon vous, ce serait l'homme
des nationalités ? Car ce discours géographique qui
justifie les frontières, c'est le discours du nationalisme.
- La géographie étant avec l'histoire constitutive
de ce discours national, ce que marque bien l'instauration de l'école
de Jules Ferry, qui confie à l'histoire-géographie
la tâche d'enracinement et d'inculcation de l'esprit civique
et patriotique,
- Avec comme effet la constitution d'une identité. Car mon
hypothèse, c'est que l'individu n'est pas la donnée
sur laquelle s'exerce et s'abat le pouvoir. L'individu, avec ses
caractéristiques, son identité, dans son épinglage
à soi-même, est le produit d'un rapport de pouvoir
qui s'exerce sur des corps, des multiplicités, des mouvements,
des désirs, des forces.
D'ailleurs, sur les probèmes de l'identité régionale,
et sur tous les conflits qu'il peut y avoir entre elle et l'identité
nationale, il y aurait beaucoup de choses à dire.
- La carte comme instrument de savoir-pouvoir traverse les trois
seuils que vous avez distingués : mesure chez les Grecs,
enquête au Moyen Âge, examen au XVIIIe, La carte épouse
chacun des seuils, se transforme d'instrument de mesure en instrument
d'enquête pour devenir aujourd'hui instrument d'examen (carte
électorale, carte des perceptions, etc.).Il est vrai que
l'histoire de la carte (ou son archéologie) ne respecte pas
«votre» chronologie.
- Une carte des votes exprimés ou des options électorales
: c'est un instrument d'examen. Je crois qu'il y a eu historiquement
cette succession des trois modèles. Mais il est bien entendu
que ces trois techniques ne sont pas restées isolées
les unes des autres. Elles se sont immédiatement contaminées.
L'enquête a utilisé la mesure, et l'examen a utilisé
l'enquête. Puis l'examen a rebondi sur les deux autres, de
sorte que nous retrouvons un aspect de votre première question
: est-ce que distinguer examen et enquête ne reconduit pas
la division science sociale-science de la nature ? En effet, je voudrais
voir comment l'enquête comme modèle, comme schéma
administratif, fiscal et politique a pu servir de matrice à
ces grands parcours qui ont eu lieu depuis la fin du Moyen Âge
jusqu'au XVIIIe siècle, et où les gens sillonnant
le monde récoltaient des informations. Ils ne les récoltaient
pas à l'état brut. Littéralement, ils enquêtaient,
suivant des schémas chez eux plus ou moins clairs, plus ou
moins conscients. Et je crois que les sciences de la nature se sont
en effet logées à l'intérieur de cette forme
générale qu'était l'enquête comme les
sciences de l'homme sont nées à partir du moment où
ont été mises au point les procédures de surveillance
et d'enregistrement des individus. Mais ça n'était
que le point de départ.
Et, par les croisements qui se sont immédiatement produits,
enquête et examen ont interféré, et par conséquent
sciences de la nature et sciences de l'homme ont également
entrecroisé leurs concepts, leurs méthodes, leurs
résultats. Je crois que dans la géographie on aurait
un bel exemple d'une discipline qui utilise systématiquement
enquête, mesure et examen.
- II y a d'ailleurs dans le discours géographique une figure
omniprésente : celle de l'inventaire, ou catalogue. Et ce
type d'inventaire met à contribution le triple registre de
l'enquête, de la mesure et de l'examen. Le géographe
-c'est peut-être sa fonction essentielle, stratégique
collecte l'information. Inventaire qui à l'état brut
n'a pas grand intérêt, et qui n'est en fait utilisable
que par le pouvoir. Le pouvoir n'a pas besoin de science, mais d'une
masse de renseignements, qu'il est, par sa position stratégique,
à même d'exploiter,
On comprend mieux ainsi la faible portée épistémologique
des travaux géographiques, alors qu'ils sont (ou plutôt
étaient) d'un profit considérable pour les appareils
de pouvoir. Ces voyageurs du XVIIe ou ces géographes du XIXe
étaient en fait des agents de renseignements qui collectaient
et cartographiaient l'information, information qui était
directement exploitable par les autorités coloniales, les
stratèges, les marchands ou les industriels.
- Je peux citer un fait que je donne sous toutes réserves.
Une personne spécialisée dans les documents datant
du règne de Louis XIV, en consultant la correspondance diplomatique
du XVIIe siècle, s'est aperçue que beaucoup de récits,
qui ont été ensuite reproduits comme récits
de voyageurs et qui rapportent un tas de merveilles, de plantes
incroyables, d'animaux monstrueux, étaient en réalité
des récits codés. C'étaient des renseignements
précis sur l'état militaire du pays traversé,
les ressources économiques, les marchés, les richesses,
les possibilités de relation. De sorte que beaucoup de gens
mettent au compte de la naïveté tardive de certains
naturalistes et géographes du XVIIIe des choses qui étaient
en réalité des renseignements extraordinairement précis,
dont il semble qu'on ait la clef.
- En nous demandant pourquoi la géographie n'avait connu
aucune polémique, nous avons tout de suite songé à
la faible influence que Marx avait exercée sur les géographes.
Il n'y a pas eu de géographie marxiste, ni même de
tendance marxiste en géographie. Les géographes qui
se réclament du marxisme bifurquent en fait vers l'économie
ou la sociologie, privilégient les échelles planétaire
et moyenne. Marxisme et géographie s'articulent difficilement.
Peut-être le marxisme, en tout cas Le Capital et, de façon
générale, les textes économiques, en privilégiant
le facteur temps, se prête-t-il mal à la spatialisation.
Est-il question de cela dans ce passage d'un entretien où
vous dites : «Quelle que soit l'importance des modifications
apportées aux analyses de Ricardo, je ne crois pas que ses
analyses économiques échappent à l'espace épistémologique
instauré par Ricardo» ?
- Marx, pour moi, ça n'existe pas. Je veux dire cette espèce
d'entité qu'on a construite autour d'un nom propre, et qui
se réfère tantôt à un certain individu,
tantôt à la totalité de ce qu'il a écrit,
tantôt à un immense processus historique qui dérive
de lui. Je crois que ses analyses économiques, la manière
dont il analyse la formation du capital sont pour une grande part
commandées par les concepts qu'il dérive de la trame
même de l'économie ricardienne. Je n'ai aucun mérite
à le dire, c'est Marx lui-même qui l'a dit. Mais prenez
en revanche son analyse de la Commune de Paris ou son 18 Brumaire
de Louis-Napoléon *, vous avez là un type d'analyse
historique qui manifestement ne relève pas d'un modèle
du XVIIIe siècle.
* Marx (K.), «Der Achtzehnte Brumaire des Louis Bonaparte»,
La Révolution, n° 1, 20 mai 1852 (Le 18 Brumaire de Louis
Bonaparte, Paris, Éditions sociales, 1969).
Faire fonctionner Marx comme un «auteur», localisable
dans une mine discursive unique et susceptible d'une analyse en
termes d'originalité ou de cohérence interne, c'est
toujours possible. Après tout, on a bien le droit d' «académiser»
Marx. Mais c'est méconnaître l'éclatement qu'il
a produit.
- Si on relit Marx à travers une exigence spatiale, son
oeuvre apparaît hétérogène. Il y a des
pans entiers qui dénotent une sensibilité spatiale
étonnante.
- Il y en a de très remarquables. Ainsi, tout ce que Marx
a écrit sur l'armée et son rôle dans le développement
du pouvoir politique. Ce sont des choses très importantes
qui ont pratiquement été laissées en jachère,
au profit des incessants commentaires sur la plus-value.
J'ai bien aimé cet entretien avec vous, parce que j'ai changé
d'avis entre le début et la fin. Il est vrai qu'au début
je croyais que vous revendiquiez la place de la géographie
comme les professeurs qui protestent quand on leur propose une réforme
de l'enseignement : «Vous avez diminué l'horaire de
sciences naturelles ou la musique...» Alors je me suis dit
: «Ils sont gentils de vouloir qu'on leur fasse leur archéologie,
mais, après tout, qu'ils la fassent eux-mêmes.»Je
n'avais pas du tout perçu le sens de votre objection. Je
me rends compte que les problèmes que vous posez à
propos de la géographie sont essentiels pour moi. Entre un
certain nombre de choses que j'ai mises en rapport, il y avait la
géographie, qui était le support, la condition de
possibilité du passage de l'un à l'autre. J'ai laissé
des choses en suspens ou j'ai fait des rapports arbitraires.
Plus je vais, plus il me semble que la formation des discours et
la généalogie du savoir ont à être analysées
à partir non des types de conscience, des modalités
de perception ou des formes d'idéologies, mais des tactiques
et stratégies de pouvoir. Tactiques et stratégies
qui se déploient à travers des implantations, des
distributions, des découpages, des contrôles de territoires,
des organisations de domaines qui pourraient bien constituer une
sorte de géopolitique, par où mes préoccupations
rejoindraient vos méthodes.
Il y a un thème que je voudrais étudier dans les
années qui viennent : l'armée comme matrice d'organisation
et de savoir - la nécessité d'étudier la forteresse,
la «campagne», le «mouvement», la colonie,
le territoire *. La géographie doit bien être au coeur
de ce dont je m'occupe.
* Ces recherches ont été effectivement menées, notamment avec F. Béguin, P. Cabat et le Cerfi.
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