|
«Sorcellerie et folie» (entretien
avec R. Jaccard), Le Monde, no 9720, 23 avril 1976, p. 18. (Sur
T. Szasz, Fabriquer la folie, Paris, Payot, 1976.)
Dits Ecrits tome III texte n°175
- Depuis une vingtaine d'années, Thomas S. Szasz a développé
le thème des analogies fondamentales entre la persécution
des hérétiques et des sorcières d'autrefois
et la persécution des fous et des malades mentaux d’aujourd’hui.
C'est là le sujet principal de son livre Fabriquer la folie,
qui montre comment, l'État thérapeutique s'étant
substitué à l'État théologique, les
psychiatres et, d'une manière plus générale,
les employés de la santé mentale ont réussi
à faire renaître l'Inquisition et à la vendre
comme une nouvelle panacée scientifique. Historiquement,
le parallèle entre l'Inquisition et la psychiatrie vous semble-t-il
fondé ?
- Les sorcières, ces folles méconnues, qu'une société,
bien malheureuse puisqu'elle était sans psychiatres, vouait
au bûcher... quand nous délivrera-t-on de ce lieu commun
que tant de livres reconduisent aujourd'hui encore ?
Ce qu'il y a d'important et de fort dans l'ouvrage de Szasz, c'est
d'avoir montré que la continuité historique ne va
pas de la sorcière à la malade, mais de l'institution-sorcellerie
à l'institution-psychiatrie. Ce n'est pas la sorcière
avec ses pauvres chimères et ses puissances d'ombre qui a
été enfin, par une science tardive mais bienfaisante,
reconnue comme une aliénée. Szasz montre qu'un certain
type de pouvoir s'exerçait à travers les surveillances,
les interrogatoires, les décrets de l'Inquisition; et que
c'est lui encore, par transformations successives, qui nous interroge
maintenant, questionne nos désirs et nos rêves, s'inquiète
de nos nuits, traque les secrets et trace les frontières,
désigne les anormaux, entreprend les purifications et assure
les fonctions de l'ordre.
Szasz a définitivement, j'espère, déplacé
la vieille question: les sorciers étaient-ils des fous ? et
il l'a posée en ces termes: en quoi les effets de pouvoir
liés au travail de fouine des inquisiteurs - longs museaux
et dents aiguës - se reconnaissent-ils encore dans l'appareil
psychiatrique ? Fabriquer la folie me paraît un livre important
dans l'histoire des techniques conjointes du savoir et du pouvoir.
- Dans Fabriquer la folie, Thomas S. Szasz décrit la curiosité
insatiable des inquisiteurs concernant les fantasmes sexuels et
les activités de leurs victimes, les sorcières, et
la compare à celle des psychiatres. Cette comparaison vous
semble-t-elle justifiée ?
- Il va bien falloir se débarrasser des «marcuseries»
et «reichianismes» qui nous encombrent et veulent nous
faire croire que la sexualité est de toutes les choses du
monde la plus obstinément «réprimée»
et «sur-réprimée» par notre société
«bourgeoise», «capitaliste», «hypocrite»
et «victorienne». Alors que, depuis le Moyen Âge,
il n'y a rien de plus étudié, interrogé, extorqué,
mis au jour et en discours, obligé à l'aveu, requis
de s'exprimer, et loué lorsque, enfin, elle a trouvé
ses mots. Nulle civilisation n'a connu de sexualité plus
bavarde que la nôtre. Et beaucoup croient encore subvertir
quand ils ne font qu'obéir à cette injonction d'avouer,
à cette réquisition séculaire qui nous assujettit,
nous autres hommes d'Occident, à tout dire de notre désir.
Depuis l'Inquisition, à travers la pénitence, l'examen
de conscience, la direction spirituelle, l'éducation, la
médecine, l'hygiène, la psychanalyse et la psychiatrie,
la sexualité a toujours été soupçonnée
de détenir sur nous une vérité décisive
et profonde. Dis-nous ce qu'est ton plaisir, ne nous cache rien
de ce qui se passe entre ton coeur et ton sexe; nous saurons ce
que tu es et nous te dirons ce que tu vaux.
Szasz a bien vu, je crois, comment la mise «à la question»
de la sexualité n'était pas simplement intérêt
morbide des inquisiteurs affolés par leur propre désir;
mais que s'y dessinait un type moderne de pouvoir et de contrôle
sur les individus. Szasz n'est pas un historien et il se peut qu'on
lui cherche noise. Mais à l'heure où le discours sur
la sexualité fascine tant d'historiens, il était bon
qu'un psychanalyste retrace en termes d'histoire l'interrogation
sur la sexualité. Et bien des institutions de Szasz rejoignent
ce que révèle le si remarquable Montaillou de Le Roy
Ladurie *.
* Le Roy Ladurie (E.), Montaillou, village occitan: de 1294 à
1324, Paris, Gallimard, 1975; édition revue et corrigée,
1982.
- Que pensez-vous de l'idée de Szasz selon laquelle pour
comprendre la psychiatrie institutionnelle - et tous les mouvements
d'hygiène mentale - il convient d'étudier les psychiatres
et non les prétendus malades ?
- S'il s'agit d'étudier la psychiatrie institutionnelle,
c'est évident. Mais je crois que Szasz va plus loin. Tout
le monde rêve d'écrire une histoire des fous, tout
le monde rêve de passer de l'autre côté et de
partir à la trace des grandes évasions ou des subtiles
retraites du délire. Or, sous prétexte de se mettre
à l'écoute et de laisser parler les fous eux-mêmes,
on accepte le partage comme déjà fait. Il faut mieux
se placer au point où fonctionne la machinerie qui opère
qualifications et disqualifications, mettant, les uns en face des
autres, les fous et les non-fous. La folie n'est pas moins un effet
de pouvoir que la non-folie; elle ne file pas à travers le
monde comme une bête furtive dont la course serait arrêtée
par les cages de l'asile. Elle est, selon une spirale indéfinie,
une réponse tactique à la tactique qui l'investit.
Dans un autre livre de Szasz, Le Mythe de la maladie mentale **,
il Y a un chapitre qui me paraît exemplaire à ce sujet:
l'hystérie y est démontée comme un produit
du pouvoir psychiatrique, mais aussi comme la réplique qui
lui est opposée et le piège où il tombe.
** Szasz (T.), The My th of Mental Illness, New York, Harper and
Rows, 1974 (Le Mythe de la maladie mentale, trad. D. Berger, Paris,
Payot, 1975).
- Si l'État thérapeutique a remplacé l'État
théologique et si la médecine et la psychiatrie sont
devenues aujourd'hui les formes les plus contraignantes et les plus
sournoises également de contrôle social, ne serait-il
pas nécessaire, dans une perspective individualiste et libertaire,
comme celle de Szasz, de lutter pour une séparation de l'État
et de la médecine ?
- Il y a là pour moi une difficulté. Je me demande
si Szasz n'identifie pas, d'une manière un peu forcée,
le pouvoir avec l'État.
Peut-être cette identification s'explique-t-elle par la double
expérience de Szasz: expérience européenne,
dans une Hongrie totalitaire où toutes les formes et tous
les mécanismes de pouvoir étaient jalousement contrôlés
par l'État, et expérience d'une Amérique pénétrée
de cette conviction que la liberté commence là où
cesse l'intervention centralisée de l'État.
En fait, je ne crois pas que le pouvoir, ce soit seulement l'État,
ou que le non-État, ce soit déjà la liberté.
Il est vrai (Szasz a raison) que les circuits de la psychiatrisation,
de la psychologisation, même s'ils passent par les parents,
l'entourage, le milieu immédiat, prennent appui finalement
sur un vaste complexe médico-administratif. Mais le médecin
«libre» de la médecine «libérale»,
le psychiatre de cabinet ou le psychologue en chambre ne sont pas
une alternative à la médecine institutionnelle. Ils
font partie du réseau, même dans les cas où
ils sont à un pôle opposé à celui de
l'institution. Entre l'État thérapeutique dont parle
Szasz et la médecine en liberté, il y a tout un jeu
d'appuis et de renvois complexes.
La silencieuse écoute de l'analyste dans son fauteuil n'est
pas étrangère au questionnaire pressant, à
la surveillance serrée de l'asile. Je ne pense pas qu'on
puisse appliquer le mot de «libertaire» - Szasz le fait-il
lui-même ?, je ne me souviens plus - à une médecine
qui n'est que «libérale», c'est-à-dire
liée à un profit individuel que l'État protège
d'autant mieux qu'il en profite par ailleurs. Szasz cite bien des
interventions anti-étatiques de cette médecine libérale,
et elles ont été salutaires. Mais il me semble que
c'est là l'utilisation combative - le «généreux
abus» - d'une médecine dont la destination est plutôt
d'assurer, conjointement avec l'État et en s'adossant à
lui, la bonne marche d'une société normalisatrice.
Plutôt que l'État thérapeutique, c'est la société
de normalisation, avec ses rouages institutionnels ou privés,
qu'il faut étudier et critiquer. Le Psychanalysme * de Robert
Castel me semble avoir jeté une lumière très
juste sur cette grande trame ininterrompue qui va du triste dortoir
au divan profitable.
* Castel (R.), Le Psychanalysme, Paris, Maspero, coll. «Textes
à l'appui», 1973.
|
|