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«Pourquoi le crime de Pierre Rivière ?» (entretien
avec F. Châtelet), Paris poche, 1016 novembre 1976, pp. 5-7.
(Sur le film Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé
ma mère, ma soeur et mon frère, de R. Allio, 1976.)
Dits Ecrits tome III texte n°182
- Michel Foucault, vous qui avez participé au dossier, que
pensez-vous du film de René Allio ? Comment avez-vous pris
la transposition en images de ces personnages que vous avez vus
apparaître progressivement à partir des textes ?
- Je n'ai aucunement participé à l'élaboration
du film. Ce n'est pas que je m'en désolidarise, au contraire,
mais mon jeu, en publiant ce texte, était de dire à
qui voulait, médecins, psychiatres, psychanalystes, commentateurs,
cinéastes, hommes de théâtre... : «Faites-en
ce que vous voulez.» René Allio en a fait quelque chose
de bien, de grand. Le fait d'avoir fait jouer cela sur les lieux
mêmes, par des acteurs amateurs qui étaient des paysans
absolument semblables à ceux qui étaient contemporains
de l'histoire, je dirais presque par les mêmes personnages,
tout cela est important. Le film n'a pas éloigné l'histoire
de ce qu'elle a été. Il a permis, au contraire, que
l'histoire revienne à son point de départ. Cette histoire,
nous la connaissons parce que Rivière, soi-disant analphabète,
l'a écrite. La manière dont Allio a fait jouer la
voix off, dont il a voulu que tout ce qui est dit dans le film ait
été dit dans le mémoire (il n'y a donc aucune
parole originale du film), c'est, je crois, très nouveau.
- La mère n'est-elle pas trop présente ?
- La mère est, en un sens, aussi bien dans le film et dans
l'histoire que dans le mémoire de Rivière, le personnage
absolument énigmatique. C'est ce qu'on ne comprend pas, puisque
c'est à la fois autour d'elle que tout s'est créé,
soit parce que Rivière a fantasmé quelque chose d'autre,
soit parce qu'elle était réellement ce que Rivière
a dit. On n'en sait rien, c'est l'énigme.
- II y a un personnage dans le texte, lorsque j'avais lu votre
dossier, qui m'avait semblé encore plus énigmatique
et que je n'arrivais pas à imaginer : c'était le père.
Or, là, Allio a merveilleusement réussi. Le père
a existé exactement comme je le souhaitais. Je n'arrivais
pas à l'imaginer, mais je souhaitais quelque chose, et, dans
le film, j'ai vu apparaître cet homme à la fois méticuleux,
insupportable quant au patrimoine, et en même temps prodigieusement
touchant,
- Mais n'est-ce pas l'une des choses les plus intenses qu'il y
ait dans ce dossier ? Savoir tant de choses sur des gens qui n'ont
été finalement rien, qui n'ont laissé aucune
trace dans l'histoire, savoir tant de choses sur leur vie, leurs
problèmes, leurs souffrances, leur sexualité aussi,
c'est très impressionnant. Plus on en sait, moins finalement
on comprend. Ça finit par être des petits fragments
de vie qui s'affrontent intensément. Ces personnages-là,
plus on les voit, moins on les comprend. Plus ils sont éclairés,
plus ils sont obscurs.
- C'est cela, le miracle réalisé par ce film. C'est
de faire une histoire au présent à propos de gens
qui n'ont jusqu'ici jamais eu la parole. C'est l'histoire, que nous
autres, philosophes, souhaitons toujours. Si on savait comment vivaient
les gens, comment étaient les simples gens à l'époque,
on en saurait peut-être plus long. Ce qui m'a frappé,
c'est une chose qui d'ailleurs existait dans le dossier, mais que
le film d'Allio m'a révélé bien plus ; c'est
que ce pauvre Rivière, en somme, pour devenir un intellectuel,
parce qu'il appartient à cette classe agricole, de petites
gens, il lui faut égorger sa mère, son frère
et sa soeur. Nous autres, et nos équivalents de l'époque,
pour devenir intellectuels, il nous suffisait, disons, d'une petite
décision, prendre du papier et une plume. Tandis que lui,
il faut qu'il prenne une serpe pour devenir un intellectuel, et
c'est ce geste qu'il accomplit, ce geste rituel, ce meurtre réel
qu'il accomplit, alors que, nous, nous en restons souvent au niveau
du meurtre symbolique, et tant mieux pour nous en un sens. Lui,
il faut qu'il prenne une serpe pour avoir le droit d'écrire,
pour avoir à raconter une histoire, pour sortir de l'ordinaire,
- Oui, mais on peut dire l'inverse. pour qu'il arrive jusqu'à
ce meurtre, il fallait qu'il ait pris la décision d'écrire,
puisque, dans son projet, il s'agissait d'abord d'écrire
le meurtre futur, puis le récit une fois fait, d'aller tuer.
Là, on a une espèce de noeud entre l'écriture
et le meurtre qui est formidable.
- En fait, le film est une prise de position politique sur deux
mondes : le monde rural et le monde de la ville. Il y a une scène
très touchante, très émouvante quand il veut
se dénoncer et que les gendarmes, le personnage en civil
qui représente un magistrat, le repoussent, l'écartent,
il n'a pas sa place là. Sa place est dans les champs, pas
dans les villes.
- Il est devenu comme invisible et il arrive avec son meurtre et
son récit alors que personne ne le voit. Ce qu'il y a de
curieux dans cette invisibilité du personnage, c'est qu'il
est invisible pour les gens de la ville, mais, en revanche, les
gens de la campagne le reconnaissent mais ne voient pas le crime.
Ils lui disent: «Va-t'en, les gendarmes te poursuivent.»
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